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Les leçons de Saint-Pétersbourg

11 mai 2013 | Christophe Huss | Musique
L’auditorium du Mariinski II a été conçu en fer à cheval pour permettre une visibilité optimale.
Photo : Natasha Razina L’auditorium du Mariinski II a été conçu en fer à cheval pour permettre une visibilité optimale.
Le Complexe culturel Mariinski en un clin d’œil

Salle de concert Mariinski (2006) : 96 400 p2, 1200 places.
Mariinski I (1860) : 296 000 p2, 1600 places.
Mariinski II (2013) : 851 580 p2, 2000 places. Il comprend également deux amphithéâtres de 200 places (dont un sur le toit).
Coût de construction : 700 millions de dollars.
Budget de la compagnie pour ses activités locales : 155 millions de dollars.
Directeur général et artistique : Valéry Gergiev depuis 1988.
Prochaine création : un opéra de Rodion Chtchédrine, Le gaucher, d’après Nikolai Leskov (juillet 2013).
Prochains travaux : restauration du Mariinski I prévue dans cinq ans.
Saint-Pétersbourg — Le Nouveau Théâtre Mariinski, ou Mariinski II, a ouvert ses portes à Saint-Pétersbourg il y a une semaine. Le Devoir y était, d’autant que les architectes sont ceux de notre Maison symphonique. Or il faut savoir qu’avant l’ouverture du Mariinski II, la colère grondait dans les médias russes et au Parlement local, ou Alexeï Kovalev, un député, demandait carrément sa destruction. D’aucuns lui reprochent de ressembler à un centre commercial.

La fronde a amené les deux promoteurs du projet, Valery Gergiev et Vladimir Poutine, à se justifier. Gergiev a fait valoir que la contestation diminuerait au fur et à mesure que l’on entrerait dans le bâtiment. Son utilité, son intégration dans le paysage et le pragmatisme de ses options architecturales s’imposeraient alors aux yeux de tous. Le président russe, en direct à la télévision, lors de son discours d’inauguration, a voulu désamorcer les critiques en soulevant qu’il n’y en avait que pour Moscou (où le Bolshoï vient d’être rénové) et Saint-Pétersbourg : « En ce qui concerne le développement de la culture et des arts en Russie, le gouvernement et le ministère de la Culture, désormais que les deux projets majeurs sont parachevés, porteront toute leur attention et leur soutien à la promotion de la culture, du théâtre et des arts en région. » La contestation d’une centralisation outrée peut en effet alimenter une certaine fronde contre le bâtiment lui-même.

 

Une saga et des parallèles


Le Mariinski II tel qu’il a ouvert ses portes la semaine dernière n’est pas celui qui aurait initialement dû être inauguré à cet endroit. En 2003, l’architecte français Dominique Perrault avait remporté en bonne et due forme le concours pour la construction du nouveau théâtre, le premier bâtiment moderne de la ville impériale, incroyable dôme doré à facettes. Mais en 2007, c’est la table rase. Gergiev et Poutine ordonnent qu’on recommence tout. Côté russe, on prétend détenir la preuve que le dôme de Perrault ne résistera pas au froid. Il risquait de devenir l’équivalent de notre Stade olympique : une épine au pied de la ville. Côté français, on parle de problèmes d’entente avec la bureaucratie russe. Comprenne qui pourra et ce que voudra…


Le nouveau concours a été remporté en 2009 par les Canadiens de Diamond Schmitt Architects (Four Seasons Center de Toronto et Maison symphonique de Montréal). Tout oppose la philosophie de Dominique Perrault et celle de Jack Diamond. Pour le premier, « un grand opéra devrait être un emblème de la cité ». L’enveloppe d’or aurait été « le symbole de tous les grands monuments de Saint-Pétersbourg ». Aux yeux du second, tel que formulé pour Le Devoir, « le bâtiment est dans la continuité de la cité, sa modestie est voulue ». Diamond fustige les « bâtiments iconiques peu fonctionnels et dont on se lasse ».


Le chassé-croisé implique d’autres vieilles connaissances : Artec, les acousticiens imposés par Kent Nagano au gouvernement du Québec. À Saint-Pétersbourg, Artec a fait le chemin en sens inverse : celui vers la sortie. Associés au projet Perrault, ces acousticiens ont été remplacés par Müller BBM, des Allemands qui ont convaincu Gergiev par leur réalisation à Baden-Baden.


Bouche cousue


Les amateurs d’émotions architecturales pourront dire que Diamond Schmitt ont fait dans le consensus mou tant à Montréal qu’à Saint-Pétersbourg. Mais en grattant un peu, on a du mal à jeter si violemment la pierre. À Montréal, tout le budget est allé dans l’acoustique de la salle. Les grandes théories et tous les millions investis pour viser « la meilleure acoustique au monde » se sont transformés - à l’état naturel, dans le réglage initial imaginé - en acoustique de hall de gare, molle dans les graves, qu’il a fallu corriger très vite et efficacement, avant que le ratage ne devienne trop voyant. À Saint-Pétersbourg, Diamond a apparemment bien mieux manoeuvré que Perrault en matière de compromis avec les Russes. Les architectes canadiens, responsables de toutes les aires publiques, ont travaillé avec un partenaire local, KB ViPS, en charge des parties fonctionnelles.


En creusant, on apprendra que les trois indéfendables horreurs - le pont au-dessus du canal Kryukov reliant le vieux Mariinski et le nouveau bâtiment ; la parcelle de façade de taverne du côté est et l’aspect de garage du côté ouest, heureusement caché - ne sont pas imputables à Diamond Schmitt. Jack Diamond s’avoue surtout « étonné et déçu » que le pont ne lui ait pas été confié. Il cherche pendant quelques minutes avant de trouver la formule : « Je suis plus que satisfait de ce que nous avons accompli de notre côté. » Vu sous cet angle, on n’est pas loin de lui donner raison. Pour d’autres commentaires quant à son partenariat avec ses confrères, Jack Diamond se coince les lèvres entre le pouce et l’index.


Et les hiatus acoustiques à Montréal ? Le bogue de la réverbération, élément pourtant prévisible et calculable ? Tout cela est-il aussi le fruit d’une guéguerre entre acousticiens, celui de l’architecte et celui d’Artec ? Aucune réponse, juste un geste. Vous devinez lequel… On ne tirera qu’un « si je n’avais pas travaillé avec Artec, je n’aurais pas eu le contrat ». M. Diamond est un homme discret…


En tout cas, en Russie, l’entente de Diamond avec l’acousticien Jürgen Reinhold de Müller BBM a été quasi idyllique, ce que nous confirme l’Allemand dans la langue de Goethe. L’acousticien de Gergiev a été choisi « parce qu’il a fait ses preuves dans la conception de salles d’opéra » et parce que Gergiev a horreur des acoustiques modulables. « J’aime les réussites du premier coup et les paramètres fixes, auxquels les musiciens peuvent s’adapter. » L’expérience lui a donné raison, tant avec sa salle de concert (2006), conçue par Yasuhisa Toyota, qu’avec le Mariinski II, dont l’auditorium, dans les mêmes couleurs que celui de Montréal, a été conçu en fer à cheval pour permettre une visibilité optimale pour tous.


En ce qui concerne nos gourous acoustiques imposés par le gouvernement, le large consensus auprès de nos confrères étrangers veut qu’Artec ait besoin de brillamment réussir une salle dans les deux ou trois prochaines années pour qu’on n’en vienne pas à prendre les théories fumeuses pour de la fumisterie.


 

Christophe Huss était l’invité de la Fondation Mariinski d’Amérique du Nord.

L’auditorium du Mariinski II a été conçu en fer à cheval pour permettre une visibilité optimale. Le Complexe culturel Mariinski Auditorium du Mariinski II Spectacle présenté dans le Mariinski II Spectacle présenté dans le Mariinski II Vladimir Poutine visite le Mariinski II. Le Mariinski II Le Mariinski II
 
 
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