Ouverture du nouveau Théâtre Mariinsky - Le délire après les fastes
Gergiev que l’on voit arriver en tenue de ville à 13 h 32, s’enquérant des billets pour les journalistes, pour un opéra débutant à… 13 h 30, un concert du soir finissant à 1 h 25 du matin (!) et affichant en solistes trois violonistes, un altiste et un pianiste : cette singularité, on la trouve à Saint-Pétersbourg et nulle part ailleurs. Gergiev tire sur la corde ; la corde ne rompt pas… encore.
Cette folle journée a bien symbolisé l’unicité de cet artiste hyperactif et omnipotent. Comme lors du gala, Gergiev a tenu, vendredi, à mettre en exergue les trois activités du Mariinsky. D’abord l’opéra, avec la présentation d’Iolanta de Tchaïkovski (à 13 h 30), avec Anna Netrebko et la crème de la crème des chanteurs issus de la compagnie (remarquables Sergei Aleksashkin et Sergei Semishkur). Ensuite, le ballet, avec Jewels de George Balanchine (à 19 h 30), plus un concert symphonique, à 22 h. Le lendemain, ballet, encore, avec le diptyque Symphonie en ut (Bizet) de Balanchine et Boléro de Béjart et une représentation, dans l’ancien Mariinsky du Nabucco de Verdi avec Placido Domingo et Maria Guleghina.
Rachmaninov en pleine nuit
Je vous laisse imaginer Denis Matsuev et Valery Gergiev attaquer les Variations sur un thème de Paganini de Rachmaninov 45 minutes après minuit dans un état de transe contrôlée débouchant quasiment sur un « boeuf » collectif dans les dernières variations. Je sais que je ne revivrai plus jamais ça ! C’est fort logiquement que Matsuev, en bis, improvisa sur Fascinating Rhythm de Gershwin, finissant sur Happy Birthday en l’honneur des 60 ans de Maestro, célébrés par Valery Gergiev et ses amis, dont Vladimir Poutine, la veille jusqu’à 5 heures du matin.
Quant à Matsuev, il est à mes yeux la seule réincarnation musicale vivante du grand chef Evgueni Svetlanov : le même démiurge, avec le même sens contrôlé de la démesure. Dans la catégorie des maîtres, le Concerto pour violon de Brahms par Leonidas Kavakos fut irréel de beauté et de tranchant, face au Bruch moelleux de Repin, de haute tenue, mais marqué par quelques inexactitudes.
Je retiens aussi de ce bain musical toutes les prestations de ballet avec l’icône Youliana Lopatkina dans l’épisode Diamants de Jewels, mais aussi Yekaterina Kondaurova dans Rubis et, surtout, dans le 2e mouvement de la Symphonie de Bizet. Grand battement de coeur, enfin, de voir Maïa Plissetskaïa, la légende, 87 ans (elle ne les fait pas !) saluer avec grâce, depuis la loge présidentielle, Diana Vishneva, soliste d’un Boléro de Béjart félin (voir vidéo). Dans quelques jours le ballet du Mariinsky créera le Sacre du printemps de Sasha Waltz, dont un extrait fut subtilement juxtaposé à l’original de Nijinski lors du fluide et astucieux gala, composé sans temps morts.
Évidemment, on ne joue pas tant de musique sans en payer le prix. Des imprécisions marquent les limites du genre : la timbale s’est plantée dans Brahms, le hautbois dans Rachmaninov, les violoncelles dans Bruch et bien trop de monde dans le Boléro. On passera cela sur le compte du côté délirant de l’événement. Quant à clore les trois jours par un Nabucco ressemblant à une parodie d’opéra kitsch servie par des voix déconfites, ce sont peut-être les derniers vestiges d’une page qui se tourne à Saint-Pétersbourg, cette ville qui a choisi la musique pour conquérir le coeur du monde. Montréal est sur la liste, le 4 octobre prochain.
Christophe Huss était l’invité de la Mariinsky Foundation of America.








