Kent Nagano, ce succès qui dérange

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	En sept ans, Kent Nagano a déjà marqué l’histoire de la musique à Montréal, d’une part en obtenant la construction d’une salle de concert, toujours refusée à Dutoit précédemment, et en remplissant cette salle à chacune de ses apparitions.</div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
En sept ans, Kent Nagano a déjà marqué l’histoire de la musique à Montréal, d’une part en obtenant la construction d’une salle de concert, toujours refusée à Dutoit précédemment, et en remplissant cette salle à chacune de ses apparitions.

Kent Nagano, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), a vu, en octobre 2012, son contrat prolongé jusqu’en 2016. Des rumeurs insistantes veulent que l’OSM soit en train de lui chercher un successeur. À la vitesse d’Internet, les potins sont devenus « informations » et les démentis formels n’y font rien. Les dommages au niveau international causés à l’image de Montréal, de l’OSM et de son chef sont indéniables. Analyse.

Si l’OSM a retenu les services de Zarin Mehta, retraité du New York Philharmonic, ce n’est pas pour trouver un successeur à Kent Nagano, comme le veulent les rumeurs, mais bien pour travailler à la percée du chef aux États-Unis.


« M. Zarin Mehta agit à titre de consultant auprès de l’équipe artistique de l’OSM depuis la fin de l’année 2012 », précise la directrice des relations publiques de l’OSM, Véronique Boileau. Plus précisément, l’ancien directeur général de l’orchestre, bien connu à Montréal, a été engagé par la chef de la direction Madeleine Careau, un choix avalisé par le comité exécutif du conseil d’administration. Et cet engagement ne se serait pas fait dans le dos du directeur musical. « Kent Nagano s’est engagé très activement en faveur de l’embauche de Zarin Mehta comme consultant », nous confirme son attachée de presse, Gabriele Schiller.


Selon nos sources, le mandat particulier de Zarin Mehta est de combler le déficit d’image de l’OSM et de Kent Nagano aux États-Unis avec, possiblement, une tournée à la clé en 2016. Ceci corrobore la réponse de l’OSM au Devoir affirmant que les conseils de Zarin Mehta n’auront d’effet que sur « la programmation à l’international ». L’orchestre confirme que Kent Nagano garde le pouvoir total et intégral sur le choix des chefs invités.


L’administration consulte


Zarin Mehta est connu pour faire partie de comités de recherche. Ce profil a assurément alimenté les rumeurs. Mehta, jadis membre d’un comité fantoche pour la recherche du directeur musical de l’OSQ, est beaucoup plus actif actuellement dans la recherche du successeur de Pinchas Zukerman à Ottawa. Même job à l’OSM ? La situation serait éthiquement intenable.


Mais l’association Mehta-Nagano reste cocasse, puisque Zarin Mehta n’a jamais rien fait en douze ans à New York pour accueillir ou favoriser Kent Nagano, dont la carrière aux États-Unis est quasi inexistante. S’allier pour demain les ennemis d’hier est une vieille tactique éprouvée.


Dans les bureaux de l’OSM, on peut s’étonner des qualifications de cette administration fort nombreuse qui nécessite pourtant de multiples expertises externes. Selon ses propres termes, « l’OSM a toujours pu compter, au besoin, sur l’appui de consultants de niveau international pour l’épauler dans différents champs d’expertise : Jean-Pierre Brossmann (surtout dans le domaine vocal), Dieter Rexroth (aspects musicologiques de la programmation à Montréal), ou encore Evans Mirageas (conseil en ce qui a trait au lien avec les agents, la négociation de contrats etc.) », explique dans un courriel Mme Boileau. La nouvelle étrangeté est le recoupement des expertises de Mirageas, ancien patron chez Decca, et Zarin Mehta, deux hommes aux carnets d’adresses bien remplis.


À ce titre, Mme Boileau précise qu’Evans Mirageas est là pour le multimédia, le streaming, le downloading, etc. « Il est donc devenu consultant pour nous dans ce secteur et, petit à petit, il nous a conseillés aussi sur le marché américain, les agents, la négociation de contrats d’artistes, etc. »


Quand bien même l’OSM se chercherait un chef pour un hypothétique après-Nagano, la présente période est stratégiquement mauvaise : dans l’année qui vient, le Symphonique de Boston se choisira un directeur musical. Il y a quatre « candidats », ce qui veut dire trois futurs déçus, probablement rassurés de trouver une oreille compréhensive pour atténuer leur peine. Du côté de Kent Nagano, rien ne saurait l’inciter à partir, à moins que le poste de Michael Tilson-Thomas se libère à San Francisco et s’offre à lui. Ce n’est pas le cas pour l’heure. Ceci explique que l’OSM et son chef insistent lourdement sur une phrase du communiqué : « Après 2016, le mandat de Kent Nagano pourra faire l’objet d’un renouvellement à la convenance des deux parties. »


Les musiciens pour Nagano


L’orchestre n’a pas été consulté, ni en grand comité ni en petit, sur l’après-2016. Tout au plus, les musiciens remplissent des fiches d’évaluation de tous les chefs invités, et celle de Vasily Petrenko, successeur potentiel évoqué par La Presse, est impressionnante. C’est tout. « Trois ans à se tirer dans le pied, je trouve ça vraiment bizarre », nous dit un musicien.


De ceux qui apprécient Kent Nagano aux « Nagano sceptiques », tous les musiciens interrogés par Le Devoir s’accordent à dire que, s’il y avait un vote à bulletins secrets sur le renouvellement de leur chef, un « oui » l’emporterait assurément, probablement aux deux tiers. « Nous ne sommes pas tombés sur la tête : voyez tout ce que nous faisons grâce à lui : des tournées, des disques, des concerts remplis… »


Même les sceptiques, adeptes d’une approche plus dionysiaque, plus intensément « chantée » de la musique, reconnaissent que le chef « prêche par l’exemple » et admirent en lui le « bourreau de travail, qui donne l’exemple », et celui « qui respecte la musique, le public et les musiciens ». « L’atmosphère de travail est agréable ; il est à la fois très exigeant et convivial », dit l’un de nos interlocuteurs. « Je ne connais pas un musicien qui parle négativement de Kent Nagano à l’extérieur depuis quatre ou cinq ans », dit un autre. « On ne parle pas de ça, il n’y a pas d’écoeurantite aiguë comme à la fin de l’ère Dutoit. » C’est peut-être pour cela que nous n’avons pas réussi à rencontrer ces supposés nombreux musiciens prêts à déclarer : « On s’ennuie tellement de Charly »…


Qui en veut à Kent Nagano?


En sept ans, Kent Nagano a déjà marqué de manière pérenne l’histoire musicale à Montréal en obtenant la construction d’une salle de concert, toujours refusée à Dutoit précédemment ; en amenant dans cette salle un orgue symphonique ; en remplissant ladite salle à chacune de ses apparitions ; en reconnectant l’orchestre avec le marché des tournées - en pleine dépression ; en faisant enregistrer l’OSM et en le crédibilisant dans des répertoires où on ne l’attendait pas du tout (Beethoven, Mahler) ; en rebranchant l’OSM dans la cité, grâce à de nombreux projets populaires (certes plus ou moins heureux) ; en remettant l’OSM à l’antenne de la télévision de Radio-Canada (au prix, hélas, de compromissions musicales) ; et en ayant des idées, des idées et encore des idées.


Nagano a réussi à apparaître comme un personnage populaire, lui l’intello. En tout cas - tout comme Yannick Nézet-Séguin au Métropolitain -, il a cassé une image hautaine de la musique classique.


Certes, tout n’est pas rose. Il y a cette arrogance de l’OSM, soutenue par des privilèges quasi iniques quant à l’utilisation de la salle ; ces programmes parfois abscons ; ce quasi-divorce avec la musique française pendant cinq ans ; cette méconnaissance ou ce désintérêt de ce qui bouge en musique classique, avec une différence abyssale entre Toronto et Montréal au chapitre des artistes invités.


On ne se défera jamais de l’association OSM-Dutoit gravée en 25 ans sur des dizaines de disques. Mais Kent Nagano est tout simplement et naturellement en train de le supplanter dans l’éminence des directeurs musicaux de l’OSM. Si cela dérange certains nostalgiques au point de vouloir défaire son association avec l’orchestre, à en voir les conséquences on se dit que la nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

  • François Dugal - Inscrit 13 avril 2013 08 h 12

    L'art poétique

    «Ce que l'on conçoit bien s'émonce clairement,
    Et les mots pour le dire viennent aisément».
    -Nicolas Boileau

  • Michel Dion - Abonné 13 avril 2013 21 h 22

    Nagano en a des idées, peut-être trop

    « Il a tellement d’idées qu’il faudrait lui affecter deux secrétaires pour le suivre pas à pas et les noter », m’a dit un jour un membre du personnel de l’OSM. « Mais elles sont pour la plupart mauvaises », ai-je rétorqué. La réaction de ce vieux routier a été un sourire entendu et accompagné d’un haussement d’épaules.

    Montréal est probablement le seul endroit au monde où, grâce à une habile campagne de marketing axée sur sa personnalité, on ait réussi à en faire une vedette. À Manchester, malgré la construction du Bridgewater Hall, son mandat n’a laissé que d’amers souvenirs. À San Francisco, d’après ce qu’on entend là-bas, son éventuelle succession à Tilson Thomas ne sèmerait rien de moins que la consternation. À l’Opéra de Los Angeles, personne n’a fait le moindre effort pour le retenir. Ses mandats à Munich et Berlin n’ont pas été sans controverse. Il n’y a qu’à Lyon, où il semble avoir gardé quelques admirateurs. Finira-t-il sa carrière à Göteborg, là où le jeune Charles Dutoit et Gustavo Dudamel ont amorcé leur carrière?

    À New York, l’absence de l’OSM, sur la liste des prestigieuses phalanges qui se produisent à chaque année au Carnegie Hall, ne peut que lui être attribuable, plus particulièrement l’intransigeance qu’il a démontrée concernant la programmation.

    Lui attribuer le mérite de la construction de la Maison symphonique est une affirmation pour le moins spécieuse. Charles Dutoit a été l’initiateur de l’idée et le plus éloquent promoteur. Disons plutôt que les aléas de la politique et les conjonctures économiques ont joué en faveur de Nagano. Je suis loin d’avoir gardé une quelconque nostalgie. Dutoit avait fait son temps et, à mon humble avis, il en sera de même de Nagano en 2016. Il serait beaucoup plus sage de mettre les ressources de Zarin Mehta à la recherche de son successeur qu'à tenter vainement de faire sa promotion aux É.-U.

    Qu'on demande aux musiciens de l'OSM de noter les chefs invités, n'est pas dénué de signification...

  • Vincent Leclair - Abonné 14 avril 2013 01 h 09

    Merci!

    Merci M. Huss de remettre les pendules à l'heure.

    Nous savons très bien que Claude Gingras de La Presse, un Nagano septique s'il en est un, désir le voir partir. Il prend peut-être ses désirs pour des réalités.

    Un homme de rigueur comme lui devrait faire plus attention avant d'écrire n'importe quoi qui pourrait faire du dommage à l'OSM, il me semble.

    Il est vrai que Nagano ne réussit pas tout à la perfection, mais il est un chef plus que compétent et il essait des choses. J'aimerais bien savoir ce que ses détracteurs lui trouvent plus particulièrement. Sa popularité?

  • Christophe Huss - Abonné 14 avril 2013 13 h 14

    Quelques points soulevés par Mr Dion

    Merci Mr Dion pour votre admirable commentaire

    "Montréal est probablement le seul endroit au monde où, grâce à une habile campagne de marketing axée sur sa personnalité, on ait réussi à en faire une vedette."
    Exact, absolument exact. Il y avait Lyon aussi. Sauf que moi, le marketing qui tient 7 ans, qui fait par exemple qu'une Virée symphonique a prori vouée à l'échec remplisse la Place des arts, je ne peux que tirer mon chapeau. Les gens ne sont pas imbéciles pendant 7 ans.

    "À Manchester, malgré la construction du Bridgewater Hall, son mandat n’a laissé que d’amers souvenirs."
    Est-ce une raison pour que 20 ans après quelques grands-bretons déchainés et haineux tentent encore le lui rendre gorge à l'international et sur le mode d'un "lifetime punishment"? Il y a prescription: qu'on lui foute la paix avec Manchester!

    "Finira-t-il sa carrière à Göteborg, là où le jeune Charles Dutoit et Gustavo Dudamel ont amorcé leur carrière?"
    Quelle magnifique phrase, J'ai entendue dans les exacts mêmes termes, mot à mot, en septembre 2012. Le Devoir y a répondu à la fois
    dans cet article http://www.ledevoir.com/culture/musique/358439/l-e
    et, un peu, dans le dernier paragraphe du présent papier...

    À New York, l’absence de l’OSM, sur la liste des prestigieuses phalanges qui se produisent à chaque année au Carnegie Hall, ne peut que lui être attribuable.
    "Ne peut que lui être attribuable?" Très très très intéressant. J'ai d'autres sons de cloche. Et pas des plus reluisants...

    Qu'on demande aux musiciens de l'OSM de noter les chefs invités, n'est pas dénué de signification...
    C'est monnaie courante dans la majorité des orchestres et depuis de nombreuses années. Procédure normale pour aiguiller l'administration artistique.

    Désolé :))) de "vous" avoir débusqué, mais à l'aide de raccourcis comme ça, surtout quand il se concentrent dans un ragot reposant sur la supercherie et la mauvaise foi on fait beaucoup beaucoup de dégats.

  • Vincent Leclair - Abonné 14 avril 2013 18 h 37

    Il me semble en effet que si Kent Nagano était un chef pourri comme certains aiment le dire, après 7 ans, ça se saurait!

    Il est vrai, je ne suis pas un puriste. Je ne peux pas comparer telle performance avec une autre. Il y a des fois que je trouve le concert moins bon que d'autres, mais est-ce toujours la faute au chef?

    J'ai été dur avec M. Gingras dans mon commentaire, mais même lui accorde quelques bonnes critiques aux concerts et aux disques de Nagano. M. Huss également. Alors tout n'est pas noir (ou blanc) comme nous laisse croire les détracteurs intégristes de Nagano.

    M. Nagano donne une image positive de la musique classique à travers le Québec et c'est temps mieux, ne boudons pas cet exploit.