Eh bien, chantez, maintenant!
- En français ! criaient les uns, champions du combat identitaire pour la langue maternelle de survivance en Amérique.
- En anglais ! répondaient les autres, vantant les atouts du numérique qui ouvre des portes à un nombre astronomique de fans potentiels.
Tous ces articles sur le déclin de la chanson francophone au Québec, en salles de spectacles et sur YouTube ont révélé les réactions passionnelles des deux camps. Il en restera encore longtemps, des chanteurs québécois francophones, et les Coeur de pirate, Lisa LeBlanc - une Acadienne, celle-là, mais on l’a adoptée - et tant d’autres, des jeunes et des bons, il en restera donc, quoique moins. Une pente douce en mode glissando sur le tableau statistique de l’oscillation des langues témoigne d’un déclin du français. Signe des temps.
Mieux vaudrait arrêter de prendre ça personnel, remarquez. Car le phénomène dépasse largement nos frontières, voire celles de la francophonie, pour atteindre à l’universel. Allez donc jeter un oeil du côté du Danemark, de l’Allemagne, de la Hongrie, de la Russie : même pointe de tarte qui s’amenuise dans la langue nationale en chansons. Il y a bien l’Arabie saoudite, l’Iran, la Corée du Nord et diverses contrées totalitaires, solides remparts contre le hip-hop et autres rythmes du diable. Ces peuples n’y chantent pas trop gaillardement en général, ou alors des airs patriotiques, ou des chants religieux, ou fredonnent planqués sous le canapé du salon. Et faut-il comme leurs dirigeants prôner l’enfermement, en rejetant la modernité des nouvelles technologies qui changent la donne pour tout le monde ? Ou prendre le vent debout, avec ouverture, lucidité et quelques garde-fous ?
Les générations montantes habitent le village global, sans renier leur langue, mais ouvertes à l’altérité. Le Québec, même s’il souffre dans sa lutte séculaire, ne peut plus choisir le repli, précieux mécanisme du passé, aujourd’hui inopérant. Désormais, l’anglais ne se résume plus chez nous à la langue de l’envahisseur historique, mais devient une clé de communication planétaire. Eh bien, chantez, maintenant !
Ça prendrait un forum mondial sur la question, pour découvrir comment ici et là chaque pays affronte la vague des jeunes chanteurs et rappeurs qui trompent leur langue avec l’anglais. Pour autant que la question titille les autres. La France paraît bien laxiste, en ce domaine. La plupart des films de l’Hexagone sont truffés de chansons en anglais et les cinéastes nous engueulent quand on s’en offusque. Car chacun navigue à vue et sans boussole. Reste à ouvrir quand même sa porte au vent contemporain, en hôte accueillant, tout en faisant reluire sa propre culture. Une gymnastique !
Le Québec entretient un rapport plus complexe que d’autres avec sa langue dans son contexte géographique de minorité, faute d’être un pays souverain arrimé à son sol, faute aussi de savoir quelle langue est la sienne au juste - le français ? le québécois ? -, jouant en mode défensif sa partie identitaire, ni gagnée, ni perdue. Sauf que de jeunes créateurs tournés vers l’anglais, foyer du grand rayonnement, trépignent devant ce débat national là. Ils n’y trouvent pas leurs marques.
D’autres y adhèrent pourtant. Le français vit, mais comme il serait dommage que la chanson francophone ne témoigne un jour que des orientations politiques d’artistes souverainistes. L’art s’abreuve par essence à plusieurs sources, dans une langue ou l’autre, porteuses de rêves mythologiques, poétiques, transcendants. À nous, à l’État, à l’école de trouver nourriture à offrir.
Un projet de société, fût-il nationaliste, ne peut plus ériger ses fortifications contre l’anglais, dont la charge symbolique a mué avec ce vent de mondialisation, mais en renforçant l’attrait du français, en enseignant ses subtilités à l’école, en laissant le champ libre à toutes les littératures francophones, mondiales aussi, en cessant de dévaloriser la culture autre que populaire pour élargir les secteurs d’attraits en éventail. L’ère numérique est tentaculaire et blâmer comme renégats les chanteurs en vire-langue serait absurde et cruel. Le vaste monde pénètre dans les ordinateurs à pleins foyers.
Vivement toutefois que les institutions québécoises encouragent la chanson francophone, cousine pauvre de notre culture, en mal de soutien, de subventions, de promotion. Tous ces créateurs de mots et de sens abandonnés à leur sort, franchement, c’est la honte ! Ce forum sur la chanson nous aura appris à quel point ceux qui poussent la rime sont largués par tous.
Amère rançon de la vertu. Surtout avec le PQ au pouvoir.
Car des décennies durant, les compositeurs et interprètes ont porté à bout de bras le projet d’indépendance du Québec, en enguirlandant de poésie la fleur de lys. En plein âge d’or du rock et du folk, quand les Beatles et Dylan triomphaient parmi d’autres musiciens britanniques ou américains appelés à devenir mythiques, les chanteurs d’ici investissaient bravement leur langue, sur des accents lyriques à la Vigneault ou rock à la Charlebois, portés par une ferveur politique, une foi collective dans la patrie à fonder. Deux référendums perdus et une ère numérique plus tard, reste à laisser s’entonner tous les refrains. Un risque à courir ? Oui, mais un défi moderne à affronter avec le reste de la planète. Nous voici devenus assez forts pour imposer une voix unique et multiple dans le concert du monde avec des cinéastes, des chanteurs, des dramaturges, des artistes du cirque… en français, en anglais. Y’a qu’à les regarder aller pour s’en convaincre. C’est qu’ils rayonnent vraiment partout. On leur dit, comme ça, bravo !
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