Concerts classiques - Le rêve, mais en vrai!

L’ai-je rêvé ? L’ai-je vécu ? Ai-je rêvé ce que j’ai entendu ou entendu ce dont j’ai toujours rêvé ? À la sortie du concert, un lecteur, me reconnaissant, me disait : « C’était sans doute le concert de l’année ! ». Certes, il reste environ 340 jours, mais la soirée d’hier va bien au-delà d’un événement dans une saison : c’est un concert patrimonial, indélébile. La 2e Symphonie de Rachmaninov par l’Orchestre du Festival de Budapest et son géniteur magicien Iván Fischer, c’est au niveau de la Pathétique de Gergiev des grands soirs, au niveau du Poème de l’extase de Scriabine par Svetlanov, d’une 9e de Beethoven par Daniel Barenboïm qui me fit errer au hasard, un soir, dans les rues de New York ou de la Messe en si de Bach par Carlo Marie Giulini. Une expérience de vie, qui permet de toucher et communier à l’art en direct.

La recette est presque simple : des musiciens investis, un orchestre sans la moindre faille, un chef éclairé et du travail. Le travail pour atteindre un niveau, que l’on rehausse sans cesse. Jusqu’à l’Everest et, si ça ne suffit toujours pas, jusqu’au Nirvâna.


On ne le répétera jamais assez : les hiérarchies sont en train de bouger, et elles vont bouger grâce à des couples chef orchestre gagnants : Fischer-Budapest, Honeck-Pittsburgh, Vänskä-Minnesota, Järvi-Brême… Dans l’orchestre de Budapest, aucun trou et, parmi les pupitres notables, les cordes, les clarinettes, les trombones et, au-dessus de tous, les cors, un vrai quatuor glorieux. Ivan Fischer, de plus, avait aligné les contrebasses au fond (« la » solution acoustique dans notre salle) et m’a convaincu à 100 % de l’utilité de séparer les violons dans la symphonie de Rachmaninov.


À propos de hiérarchie, on rappellera qu’ici même le très routinier Alan Gilbert et son New York Philharmonic nous ont donné deux concerts d’une banalité et d’une neutralité quasi affligeantes. Avec Fischer, la musique, d’une précision quasi démoniaque, prend chair. Il densifie et allège les textures, emballe des crescendos comme des houles. D’ailleurs, comme l’Orchestre de Philadelphie de la plus grande époque, sous Ormandy, les musiciens ondulent littéralement sur leur siège. De ce corps à corps avec la musique naissent des houles et des embrasements orgiaques.


Iván Fischer et son orchestre réussissent dans le démoniaque second mouvement à se mesurer à la réputée inégalable version Ormandy de 1952. Le fugato est littéralement possédé, avec des accents plantés dans la chair. À l’autre extrémité du spectre, le pianissimo dolce des 2es violons sous le thème de la clarinette ouvrant l’Adagio est quasi impalpable. Fischer réserve les portamenti à un épisode précis : le molto cantabile du 2e mouvement. Et, au-delà de la technique, des idées et de la perfection de la lettre il y a toutes ces atmosphères. Horlogerie rime ici avec sorcellerie.


Il ne faut pas non plus oublier la première partie du concert, une réussite d’emblée, avec des extraits emballants de la Suite pour orchestre de variété de Chostakovitch et une Sérénade de Bernstein digne entrée du plat de résistance qui allait suivre. Travaillant dans l’infinitésimal, tendue vers l’orchestre et toujours à l’écoute, Liza Ferschtman a exploré toutes les nuances de la confession musicale dans l’adagio d’Agathon. L’interprétation des Hongrois et de la soliste hollandaise fut remarquable par sa finesse et la réactivité de toutes les formes de dialogues, sur lesquels repose le principe même de l’oeuvre.


En hommage à cette collaboration, la violoniste a joué le mouvement lent de la Sonate pour violon seul de Bartok, le bis de l’orchestre restant au moment d’écrire ces lignes un mystère que nous éclaircirons dès que possible sur note site.

4 commentaires
  • Christophe Huss - Abonné 23 janvier 2013 08 h 34

    Information promise: Le "Bis" orchestral

    Eureka! On comprend que le rappel final de l'orchestre ressemblait à du Korngold, du Rozsa ou du Dohnanyi. Sur la foi d'une information disant qu'il s'agissait d'un "mouvement de Dohnanyi", j'ai pu retracer la chose:

    Dohnanyi: Minutes symphoniques (Szimfonikus percek), opus 36
    Finale-Rondo presto

    Fischer n'a pas enregistré cette oeuvre, mais on la trouve notamment dans un disque plus que décent chez Naxos par JoAnn Falletta paru en 2010 et décrit, alors, ici
    http://www.classicstodayfrance.com/review.asp?Revi

    Christophe Huss

  • Michel Brunette - Inscrit 23 janvier 2013 17 h 35

    Effectivement...le rêve réalisé!

    Ce fut un concert de haut niveau comme on ne peut s'imaginer y assister jamais!
    Ceux qui ont assisté aux concerts de l'orchestre de Pittsburgh dirigé par Manfred Honeck à Lanaudière peuvent témoigner d'une expérience semblable. Netteté des attaques! Qualité de l'ensemble des pupitres et d'étonnants cornistes! En septembre j'étais à Berlin et ai assisté au festival offert au Konzerthaus en hommage à Kurt Sanderling. Le nouveau chef de l'orchestre du Konzerthaus était au pupitre lors d'un de ces concerts. Il s'agissait évidemment de Ivan Fischer. Et là encore la magie opérait. Mais l'orchestre du festival de Budapest ne peut se comparer qu'à une vaste machine qui semble parfaite et bouleverse le mélomane.

  • Jean-Marc Faubert - Inscrit 24 janvier 2013 14 h 15

    Entièrement satisfait de cette soirée

    Je fus agréablement surpris par la qualité d'exécution. Je suis d'accord avec vous en ce qui concerne le choix de Fisher de placer les contrebasses au fond. En tous les cas, doù j'étais assis, il me semblait qu'on avait enfin réussi à faire ressortir le plein potentiel accoustique -pour un orchestre de cette taille- de cette merveilleuse salle.

    Je voudrais aussi souligner qu'il faisait bon de voir des musiciens sourire, s'amuser entre-eux et ainsi partager leur plaisir de jouer (quel drôle d'expression !). Parfois, à certains concerts de l'OSM, on voit des musiciens qui semblent terriblement s'ennuyer, cela devient désolant pour le spectateur et aussi pour l'auditeur, car on ne peut que supposer que le musicien ne s'investira pas à fond.. Ce n'est peut-être que question d'apparences et j'essaie de passer outre mais...

  • Claudette Dionne - Abonnée 25 janvier 2013 10 h 32

    Moi aussi je croyais rêver!

    Ah! c'est comme ça que ça devrait sonner? Ce concert fut pour moi une révélation! Quelle vivacité! Est-ce possible que pendant toutes ces années, ce que j'entendais n'était pas tout à fait ce que j'aurais dû entendre? Surprise et éblouie par tant de beauté! Que de travail en effet pour rendre la musique de si belle façon! Cet ensemble et son chef nous ont transmis leur amour de la musique! Je n'ai qu'une envie: m'envoler vers l'Europe pour les ré-entendre!