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    La folie douce de Walter Boudreau

    Le compositeur à la tête de la SMCQ depuis 25 ans tend la main à l’institution symphonique avec son Concerto de l’asile, écrit pour le pianiste Alain Lefèvre et créé avec l’OSM

    5 janvier 2013 |Christophe Huss | Musique
    À 65 ans, Walter Boudreau affirme n’avoir pas envie de quitter la scène de sitôt.
    Photo: Allen McInnis À 65 ans, Walter Boudreau affirme n’avoir pas envie de quitter la scène de sitôt.

    Pour Walter Boudreau, directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), l’année 2013 est celle d’un jubilatoire jubilé. Le compositeur, qui fête ses 25 ans à la tête de la SMCQ, a concocté pour fin février la 6e édition de Montréal Nouvelles Musiques. Avant cela, Alain Lefèvre et l’OSM créeront, le 15 janvier à la Maison symphonique de Montréal, sa dernière oeuvre, un concerto pour piano.


    Walter Boudreau, 25 ans de folie douce, annonce la Société de musique contemporaine du Québec. Titre rêvé : la folie douce caractérise si bien le bouillonnant homme aux espadrilles rouges - son attribut vestimentaire obligé lorsqu’il dirige.


    La folie est aussi une subtile référence à l’oeuvre qui, grâce à Alain Lefèvre, l’a fait connaître d’un large auditoire : la Valse de l’asile, enregistrée par le pianiste et choisie comme générique de son émission radiophonique. De cette valse a germé un concerto pour piano, dédié à Alain Lefèvre, que le pianiste, avec l’OSM et sous la direction de Ludovic Morlot, fera découvrir aux auditeurs le 15 janvier prochain à la Maison symphonique.

     

    D’une ritournelle à un concerto


    Le projet du Concerto de l’asile est né d’une musique de Walter Boudreau pour L’asile de la pureté, de Claude Gauvreau, monté au TNM en 2004. Pince-sans-rire, Boudreau avoue au Devoir avoir eu un « plaisir fou » à travailler sur une musique électroacoustique pour cette pièce. Deux des acteurs, Marc Béland et Estelle Clareton, étant aussi danseurs, Lorraine Pintal avait adressé une requête inhabituelle au compositeur, pour habiller musicalement la scène dans laquelle la muse de Gauvreau, suicidée, venait le visiter en rêve : « Lorraine m’a dit : “Ils vont danser un pas de deux et je veux une valse ; pas une valse toute croche de musique contemporaine, une vraie valse !” Je l’ai composée en deux jours, au fil du crayon pour une sorte d’orgue de Barbarie numérisé. »


    Le destin a voulu qu’Alain Lefèvre assiste à la première de L’asile de la pureté. « Il est venu me voir et m’a dit que j’étais un génie ! », se rappelle Walter Boudreau. C’est en un jour que le compositeur a accouché d’une version pour piano. « Puis nous sommes devenus amis. Il m’a alors parlé de son travail sur André Mathieu. C’était important pour moi, qui tente de poser des briques et des jalons, car un peuple qui n’a pas d’histoire est un peuple qui n’existe pas. La musique, ici, ne commence pas avec Serge Garant, et d’ailleurs, je considère Rodolphe Mathieu [père d’André] comme un grand compositeur. »


    Au fil de ces relations amicales s’est dessiné un projet de concerto. Mais l’idée de partir de la valse n’est pas venue instantanément : « On l’avait dans la face, mais on a exploré toutes sortes d’autres bidules, jusqu’à ce qu’un moment donné je me dise : “C’est ça qui l’a fait vibrer, donc c’est ça, la pierre, et sur cette pierre je vais construire mon Église.” De cette cellule, j’ai bâti un monstre de 33 minutes, le Concerto de l’asile, où toute la thématique, tout le parfum, toute l’harmonie un peu angulaire circule. »


    La valse est citée presque intégralement à l’orchestre dans le 3e mouvement. Walter Boudreau nous annonce un moment particulièrement spectaculaire : la cadence du 1er mouvement : « La semaine dernière, Georges Nicholson était là pour assister à une répétition. Après la cadence, il pleurait comme un bébé. » Très heureux, Walter Boudreau insiste pour souligner : « C’est la première fois que je travaille de manière aussi étroite avec un soliste. J’ai étudié sa gestuelle, je suis rentré là-dedans et j’ai écrit une musique beaucoup plus expressive. Et de mon côté, je l’ai amené ailleurs. Quoi qu’on en dira et quelles que soient les conséquences, c’est l’une des plus belles aventures musicales de ma vie : deux univers qui, superficiellement, semblent incompatibles et qui se rencontrent. »

     

    Le rapprochement tranquille


    Pour un directeur de société de musique contemporaine, écrire pour une institution symphonique ne va pas de soi, car il fut de bon ton, jadis, de vouer les orchestres aux gémonies. Les structures des ensembles spécialisés en musique contemporaine illustrent d’ailleurs bien la tendance d’une certaine avant-garde à privilégier la composition pour ensembles réduits.


    Walter Boudreau, sans préconiser une « ruée vers l’orchestre », analyse bien la situation : « Les années 1960 ou 1970, c’est l’idéologie d’une certaine intelligentsia qui disait : “Les orchestres sont des imbéciles.” J’ai moi-même trempé un peu dans ces eaux troubles en disant aux orchestres : “Vous êtes une bande de cons, vous n’êtes pas capables de jouer notre musique. Allez vous faire voir.” Mais j’ai appris au fil des ans. C’est peut-être une carence de nos maisons d’enseignement, car il y a deux solitudes : celle de l’orchestre, qui doit se dépêtrer avec son peu d’heures de répétitions, et celle des compositeurs, qui ont envie d’écrire des oeuvres totalement injouables. Tranquillement, il y a eu un rapprochement entre les deux, car c’est formidable d’être joué par un grand orchestre. Il faut en comprendre les limites ; tout alors devient une question de pondération et de pragmatisme. »


    Walter Boudreau considère que son concerto est écrit de manière à ce que n’importe quel grand orchestre puisse, théoriquement, le jouer à vue et souligne que cela n’a rien à voir avec sa musique de chambre, « qui exige des centaines d’heures de répétition ».


    « Il faut rendre la chose la plus conviviale possible pour tout le monde. Car comment les orchestres peuvent-ils évoluer, s’ils ne font que rejouer constamment les mêmes oeuvres ? C’est à chaque compositeur de répondre de la manière la plus intelligente possible à cette problématique-là. Je reviens donc sur des choses que j’ai dites à l’époque : il n’y a pas de mauvaise volonté dans les orchestres. Ces musiciens veulent ; ils ont envie, mais il faut leur en donner le temps et l’espace. »


    Il reste tout de même des impondérables pour approcher la perfection. Walter Boudreau se souvient d’une oeuvre de Messiaen, Des canyons aux étoiles, montée en « 24 heures de répétition plus six services avec les solistes. Mais son souvenir le plus cher date de 1994, avec l’Orchestre mondial des Jeunesses musicales : “On a travaillé trois semaines ensemble. Ils avaient le feu au cul. On a joué à la Philharmonie de Berlin. J’ai même fait pipi dans la toilette de Monsieur Karajan. Imaginez !”»

     

    Pas de retraite


    À 65 ans, après 25 ans à la tête de la SMCQ, Walter Boudreau considère que son oeuvre n’est pas achevée. Aucune envie de passer le flambeau : « Si la montagne ne vient pas à Walter, Walter ira à la montagne. On pourra fermer mon cercueil quand la musique de notre temps sera aussi bien acceptée que le cinéma contemporain, la danse contemporaine, la poésie contemporaine, le théâtre contemporain. Dans L’asile de la pureté en 2004 au TNM, l’acteur principal était assis pendant une heure et demie dans un bain et délirait dans une langue inventée. Dix-huit mille personnes ont ovationné ça, parce que c’est une grande oeuvre. Pourquoi la musique contemporaine n’est pas aussi intégrée ? »


    Walter Boudreau voit ses 25 ans à la tête de la SMCQ comme une partie seulement d’un « grand plan stratégique » consistant à « convivialiser » la musique contemporaine et faire en sorte que les gens l’abordent avec le même esprit et le même discernement que les autres formes d’art. En termes d’exposition des compositeurs, il est très fier des séries « Hommage » consacrées à Claude Vivier, Gilles Tremblay et Ana Sokolovic. Le prochain sera Denis Gougeon : « La seule chose pour laquelle il n’a pas écrit de musique est un cheval et une charrette ! »


    Alors, en guise de bilan ? « Après 25 ans, je suis à un moment où il est très important d’intégrer dans notre société le monde de la création musicale. Il faut que les compositeurs soient appréciés et reconnus au même titre que nos écrivains, metteurs en scène et chorégraphes. »













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