Concerts classiques - Senta, la magnifique

Bienheureux, ceux qui n’ont pas à écrire sur ce Vaisseau fantôme qui prenait samedi l’affiche de l’Opéra de Montréal et sera redonné trois fois cette semaine. Par quel bout commencer ? Par une ouverture dirigée de manière prosaïque, mièvre, invertébrée et pénible, qui faisait craindre que cela dure jusqu’à minuit ? Par un metteur en scène zinzin, du genre « conceptuel », qui tripatouille Wagner jusqu’à oser modifier le scénario ? Par un décor astucieux, éclairé comme un spectacle de Broadway ou le magasin M M’s de Times Square ?

Indépendamment de tous ces aléas, je suis sorti du spectacle certes irrité, mais ébloui par une chanteuse, Maida Hundeling. Parmi les vraies incarnations vocales et interprétatives mémorables à l’Opéra de Montréal dans les dix dernières années, il y a la Butterfly d’Hiromi Omura et la Senta de Maida Hundeling. Cette chanteuse c’est du métal brut, dans la voix, la ligne, les nuances et les attaques. C’est du métal en fusion, dans la conduite des phrases et des sentiments. Maida Hundeling domine le plateau et l’action, aux côtés du Daland parfait de Reinhard Hagen. Plus encore, elle sublime son partenaire Thomas Gazheli. Avant de la rencontrer (acte I), Gazheli gloussait des graves renfrognés et massacrait les consonances « a » (dans son air « Die Frist ist um »). Confronté à Hundeling, il a enfin laissé entrevoir qu’il peut être un vrai Hollandais.


Chacun jugera comme il veut Endrik Wottrich (Erik), excellent chanteur dont le timbre manque à mon sens de brillant pour le rôle d’Erik, alors que Kurt Lehmann est dépassé par le rôle du pilote. Quant à Keri-Lynn Wilson, elle semble s’être réveillée à partir de l’acte II, car le premier évoluait avec mollesse, quelque part entre Lortzing et Marschner, loin du vocabulaire brillant et fougueux de Wagner. Wilson tend à creuser beaucoup les contrastes, avec un soupçon de condescendance dans les parties plus sentimentales de l’oeuvre.


Hérité de la Canadian Opera Company, le spectacle de Christopher Alden - frère jumeau du fameux David Alden, massacreur en chef de l’oeuvre de Wagner, notamment à Munich dans l’ère Peter Jonas-Zubin Mehta - bénéficie d’un dispositif scénique astucieux conçu par Allen Moyer, une boîte en béton inclinée en vue transversale. On y voit un gouvernail, qui n’est jamais tenu, comme la vie de tous ces protagonistes à la dérive. Senta, figure centrale, est vendue par son père, tuée par son amant, jamais abordée par un possible soupirant (le pilote) et abandonné par l’homme qu’elle aime et désire.


Errant, le Hollandais est aveugle, incapable d’aller vers l’autre, prisonnier de la fatalité. Il porte d’ailleurs un pyjama de bagnard pour qu’on comprenne bien ! Le problème avec l’exécution en règle opérée par Christopher Alden, c’est que dans cet univers de zombies relationnels, rien ne colle puisqu’il n’y a pas d’interactions humaines. Sans contact entre Erik et Senta au IIIe acte, le Hollandais ne peut se méprendre et s’en aller ainsi. Alors, pour en rajouter au fatras, Alden modifie la fin : Erik, muni d’un fusil exécute Senta contre un mur devant un parterre immobile et indifférent.


Quand il ne s’enfonce pas dans le conformisme et cherche un peu de « peps » scénique, l’Opéra de Montréal ne trouve rien de mieux que de choisir des fossoyeurs ou des ridicules. Après Werther et Faust, c’est Le vaisseau fantôme qui trinque. Quand retrouvera-t-on la grâce et l’évidence de L’étoile, Madame Butterfly ou Cendrillon ?

1 commentaire
  • Jérôme Bédard - Abonné 14 novembre 2012 12 h 26

    Bons billets à vendre pas cher...

    Monsieur Huss, je n'assisterai à l'opéra que le 17 novembre, mais déjà je n'en reviens pas. Remplacer par le sacrifice de Senta par un assassinat, quelle imbécillité! Tout un hommage à Wagner...