Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    La première fin de Richard Desjardins

    26 octobre 2012 | Sylvain Cormier | Musique
    «Je me vois très bien ne plus écrire de tounes. C’est fatigant, écrire, tu trouves pas?», dit Richard Desjardins.
    Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir «Je me vois très bien ne plus écrire de tounes. C’est fatigant, écrire, tu trouves pas?», dit Richard Desjardins.
    Richard Desjardins présente L’existoire au Club Soda, du 31 octobre au 4 novembre. On peut consulter les sites coupdecoeur.ca et richarddesjardins.com.
    Qu’arrivera-t-il au grand poète chansonnier après la tournée de L’existoire, qui passera enfin par Montréal la semaine prochaine ? Peut-être bien rien du tout. L’homme de Rouyn envisage une vie sans nouvelles chansons, voire en dehors du métier. Et, brièvement, regarde en arrière.

    «On a-tu encore de quoi à se dire ? », me lance Richard de l’autre bout du couloir qui mène à la section du fond et à notre table. Il rigole, je rigole, mais la question ne résonne pas dans le vide : elle vient mourir dans la pile de mes articles, critiques et entrevues le concernant, que j’ai apportée parce que je l’avais sous la main. Il se trouve que j’ai fait le tour de mon jardin de Desjardins — nos vingt-deux ans de fréquentations ! — pour les besoins d’une conférence le printemps dernier, à l’invitation d’une amie prof au cégep de Valleyfield, Mélanie Dutemple, passionnée de chanson québécoise en général et de Richard Desjardins en particulier.


    « T’as fait ça, toi ? Une conférence sur moi ? C’était-tu bon, toujours ? » Il rit fort. Je lui dis que c’était émouvant, à tout le moins, parce que Denise Biron des Miladys a chanté, en plus. Eh oui, du Desjardins. Jenny, notamment. Et fort joliment. « Voyons donc, Denise Biron des Miladys, tu me niaises-tu ? » Il sourit, je pense qu’il est content.


    C’était la semaine avant le spectacle de la tournée de L’existoire à la salle Albert-Dumouchel, à même le collège, cette longue tournée qui aura fait le tour du Québec avant d’aboutir à Montréal, du 31 octobre au 4 novembre, cinq soirs d’affilée au Club Soda dans le cadre de Coup de coeur francophone. À Valleyfield début mars, la grève des étudiants était en marche, drôle d’ambiance pour la conférence. Ambiance de veillée d’armes, un peu. Ça m’avait ramené à La Licorne, en janvier 1991 : le fameux soir de la rentrée montréalaise de Tu m’aimes-tu… et du début de l’opération Tempête du désert en Irak. Mon premier show de Richard Desjardins. « Je chantais Les Yankees, en même temps que ça bombardait, dans la même soirée, ça rentrait au poste. À La Licorne, on était comme dans un bunker. Ou comme dans le métro à Londres, pendant la Deuxième [Guerre mondiale]. » Richard imite la sirène d’alerte.


    « Je me souviens, je m’étais fait lever à neuf heures moins quart, le show était à neuf heures. Ma blonde était pas là. Le téléphone sonne, c’est mon agent : “T’en viens-tu ?” J’avais passé tout droit. Habituellement, je suis là une heure avant le show. La salle était pleine, moi je dormais. Je me suis réveillé dans le taxi ! » Dans le spectacle, pour couper court aux rappels, il avait dit : « Faut faire ça vite, on va manquer la guerre ! »


    Deux décennies ont passé, deux Bush, un Clinton, une Clinton, un Obama. Après Tu m’aimes-tu, on a eu le retour d’Abbittibbi, et puis Boom Boom, Kanasuta, L’existoire. Des tournées avec musiciens, sans musiciens, un concert symphonique, Richard « Guétard », etc. Et puis toute la guérilla cinématographique, les documentaires avec Robert Monderie, L’erreur boréale, Trou Story. « Ça en fait, hein ? Mais c’est drôle, tout le côté chanson, j’y pense juste quand on m’en parle, ou quand je fais un show, comme maintenant. Moi, je m’écarte de ce métier-là un mois, deux mois, puis je perds toute mémoire de ça. »

     

    Du talent pour faire, du talent pour rien faire


    Faut croire, lui dis-je, que la chanson n’est plus le centre de sa vie. « Non. Ça l’a pas été longtemps, à part ça. Dix ans. À partir de 1987, mettons, Les derniers humains, j’avais 39 ans, je me suis lancé. À la planche. Je faisais rien que ça. Dix ans sur le mode conquête. Mais après ça… » Après ça, changement de véhicule : c’est à partir d’un avion qu’on a vu les coupes à blanc à grandeur de territoire. « À partir de là, je pense que j’avais pas mal rejoint légitimement, raisonnablement, ceux que mes chansons pouvaient intéresser. C’est quand même un privilège que ça continue, que je remplisse mes salles autant qu’un humoriste, que je sorte un album et qu’il y ait 50 000 personnes pour aller le chercher, mais je ne fais plus d’effort pour agrandir le public. Et c’est ben correct. »


    Il ajoute : « Mais je pense être arrivé à un point où je me vois pas arriver, dans un temps raisonnable, avec un stock nouveau qui fait que les gens se précipiteraient. Ç’a quand même pris huit ans pour ramasser les tounes de L’existoire. » Il l’a dit ailleurs : ce sera la dernière tournée avec « un beau gros band ». Il renchérit : « Je me vois très bien ne plus écrire de tounes. C’est fatigant, écrire, tu trouves pas ? » On rit. « Tu te lèves le matin, c’est ben plus tripant d’aller au piano pianoter que d’aller inventer une histoire qui existe pas… » Ou même raconter une histoire vécue. « Certain ! Faut que t’en mettes, du psychique là-dedans ! Faut qu’elle déménage, la toune, pour qu’un couple prenne le char puis se paie une soirée, la garderie, le parking, rien que pour que je la leur chante. Faut que ça compte. C’est tout un contrat. »


    J’accuse le coup : c’est pas demain la retraite, quand même ? « Pas encore. Là, on se paye une belle traite avec le band, j’ai des voiles de cordes, on fait des chansons qu’on faisait pas en spectacle avant, comme Söreen. Et après, je m’en retourne en France, ça continue pour un bout. Mais je suis très capable de m’imaginer en train de rien faire. » Rien comme dans rien du tout, que dalle, vide intégral ? « Ça prend du talent pour ça. J’en ai ! Je veux voyager. J’ai recommencé à lire. Je me promène sur Internet. Je me sens vraiment pas obligé de faire un nouvel album aux cinq ans jusqu’à ma mort. Ni de repartir en tournée. Ni de faire un autre documentaire. »


    Ça ne l’empêchera jamais de dire oui quand ça le bottera. Il n’a pas refusé de chanter en duo avec Paul Daraîche, par exemple : s’offrir ensemble Le lumberjack de Hal Willis, légende du country et gars d’Abitibi, ça ne se refusait pas. « Il venait de Rouyn, je le savais pas. Il est parti, lui, quand j’ai pris conscience de la musique. Le lumberjack, c’est toute une toune. Je me suis pratiqué avant de la faire avec Paul : ça y va aux toasts, les mots, là-dedans. On l’a enregistrée en une demi-heure, c’était hallucinant. » Du plaisir, encore. « Certain ! »


    On parle un peu de Renée Martel, qui a remporté son 6e Félix à L’autre gala de l’ADISQ la veille de l’entrevue, à qui l’on rendra hommage au gros gala de dimanche. Il me demande comment va sa santé. Je lui demande comment il va, lui, depuis la mort d’Ève Cournoyer. Long silence. « J’en suis pas revenu encore. Je mets ça dans mon placard, puis on ouvrira ça un jour. » Je ferme l’enregistreuse. Plus rien à dire.

     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel