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    Le devoir de mémoire de James Conlon

    Le chef invité de l’OSM s’engage dans la défense des compositeurs déclarés «dégénérés» par les nazis, Britten en tête

    22 septembre 2012 |Christophe Huss | Musique
    Pour James Conlon, les musiques de Chostakovitch et de Britten sont pleines d’énigmes.
    Photo: Dan Steinberg Los Angeles Opera Pour James Conlon, les musiques de Chostakovitch et de Britten sont pleines d’énigmes.

    James Conlon à l'OSM

    Ravel, Britten et Debussy. Soliste Gil Shaham. Maison symphonique de Montréal, jeudi 27 septembre à 20 h

    514 842-9951

    En quelques années, James Conlon est devenu en quelque sorte le chef invité préféré de l’OSM, alliant intelligence de la programmation et réussites musicales. Il nous visite ce jeudi 27 septembre, pour un soir seulement, et défendra notamment le Concerto pour violon de Britten, avec Gil Shaham en soliste.

    Le Concerto pour violon de Britten est l’une de ces gran-des oeuvres concertantes du XXe siècle qui aurait dû logiquement prendre une place aussi éminente que les concertos pour violon « habituels » sur lesquels la musique classique repose depuis cent ans.


    Le manque de renouvellement du répertoire sera-t-il fatal à la musique ? Comment expliquer cette inertie ? Les sources de la sclérose sont multiples : manque de curiosité et de temps de la part des chefs pour se renouveler, connaissances restreintes du répertoire de la part des programmateurs, frilosité du public…


    Il est vrai aussi qu’en Amérique du Nord, où la part de la billetterie dans le budget est plus importante, la marge de manoeuvre n’est pas la même qu’en Europe, où les orchestres sont largement subventionnés. Cela dit, le conservatisme est partout.

     

    Victoire posthume


    De toutes les disciplines artistiques, la musique classique est celle qui pâtit le plus d’une fracture au cours du XXe siècle : une bonne partie du répertoire des années 1920-1950 est totalement méconnue, car le centre névralgique historique de la création a été saccagé. Qui plus est, lorsque, après-guerre, il aurait fallu rattraper cette perte de repères et de racines, un grand mouvement d’avant-gardisme a voulu tout abattre.


    James Conlon est un intéressant interlocuteur pour parler de cette problématique, lui qui s’est penché plus que tout autre sur les musiques de compositeurs déclarés « dégénérés » par les nazis. En entrevue au Devoir, celui qui est directeur musical de l’Opéra de Los Angeles analyse : « Nous avons là un exemple terrifiant, dans l’histoire de notre civilisation, de la capacité de destruction. En treize ans, le régime nazi a fait un nombre affreux de victimes humaines. Mais parmi ses victimes, il y a aussi la culture et, grande ironie, la culture germanique ! En déracinant les musiciens et compositeurs juifs, les nazis ont saccagé leur propre patrimoine, alors qu’aucun pays au monde pendant 200 ans, depuis Bach, ne pouvait se targuer d’une si grande concentration de génies, de chefs-d’oeuvre, génération après génération. Ils ont ruiné tout cela et, chose impressionnante, cette destruction dure toujours. Soixante-dix ans après la fin de la guerre, la voix des artistes juifs et des ennemis politiques qu’ils voulaient étouffer est encore étouffée. Cette victoire posthume des nazis est inacceptable. Pour les gens qui aiment la musique classique, c’est un trou horrible. »


    Le sens de la curiosité


    Aux yeux de James Conlon, les raisons pour lesquelles l’ignorance a perduré après la guerre sont complexes. Mais il remarque qu’il n’y avait personne pour prendre la parole et défendre des créateurs dont les noms avaient été oubliés : « C’était facile de reprogrammer Mendelssohn, mais tous les compositeurs qui n’étaient pas établis ne sont pas revenus dans les programmes. » À cela s’ajoute le volontaire oubli du passé et la volonté de plusieurs d’en faire carrément table rase : « L’avant-garde n’avait aucun intérêt pour le devoir de mémoire, sauf pour les disciples d’une soi-disant deuxième École de Vienne. Je dis “soi-disant”, car c’est une classification artificiellement recréée. Il y a bien plus de rapports entre Berg, Zemlinsky et Schreker qu’entre Schoenberg et Webern, qui évoluent dans deux mondes opposés. L’orthodoxie d’après-guerre, pour le dodécaphonisme d’un côté et l’avant-garde de l’autre, a conduit à l’oubli .»


    James Conlon se souvient que dans les années 1970, les musicologues ont commencé à s’intéresser à cette époque. Depuis deux décennies, lui-même défend ce répertoire : « J’ai entendu du Zemlinsky à la radio et suis tombé amoureux de cette musique. Je n’avais pas de mission pour défendre la musique dégénérée ; j’étais ignorant. Et si moi, musicien professionnel, immergé jour et nuit dans la musique depuis l’âge de 11 ans, je suis arrivé à 40 ans sans connaître ces compositeurs ou ce sujet, c’est normal que le public ne les connaisse pas ! »


    Difficile maintenant de rattraper le temps perdu, car « nous vivons à une époque où la popularité d’une oeuvre est le passe-partout pour rentrer dans les programmes, où beaucoup d’orchestres ont peur de présenter des compositeurs peu connus car le public du classique a perdu le sens de la curiosité ».


    Britten


    Ces deux prochaines saisons, James Conlon va s’engager à fond dans la défense de Britten, lui qui a débuté il y a 33 ans à Cincinnati avec le War Requiem. Là aussi, « Britten n’est jamais devenu populaire, mais sa musique vaut plus que cela ». Conlon insiste pour que l’année 2013 ne soit pas seulement celle du bicentenaire de Wagner et Verdi, mais aussi celle du centenaire de Britten. « Britten est le compositeur le plus important que l’Angleterre ait produit depuis 200 ans », juge celui qui lui rendra hommage au Festival de Ravinia, résidence d’été du Symphonique de Chicago, à l’été 2013 et organisera un festival Britten à Los Angeles pendant un an.


    James Conlon se plaît à tracer un parallèle entre Britten et Chostakovitch : « Tous deux étaient des maîtres de la forme et de l’orchestre, au point que le fait de réaliser ce qu’ils ont écrit dans leurs partitions, c’est déjà quasiment les interpréter. »


    Pourtant la musique de Chostakovitch est pleine d’énigmes. « Celle de Britten aussi est codée ! », rétorque le chef américain. « Parmi tous les points communs, le plus intéressant est le moins souligné ; tous les deux, pour des raisons différentes, étaient contraints d’écrire en codes. Pour Chostakovitch, ce fut l’oppression politique. Il a donc dû composer à partir de la 5e symphonie dans un code où le sens réel était caché sous la surface. Britten, lui, a choisi de parler de son orientation sexuelle dans nombre de partitions. Lorsqu’on analyse l’oeuvre sous l’angle de l’homme homosexuel dans un monde qui n’était pas prêt à l’accepter, on voit très clairement la présence — dans Peter Grimes, Billy Budd, Turn of the Screw, Owen Wingrave — de cette question de l’homme qui est obligé de vivre une certaine vie, mais pas aussi ouvertement qu’il l’aurait voulu. Il y a aussi un code et cela me fascine. »


    D’ailleurs, ces deux très grands compositeurs devinrent, malgré la Guerre froide, des amis et admirateurs réciproques.

     
     
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