Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Nostalgia

    Odile Tremblay
    18 août 2012 |Odile Tremblay | Musique | Chroniques
    Le rock des années 60 revit sur la scène du Club Soda.
    Photo: Pierre Druelle Le rock des années 60 revit sur la scène du Club Soda.
    En jouant l’autre soir avec ma télécommande, je suis tombée sur la chaîne PBS qui vendait en ligne et en coffrets DVD les meilleurs numéros musicaux d’Ed Sullivan Show des années 60. Histoire d’allécher le client, on nous servait quelques morceaux choisis avec les Stones, les Beatles, The Mamas and The Papas, etc., moments clés de l’illustre histoire du rock. Dans combien de foyers les gens fredonnaient-ils ces chansons-cultes à l’unisson ? On devait être nombreux. La première apparition télé des Beatles en Amérique fut chez Ed Sullivan un certain 9 février 1964. Le Fab Four avait entonné tout guilleret et presque sage I Want to Hold Your Hand devant 73 millions de téléspectateurs. Chacun se souvient de ce moment-là, ancré même dans les têtes d’enfant. Un chapitre de l’histoire musicale venait de s’ouvrir sur le petit écran noir et blanc, faut dire.

    Riches années 60, divinités sans cesse invoquées, modèle inégalé, qui font peser depuis sur nous leur chape de nostalgie. Même le printemps érable fut évalué à l’aune des révoltes qui enflammèrent jadis les campus américains et les pavés parisiens. « Dans le temps, c’était plus rock and roll », entend-on. « Ouais, dans le temps il y avait de l’espoir, voyez-vous ! »


    Cette musique puisait sa source aux contestations libertaires. Tant d’inconsolés les recherchent encore…


    Alors, des promoteurs tentent de faire revivre cette ferveur à coups d’albums, de shows souvenirs, qui font chaque fois fureur. La tournée de Beatles Story ratisse large sur sa route. Même plus besoin de gros anniversaires commémoratifs, ni de rétrospectives du siècle comme au tournant de l’an 2000, pour revenir sur l’âge d’or.


    Il y a quelque chose de mélancolique à reproduire sans cesse une époque engloutie. Comme si rien d’aussi bien n’avait été inventé depuis (pourtant, c’est faux), comme si le disque d’or avait sauté. « Faut pas abuser de la nostalgie, chantait Léo Ferré. C’est comme l’opium, ça intoxique. » Chaque décennie devrait pouvoir exploser à sa façon, mais que voulez-vous ?


    Tenez ! Au Club Soda est présentée depuis vendredi et ce samedi, avec ajout le 27 octobre, L‘expérience Woodstock, une idée de Claude Zalac qui produit le show. Une reprise de l’an dernier, cette fois avec Mouffe à la mise en scène. Elle a côtoyé plusieurs de ces musiciens-là aux côtés de Charlebois, à bord du fameux Festival Express de 1970, qui trimballait en train des géants du rock enfumés, Janis Joplin y comprise. Y’a que Mouffe pour greffer aux commémorations ces touches de vérité du témoin direct.


    Dans L’expérience Woodstock, en quinze tableaux musicaux, des artistes grimés et déguisés imitent Janis Joplin, Jimi Hendrix, Joe Cocker, The Jefferson Airplane et compagnie en piste lors du célèbre festival rock d’août 1969. Des extraits du mythique documentaire Woodstock de Michael Wadleigh précèdent chaque numéro. Le vrai Jimi surgit à l’écran, puis son émule bondit sur scène. Quant au patchouli à l’encens, le voici fourni avec les fleurs, les lunettes rondes et les bandeaux pour les cheveux.


    D’ailleurs, la moitié de l’assistance arrive déguisée et danse à s’en défoncer les sandales, ex-hippies aux cheveux blancs et jeunes nostalgiques d’une ère auréolée à leurs yeux de légende, ravis du voyage d’avant les no future. Ne manque que la dope pour créer l’illusion. Ne manque aussi en somme que l’air du temps.


    Le producteur Claude Zalac, également musicien (il incarne Hendrix et Carlos Santana dans le show), collectionneur de guitares d’époque, parle avec raison des années 60 comme d’une apothéose et de Woodstock comme du plus grand rassemblement événementiel musical du xxe siècle. Des commémorations se multiplient un peu partout sur la planète d’une année à l’autre.


    Ici, Mouffe, étiquetée vétéran culturel des années fleurs, s’avoue troublée par tous les shows souvenirs auxquels on l’invite à collaborer depuis tant d’années. « Ce fut l’époque la plus heureuse de ma vie, mais je suis ailleurs, me dit-elle. Alors, pourquoi cette nostalgie d’un âge d’or qui ne nous lâche pas et à laquelle tant de jeunes adhèrent ? À force de saluer ces années-là belles et bonnes, on tourne en rond. Les gens ne sont pas allés au bout de leurs rêves, faut croire. La pureté de la foi sur tous les plans a fait place au cynisme ambiant, à la crise écologique, économique. »


    Alors, bien naïf qui peut prétendre ressusciter l’esprit des sixties et des seventies… Faudrait y ajouter la foi, le vertige, la magie, les lendemains à réinventer. Mon ami Michel a vécu Woodstock, sa boue, sa folie, la musique parfois inaudible, loin derrière la scène, au milieu d’une foule en voyage psychédélique. En partage : ce sentiment d’assister à un événement qui dépassait tout le monde. Le festival devait accueillir 150 000 personnes et fut submergé par 450 000 chevelus des deux sexes qui démolissaient les clôtures et s’invitaient sans payer. Comme Michel : « Une musique nouvelle, oui, mais portée par le sentiment de pouvoir changer le monde. Et ça semblait possible, rappelle-t-il, aux États-Unis avec le mouvement d’émancipation des Noirs, en France avec Mai 68, au Québec à travers la Révolution tranquille. Partout. Désormais, la musique traduit surtout la révolte et le désespoir d’être incapable de le changer, ce monde-là. »


    Et puis Woodstock relevait de l’artisanat. « Ils n’avaient même pas de scène tournante et ça prenait un temps fou pour changer les équipements, rappelle Mouffe. Tout était basé sur le talent et la personnalité des musiciens. Le contraire de la clôture spectaculaire des Jeux olympiques de Londres. L’artiste aujourd’hui paraît si petit au milieu de ces immenses mécanismes de haute technologie. »


    Si petit, si dérisoire, encore debout pourtant, cet Artiste-là avec un grand A. On a parlé de création, du temps et du regret des rêves inachevés. On a cherché des façons d’évacuer la nostalgie, sans trouver de réponses. Mouffe a lancé : « Peut-être se dirige-t-on vraiment vers la fin du monde en décembre ? » On a bien ri.

    Le rock des années 60 revit sur la scène du Club Soda. Au spectacle L’expérience Woodstock, la moitié des spectateurs - ex-hippies et jeunes nostalgiques - arrivent déguisés, prêts à danser.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.