The Wall à Québec - Le mur des opprimés
The Wall Live: un dernier spectacle historique sur les Plaines d’Abraham
Ce fantôme misérable, c’est Pink.
Pink, c’était le Roger Waters torturé des années 1970, c’était l’aliénation d’une rock star désabusée, c’était les deuils mal cicatrisés du fondateur Syd Barrett et d’un père disparu à la Seconde Guerre mondiale. C’était l’enfant terrible de Waters, conçu dans l’union d’un orgueil blessé de son égotisme obsessionnel. Et ce n’est plus rien de tout cela : Pink, l’enfant prodige, a été rendu à la foule. Il est devenu l’incarnation des victimes de la guerre et de l’oppression, auxquelles le bassiste a rendu hommage durant cette tournée de 192 concerts qui s’est achevée samedi soir sur les plaines d’Abraham.
Tout un hommage
Et quel hommage ! Si l’équipe de Waters nous avait servi sensiblement la même recette qu’au Centre Bell en 2010, et encore une fois le mois dernier, ces concerts n’avaient rien à voir avec le moment historique que viennent, cette fois encore, de connaître les plaines d’Abraham. La différence ? Cherchons-la dans la discipline des musiciens, acquise après toutes ces années de route ensemble, dans le son en surround (!) d’une qualité époustouflante, dans les constructions insurpassées qui ont fasciné la capitale au cours des dernières semaines, dans l’énergie du spectacle qui, portée par la convergence des projecteurs, est allée faire crépiter le ciel. Mais cherchons-la surtout chez ce grand visionnaire du rock qui a offert à Québec l’aboutissement d’un spectacle peaufiné pendant deux ans et un The Wall parachevé après trois décennies de repentir.
Aussitôt The Thin Ice entamée, le premier visage d’un « fallen loved one » (proche disparu) est apparu sur le mur. S’y sont joints des centaines de militaires, de militants et de citoyens innocents fauchés par la guerre. Sur ce grand mémorial, le père de Roger, Eric Fletcher Waters, n’était qu’une brique dans le mur.
À toutes les victimes
Another Brick in the Wall Part 2 s’est fondue dans l’inédite Ballad of Jean Charles Menezes, l’ingénieur brésilien tué par la police londonienne en 2005. En français, Waters a dédié le spectacle à Menezes ainsi qu’à « toutes les victimes de la terreur de l’État partout dans le monde ».
« Je m’excuse, I didn’t mean to shout », a-t-il ajouté, emporté par son discours. « Mais ce n’est pas facile de faire ça devant 75 000 QUÉBÉCOIS ! » Eh non, les majuscules ne sont pas de l’auteur, mais bien de Waters, ce porte-étendard de la British Invasion qui venait de faire la conquête des plaines d’Abraham.
Loin de s’éteindre durant la bataille, Waters a mené le combat avec une fougue formidable. S’il a bien fallu accepter une dose de lip synch durant les passages trop aigus pour un homme de 68 ans, il a montré, dans le duo chanté sur Mother avec un enregistrement de lui-même en 1980, que sa voix grave est plus profonde, plus chaleureuse que jamais.
Et que dire des autres musiciens ? Le percussionniste Graham Boards relevait à perfection toutes les variations d’intensité, avec la précision d’un Nick Mason, mais encore plus puissamment. Parions que même les soldats du Royal 22e Régiment, qui regardaient le spectacle du sommet de la Citadelle de Québec, en ont ressenti l’impact ! Du côté des guitaristes, Snowy White et Dave Kilminster ont fait honneur au sens de la mélodie de Dave Gilmour, mais ils se sont essentiellement bornés à calquer les solos de l’album studio. Seul Kilminster, hissé au sommet du mur pour livrer le légendaire solo de Comfortably Numb, s’est aventuré à des hauteurs rarement explorées par Gilmour. Résultat : le sommet musical du spectacle. Pourquoi Waters, qui blâmait autrefois les autres Floyds de jouer sa musique en son absence, ne laisse-t-il pas ses propres musiciens s’émanciper du jeu de Gilmour, Mason et Wright ?
À tout le moins, Waters, dont l’ego monumental avait provoqué la dissolution de Pink Floyd, a accepté de partager l’attention du public avec les images poignantes projetées sur le mur. Durant Vera (vous vous souvenez de Vera Lynn, celle qui promettait aux braves de la Seconde Guerre qu’ils allaient se retrouver par un jour ensoleillé ?), une fillette s’effondre en larmes en retrouvant son père. L’auteur de ces lignes vous assure qu’il n’était pas le seul, dans le petit enclos des médias, à avoir été secoué de soubresauts…
« Nous allons nous souvenir de cette nuit pour le reste de notre vie », a conclu un Roger Waters au bord des larmes après la chute du mur. Si vous le voulez bien, répondons-lui simplement : nous aussi.














