Festival International de Jazz de Montréal - Le jazz à toutes les sauces
C'est à titre de musicien de jazz établi sur la scène montréalaise depuis plus de trente ans et cofondateur de l’Off Festival de jazz de Montréal que je me permets de pousser une note dissonante, ou note bleue, dans cette unanimité annuelle d’acclamations et de bravos, entourant, cette fois encore, la 33e édition du Festival international de jazz de Montréal (FIJM).
Encore cette année, le FIJM se termine dans l’allégresse la plus totale, ce « grand et fabuleux » Festival international de jazz de Montréal, avec son lot de ventes records (guichet, bières, T-shirt, casquettes et autres produits dérivés…) et son concert d’éloges et de tapes dans le dos pour les organisateurs, qui, cette année encore, se sont « surpassés » pour nous présenter des concerts « remarquables ».
Durant 10 jours, journalistes, pseudospécialistes, animateurs de radio jazz et chroniqueurs culturels se sont vautrés avec complaisance dans ce ronron consensuel, sans aucune retenue. À en croire tous ces gens, nous sommes ici en présence d’un phénomène jazzistique unique au monde !
Pourtant, quand on y regarde de plus près, on constate que depuis une quinzaine d’années, une tendance dommageable progresse de façon soutenue : le jazz, ou ce que l’on appelle la musique (ou style) jazz, est de plus en plus marginalisé et disparaît peu à peu chaque année pour faire place aux autres formes ou styles musicaux.
Fourre-tout musical
En effet, depuis que le FIJM a déplacé ses activités autour du Complexe Desjardins et délaissé les petits bars des rues Saint-Denis, Ontario et de Maisonneuve, ce «carnaval» de jazz (comme certains musiciens locaux s’amusent à le nommer…) s’est transformé en immense foire ou fourre-tout musical, où l’on retrouve à peu près tous les styles et genres musicaux confondus.
Oui, bien sûr, il y a du jazz (après tout, il faut bien justifier ces subventions fédérales, provinciales et municipales…). Et du blues, tout à fait pertinent et normal, puisque le blues est à la base même du jazz. Étrangement, pourtant, nous y retrouvons aussi les genres musicaux suivants : country rock, bossa-nova, western, dub, électro, folk, funk, gospel, hip-hop, indus, ska, rockabilly, pop rock, rap, reggae, R B, rock progressif, rock alternatif, samba, trip-hop, world music, et j’en oublie sûrement…
De plus, les trois grands concerts « événements » de cette année nous présentaient en ouverture Rufus Wainwright (superbe artiste, mais qui n’a aucun rapport avec le jazz), Escort, une formation qui nous a offert une soirée « disco » (wow ! bonsoir, le jazz !….) et, en concert de clôture, Chromeo, un duo électro-funk ! De quoi rester pantois… Autre constat digne de mention : passé 22 h, durant les dix jours, vous ne trouverez aucun groupe « de jazz » sur une des scènes extérieures (mis à part la scène Radio-Canada).
Le jazz et tout le reste…
Ne vous méprenez pas, je ne dénigre aucun des styles musicaux mentionnés plus haut, je les apprécie tous. Pourvu que l’on propose de la qualité, je suis preneur. Mais que tous ces genres musicaux aient une place dans un festival « de jazz » dépasse l’entendement.
Fait intéressant à souligner, jamais, en tant que musiciens de jazz, mes collègues jazzmen ou moi n’avons été invités dans un festival de blues, blues rock, bossa-nova, country rock, western, dub, électro, folk, funk, gospel, hip-hop, Indus, pop rock, rap, reggae, R B, rockabilly, rock progressif, rock alternatif, samba, trip-hop, world music. Jamais !!!
Pourquoi ? me diriez-vous. Parce que, logiquement, le jazz (style musical bien défini) ne fait pas partie des styles ci-haut mentionnés. Alors, pourquoi le jazz, lui, devrait-il englober tous les styles ? Est-ce parce que le jazz, au fond, c’est tout et n’importe quoi? Ou bien, pour reprendre l’expression péjorative bien connue, « And All That Jazz», pour signifier « et tout le reste »… Cette musique presque centenaire a-t-elle toujours inclus tous les styles musicaux ? Bien sûr que non, pour la simple raison que le jazz existait bien avant la plupart des genres musicaux mentionnés ci-haut.
Méga-melting pot
Dans un but de marketing évident, les organisateurs du FIJM ont décidé (très habilement et en douce…) que le jazz deviendrait ce méga-melting pot où l’on retrouve tous les styles et qu’en bout de ligne, ce fourre-tout musical serait beaucoup plus vendeur. Exit, ou presque, le réel jazz et tous ses dérivés traditionnels (rag, dixie, swing, bop, hard bop, modal, free jazz, expérimental) pas assez « grand public », trop pointus…
Résultat, le FIJM est devenu avec les années, le pendant en Amérique du Nord du non moins célèbre Festival de Jazz de Montreux, ce festival qui, avec les années n’a plus de jazz que le nom. À preuve, ce bref aperçu de la programmation des dernières années : Steely Dan, Alice Cooper, Prince, Wyclef Jean, Chickenfoot, Pitbull… Tous des jazzmen ? Mais oui, bien sûr…
Oh, je vois venir les organisateurs, qui, suivant une tactique habituelle quand un jazzman mentionne ce fait, me qualifieront de « puriste » et « d’élitiste ». Allez-y, ne vous gênez surtout pas, moi qui pratique avec amour et respect la profession de «musicien de jazz» depuis 33 ans, contre vents et marées, dans l’adversité et l’ignorance crasse de certains producteurs. J’ai la couenne dure.
Une suggestion simple serait de changer le nom de votre Festival international de jazz de Montréal (mais difficile, puisque la « marque », comme pour le ketchup et les cannes de bines, est solidement implantée…). Que diriez-vous du Festival d’été de Montréal ? Vous pourriez nous offrir sous cette appellation, et ce, allègrement et sans retenue, une programmation disparate et hétéroclite, similaire aux dernières années et où l’on retrouverait « un peu de jazz »… Mais bon. J’en connais un, à Québec, qui n’apprécierait pas beaucoup cette appellation !
Boycottage assumé
Depuis maintenant 12 ans (1999), je crois bien être l’un des seuls musiciens de jazz montréalais qui boycotte volontairement, comme artiste ou comme simple citoyen, «votre» Festival de jazz. Chaque année, à la même période, mon drapeau jazz est en berne. Suis-je le seul amateur à sentir qu’on le frustre d’un véritable «Festival de jazz»? J’en doute…
Je rêve du jour ou les concerts d’ouverture et de clôture et autres événements grand public offriront aux festivaliers, des musiciens de jazz montréalais (ils sont nombreux et talentueux), des big bands - Christine Jensen, Jean-Nicolas Trottier, Joe Sullivan -, ou des petits ensembles - Alexandre Côté, Samuel Blais, Marianne Trudel -, pour ne nommer que ceux-là… Du jazz, oui, du « vrai jazz » offert à un large public, dans le but de faire connaître et apprécier des artistes locaux qui n’ont pas ou presque pas de visibilité (du temps d’antenne ou un minimum de couverture médiatique) et qui survivent tant bien que mal le reste de l’année.
Oui, naïvement, je rêve du jour où le jazz, l’une des grandes formes d’art spécifiquement original du XXe siècle (avec le cinéma), retrouvera, à l’intérieur d’un «festival de jazz» digne de ce nom, la place qui lui revient.
***
Normand Guilbeault, Musicien et compositeur de jazz








