Zhu Xiao-Mei : « Je suis devenue humaine par la musique »
1949: Naissance à Shanghai
1960: Admission au Conservatoire de Pékin
1966: Révolution culturelle. Ordre aux gardes rouges de « débusquer un par un tous les vieux parasites, suceurs de sang du peuple ». Les partitions de musique occidentale sont brûlées.
1969-1974: Chushen buhao (de mauvaise origine), Zhu Xiao-Mei est internée dans les camps de Mao. « Je pense à la dignité dont on m’a privée… »
1980: Départ pour l’Occident. Une vie de femme de ménage à Los Angeles, de serveuse à Boston puis de professeure au Conservatoire de Paris.
Regagner une dignité humaine par la musique et, aujourd’hui, l’enseigner et la propager dans le monde… L’artiste qui vient poser, aujourd’hui, ses pieds pour la première fois sur le sol canadien, en vue de la présentation de deux concerts, samedi lors du Festival Music and Beyond d’Ottawa et dimanche au Festival du Centre d’arts Orford, est à la fois une rescapée et une prophétesse.
Sa destinée est hors normes et sans équivalent. Aucun des étudiants du Conservatoire de Pékin des années 1960 ne mène une carrière de concertiste. Ils n’ont pas survécu, physiquement, humainement ou moralement au broyage de la révolution culturelle de Mao.
À l’été de 1966, Zhu Xiao-Mei a vu ses professeurs à genoux alignés sur une piste d’athlétisme. « Les gardes rouges détachent leurs ceinturons, les brandissent au-dessus d’eux et frappent. Les boucles égratignent, coupent, labourent… » La scène est décrite au chapitre six de son autobiographie renversante, La rivière et son secret, parue en 2007 chez Robert Laffont. Un ouvrage sans complaisance, y compris pour l’auteure.
« À ce point de ma vie, je ne sais plus qui est coupable et qui est innocent, qui est victime et qui est bourreau », écrit celle au domicile de qui le piano droit s’est tu, désormais recouvert d’une couverture affublée de l’écriteau suivant : « Ce piano a été acquis en exploitant le peuple, en le faisant transpirer et en suçant son sang. Nous voulons le rendre au peuple. »
Zhu Xiao-Mei croit, et elle finit par croire Mao, à force d’entendre : « Si vous comprenez, vous devez appliquer. Si vous ne comprenez pas, vous devez appliquer quand même. C’est en appliquant que vous comprendrez. » Elle applique. Elle se pose aussi la question « Jouons-nous une musique qui sert la grande masse du peuple ? »
À partir de la fin 1968, Mao décide d’envoyer les « jeunes instruits » dans des camps de rééducation par le travail. La famille de Zhu Xiao-Mei souffre d’avoir des origines bourgeoises. « En quelques mois, les sept membres de ma famille vont se trouver dispersés aux quatre coins de la Chine. »
La « rééducation » de Zhu Xiao-Mei sera longue - cinq années - même si dans son quatrième camp elle parviendra à faire venir son piano. Elle volera du charbon pour l’empêcher de geler et dénichera du fil de fer pour remplacer les cordes cassées.
Sont acceptées les oeuvres officielles, Yanbangxi, et la Sonate appassionata de Beethoven, oeuvre préférée de Lénine ! Par miracle, quelques partitions arrivent au camp. Sur du papier à musique acheminé par sa mère, au péril de sa vie, Zhu Xiao-Mei recopie le 1er Livre du Clavier bien tempéré de Bach !
De Los Angeles à Paris
Son passage en Occident et ses pérégrinations sont détaillés dans La rivière et son secret. Des années de galère aux États-Unis, un professeur à Boston, un mariage blanc, l’arrivée à Paris en décembre 1984 et la « rencontre musicale de ma vie : les Variations Goldberg » qui « remplissent désormais toute mon existence ».
Ces Goldberg, elle les enregistre en 1990, mais l’éditeur lui demande de financer le disque et part avec l’argent ! Quand un autre éditeur publiera la bande, un « Petit Prince » de 23 ans dont la carrière démarre vite, achète des dizaines d’exemplaires à l’insu de Xiao-Mei et les distribue aux organisateurs de concerts en disant : « C’est elle la grande pianiste. Pas moi. Invitez-la, elle. » Alexandre Tharaud, puisque c’est de lui qu’il s’agit, deviendra un ami pour la vie.
Aujourd’hui, Zhu Xiao-Mei a gardé de son passé le souci d’être comprise et entendue. C’est pour cela qu’elle n’observe pas toutes les reprises dans les Goldberg, qu’elle jouera ici cette semaine : « J’ai envie de toucher le grand public. Pour les gens qui n’ont pas entendu l’oeuvre avant c’est plus facile sans toutes les reprises. Mais, pour le disque, je viens de réenregistrer l’oeuvre avec toutes les reprises. »
La Chine, désormais
Sur la Chine d’aujourd’hui où tout le monde se met au piano, Zhu Xiao-Mei s’amuse à penser que, surtout, « tout le monde a envie de devenir Lang Lang ; être connu et gagner de l’argent rapidement ». De ce point de vue, le piano serait un moyen plus qu’une fin.
Zhu Xiao-Mei note que « la culture, le goût, cela prend du temps » et que « très souvent, le piano est utilisé pour “ montrer ce qu’on peut faire ” en oubliant les compositeurs et le style ».
La voici donc en proie aux craintes d’être, dans la Chine moderne, une sorte de chushen buhao (être de mauvaise origine) artistique : « Je n’ai pas le courage de rentrer en Chine pour jouer les Variations Goldberg. Dès mon enfance j’ai tellement fait face à des critiques, j’ai tellement pratiqué d’autocritiques. Oui, j’ai peur d’être jugée pour mon jeu qui ne cherche pas le spectacle. »
Zhu Xiao-Mei a donc des craintes que les auditeurs chinois ne puissent pas encore comprendre réellement son éthique musicale. Mais elle a une foi indécrottable : « La musique, la puissance de la musique, est encore plus forte que la politique ou le religieux. La musique touche tout le monde. Un ami, dont les parents sont des révolutionnaires, me dit “ pourquoi les communistes nous ont interdit cela ? ” Moi aussi, j’ai été révolutionnaire, mais je suis devenue humaine par la musique. »
L’artiste juge qu’aujourd’hui, en Chine, le piano est aussi devenu populaire « parce que les gens ont compris que la musique est un sel de la vie. Être un bon humain est une chose qui ne peut s’accomplir sans la musique ».
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Zhu Xiao-Mei
Music and Beyond à Ottawa, samedi 7 juillet, 12h, 613 241-0777.
Festival Orford, dimanche 8 juillet, 16h, 1 800 567-6155.
Les disques de Zhu Xiao-Mei sont édités par Mirare. Notre trio de tête : Les 6 Partitas de Bach, les dernières sonates de Beethoven et Schubert et Quatre sonates de Haydn








