FIJM - De spectacle parfait en spectacle parfait
James Taylor en ouverture ce soir et demain
C’était la sorte de réussite à la fois ordinaire et extraordinaire de la manière Taylor, le nirvana de l’artisanat chansonnier, l’excellence telle dans le jeu des instruments et des harmonies que tout semble aisé, naturel, souple et jouissif. Et pourtant, ça demandait au fan moyen un certain effort : le spectacle faisait une large place au nouvel album d’alors, Covers, composé, comme son nom l’indique, de reprises (pas toujours évidentes). Ça laissait forcément de côté quelques belles du canon jamestaylorien, on aurait pu s’en formaliser, mais non. Trop heureuses, les appropriations : pas moins siennes que Handy Man ou How Sweet It Is (To Be Loved by You), ses relectures les plus célébrées. Trop bon, le son : franchement, on s’extasiait.
Sera-ce meilleur encore à Wilfrid ce soir et demain ? Plus confortable pour nous, certainement : on est mieux assis à la PdA. Taylor aura reçu juste avant, dans l’antichambre du lieu, le prix Montreal Jazz Festival Spirit 2012, des mains de messieurs Ménard et Simard : on pourrait croire que ça le disposera bien, mais tel Cabrel, le grand gaillard est de la confrérie des mal à l’aise hors de scène. Accorde peu ou pas d’entrevues : deux en tout et partout cette fois-ci, à La Presse et The Gazette. « La musique est mon gagne-pain : j’ai plaisir à vendre ma musique, pas à me vendre moi-même », résumait-il en 1971 à Keith Altman pour le magazine Petticoat, rare conversation à lire et relire dans le recueil Rock’s Backpages.
C’est dans les revues de guitares et d’auteurs-compositeurs qu’il est le plus causant : logique, il y parle moins de lui que de son artisanat. Méthodes et outils. Dans une livraison de Performing Songwriter, par exemple, il compare l’écriture des débuts et l’écriture des dernières années : « C’était la foudre qui tombait chaque fois, au départ. Les chansons arrivaient comme ça, automatiquement. Maintenant, j’ai cette conscience que l’on attend des chansons de moi, ça change la saveur. » Dans la version Internet d’une entrevue de janvier dernier pour le magazine Mix (comme dans console de mixage : vous avez dit pointu ?), Taylor raconte en long et en large les aléas de la prise de son d’une guitare acoustique sur scène en quatre décennies de tournées. Extrait : « Les outils sont meilleurs, mais la plus grande difficulté demeure : mixer la guitare acoustique et les voix avec le groupe, selon l’endroit. Tout doit être équilibré en fonction de la salle. Nous obtenons de bons résultats avec le “ Fishman’s Aura acoustic-image blender ”. » Ceux qui savent apprécieront.
« Pour ma musique, ajoute-t-il, l’idéal est une salle de moins de 5000 personnes. » Ça tombe bien : à Wilfrid, guichets fermés, on sera 2990 chaque soir. Le lieu est réputé pour sa froideur, mais je fais confiance aux pros tranquilles de James Taylor, et au chanteur lui-même, obsédé du bon son. N’est-ce pas lui qui, à Londres en 1968, invité à passer la soirée chez Chris O’Dell, la ravissante jeune assistante du chef relationniste Derek Taylor chez Apple (la compagnie des Beatles, où Taylor enregistra son premier album), passa le plus clair de son temps au p’tit coin avec sa guitare, rapport à l’écho inspirant ? Le matin, une délicate mélodie, sur laquelle un homme exprimait à quel point il s’ennuyait de chez lui, était née : Carolina in my Mind.
Taylor la joue encore dans son spectacle, ainsi que les Fire and Rain, Shower the People, Sweet Baby James, Your Smiling Face et autres Mexico. Toutes les critiques des spectacles de la présente tournée ont le même mot dans le titre, la première phrase ou la dernière : perfection. Difficile d’espérer moins quand, pour l’artiste, c’est le minimum acceptable.








