Loco Locass est mort, vive Loco Locass!
Sept ans après Amour oral, les trois trublions du rap reviennent avec Le Québec est mort, vive le Québec!
Le Québec est mort, vive le Québec!
Loco Locass
Audiogram/Sélect
En magasin mardi
Loco Locass sera à la place des Festivals, vendredi à 21 h, pour un concert gratuit dans le cadre des FrancoFolies.
«Faut qu’tu parles, parles du mal qui nous habite / Parle du mal pour le vider au plus vite », lance Loco Locass en plein milieu de leur pièce Occupation double, qui s’attarde à l’état du français à Montréal. Cette phrase, Biz, Batlam et Chafiik semblent l’avoir adoptée pendant leur entrevue avec Le Devoir. À peine la discussion lancée que le groupe joue franc jeu : il s’en est fallu de bien peu pour que Loco Locass ne soit plus. Il y a un abcès à vider.
« Plus d’une fois, on a frôlé le précipice. Le fait que ce disque existe matériellement, c’est en soi une extraordinaire nouvelle », lance Biz. Il y avait des tensions, donc ? « Tensions, tu dis ? », lance Batlam, alias Sébastien Ricard, dont la carrière de comédien a pris beaucoup d’importance pendant ce long hiatus.
Trois petits mots qui révèlent que la vie n’a pas été un long fleuve tranquille pour Loco Locass. Il y a bien eu quelques chansons, dont Le but, que l’on retrouve sur Le Québec est mort, vive le Québec !. Mais aussi des froids, des retards qui grugent les nerfs. Même que Biz avoue que des projets musicaux solos ont été envisagés. Déjà, ce dernier a publié deux bouquins, et Chafiik a travaillé à la réalisation de disques, entre autres pour sa soeur Alecka.
Un devoir
Mais voilà, mardi sera bel et bien lancé ce troisième disque du groupe, abstraction faite du EP In vivo. « Ce disque-là, pour moi, il fait la paix, c’est le disque-calumet, dans le sens où c’est peut-être notre dernier disque, raconte Biz, un chandail à l’effigie du Devoir sur le dos. Peut-être pas, mais peut-être. Pis, si c’est le cas, je vais mourir très en paix avec ça. »
Batlam, dans son coton ouaté jaune éclatant, hoche la tête. « Oui, il y a une amitié réelle dans cette aventure-là, qui est quand même assez forte, et il y a aussi le sentiment d’avoir, et ça sonne un peu pompeux, une certaine responsabilité. Ce disque-là, je trouve qu’il n’est pas juste “ il faut qu’on sorte un album ”. C’est un vrai point de vue, important, sur ce que le Québec est en train de devenir et peut devenir. Et il y a si peu d’artistes au Québec qui se prononcent sur ces questions-là. Loco Locass s’est construit dans l’idée que sa musique et sa poésie étaient indissociables de la situation politique québécoise. Quand je parle de responsabilité, c’est un peu ça. On ne veut pas la laisser tomber. »
Autant ces sept années ont été difficiles pour le groupe, autant elles étaient en quelque sorte inévitables, selon eux. Il fallait que les choses cessent de ne pas arriver, que la situation sociopolitique évolue. « On ne commencera pas à être une usine à tubes politiques, lance Batlam. On a juste essayé de prendre un peu de recul, et on a été capables de passer par-dessus les tensions pour arriver avec un disque mature, réfléchi, grave ; et il reflète ça, il reflète le temps qu’on a pris. »
Ça va bien, ça va mal
La couverture de Le Québec est mort… est d’ailleurs assez explicite à ce sujet. On y voit une ceinture fléchée en forme d’électrocardiogramme, en ligne brisée avec ses hauts et ses bas. C’est peut-être le pouls irrégulier de Loco Locass, mais certainement l’état de santé du Québec. Sur le disque, le groupe parle d’indépendance, mais aussi de laïcité, du français, du suicide, du jeu pathologique, du printemps québécois. On y gigue même avec une version dynamitée et allongée de Tout le monde est malheureux, avec Gilles Vigneault au micro.
« Y’a des choses à régler, y’a de graves problèmes en ce moment au Québec, qu’on ne pouvait pas occulter. On a beau être solidaires, on est aussi lucides », dit Biz, faisant un clin d’oeil à leur pièce [wi], titre phonétique du Oui référendaire. « Et d’une certaine manière, ajoute Batlam, on revient à un moment où le Québec se réveille, et le Québec était mort ; y’avait pas juste Loco qui n’allait pas bien, c’était moribond, y’avait une dépolitisation, un désengagement, et là, en un printemps, paf, tout se réveille, tout se remet en branle comme jamais. »
Le thème de l’adolescence revient deux fois sur Le Québec est mort, vive le Québec !, d’abord de manière relativement comique et optimiste sur Secondaire, mais aussi de façon sombre sur M’accrocher, une pièce qui se trouvait au générique du film Tout est parfait, d’Yves Christian Fournier, en 2008. « La vidéo de M’accrocher a été vue par environ 900 000 personnes, et ce sont principalement des jeunes qui commentent cette situation-là, explique Biz. Elle rejoint ceux qui sont concernés par la dépression et les idées suicidaires. Et ils sont très jeunes, trop jeunes en fait. »
Et de l’autre côté du spectre de ce disque, on trouve des pièces comme Du joufflu, rebondissante et charnelle. « Moi, je ne suis pas satisfait de danser sur de la musique en anglais. Pourquoi on ne peut pas avoir un gros beat dans une discothèque, et à la limite dans un bar de danseuses, où on peut danser, mais avec de la musique dans notre langue. Même à ce niveau-là, il y avait un manque identitaire ou culturel. »
Dur de résumer en un seul concept les rythmes variés de Loco Locass. Chafiik, grand manitou des boîtes à rythmes et des échantillons, explique. « Vu que souvent on fesse sur le même clou, on opte pour une plus grande diversité au niveau de la forme. Le seul concept, c’est que, quand la prochaine chanson arrive, on n’a pas l’impression que c’est la précédente. C’est des décors, comme dans un film : j’ai des bouts en huis clos, d’autres dans le désert, il faut que le décor change. Mais manifestement, le véritable concept de Loco Locass n’est pas dans la musique, il est dans les idées. »








