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    Dietrich Fischer-Dieskau 1925-2012 - Le Diderot de la mélodie n’est plus

    19 mai 2012 |Christophe Huss | Musique
    Dietrich Fischer-Dieskau
    Photo: Agence France-Presse (photo) Britta Pedersen Dietrich Fischer-Dieskau
    Le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau est mort hier à l’âge de 86 ans. La musique doit à cet artiste hors-norme, à l’esprit et à la culture encyclopédiques, la préservation, la redécouverte et la reconnaissance du lied allemand et de la mélodie en général.

     

    On attribue à Félix Mendelssohn d’avoir redécouvert les Passions de Bach, à Robert Schumann d’avoir sauvé de l’oubli la 9e symphonie de Schubert. Plus près de nous, grâce au pianiste Artur Schnabel toutes les Sonates pour piano de Beethoven sont revenues au répertoire et c’est à Pablo Casals que l’on doit de chérir les Suites pour violoncelle de Bach.
     

    La palette de Dietrich Fischer-Dieskau est encore bien plus large. Il a enregistré tous les Lieder de Schubert — 25 disques microsillons à l’époque —, mais aussi Brahms, Schumann, Wolf, Strauss, Mahler. Au-delà de ce cercle, Schoeck, Loewe, Pfitzer, Schreker et des dizaines d’autres… Si l’on sait que Charles Ives a composé des Songs d’envergure, c’est grâce à un disque de Fischer-Dieskau. Si le monde germanique a découvert les mélodies de Debussy, c’est encore grâce à Fischer-Dieskau. Cet artiste a embrassé, cannibalisé et recréé trois mille lieder d’une centaine de compositeurs différents.
     

    La versatilité du génie de cet artiste est allée bien au-delà de cet univers. À l’opéra, il a marqué tous les rôles qu’il a touchés. Il y a « le » Rigoletto de Fischer-Dieskau (Kubelik-DG), « la » version des Maîtres-chanteurs de Wagner avec le Hans Sachs de Fischer-Dieskau (Jochum-DG). Et il y eut ce soir du 30 mai 1962 où il créa, aux côtés d’une soprano russe et d’un ténor anglais, le War Requiem de Benjamin Britten.

    Fischer-Dieskau a même touché à la direction d’orchestre, notamment pour accompagner sa seconde épouse, Julia Varady.

     

    Rendre évident

    À le voir énuméré ainsi, l’apport de Dietrich Fischer-Dieskau pourrait n’être qu’une affaire de compilation gourmande d’un boulimique de musique. Mais ce serait oublier la plus évidente caractéristique de son art : la faculté de tout rendre évident ; de nous convaincre que sa façon est « la » façon. C’est pour cela que nous avons parlé de « cannibalisation » : pour un mélomane, dans toute écoute d’une œuvre qu’il a abordé, il y a un avant et un après Fischer-Dieskau.
     

    Elisabeth Furtwängler, veuve du grand chef Wilhelm Furtwängler, a raconté leur déterminante rencontre un jour d’été 1950 à Salzbourg dans une maison bourgeoise de la ville. « Un jeune homme sérieux et très grand se tenait dans le salon. Wilhelm demanda : «Qu’avez-vous apporté ?». Le jeune homme répondit : «Les Quatre chants sérieux de Brahms». Wilhelm grimaça. «Et quoi d’autre ?»» Fischer-Dieskau fit comprendre à Furtwängler que c’était ça et qu’il n’y avait rien d’autre. Les Quatre chants sérieux, un véritable sanctuaire musical pour Furtwängler.
     

    « Le chant nous bouleversa », se souvient Elisabeth Furtwängler. Le chef prit le jeune homme de 25 ans à part. Dans la rue, il dit à sa femme : « Comment un garçon de cet âge peut-il savoir aussi précisément comme il faut chanter cela ? » C’est ainsi que Fischer-Dieskau se retrouva sur la scène du Palais des festivals de Salzbourg le 19 août 1951, accompagné par Furtwängler, dans les Chants d’un compagnon errant de Mahler. On dit qu’à la sortie de scène, le grand Furtwängler pleura… Le miracle est préservé au disque (Orfeo), puis fut renouvelé en studio, pour EMI, l’année suivante. La carrière du chanteur fut lancée par le plus grand chef de l’époque.
     

    En achevant sa carrière en 1992, ce seront quatre décennies que Dietrich Fischer-Dieskau aura dévolues au chant et à la musique. Quatre décennies en faisant sienne une leçon de Furtwängler : « Il disait : «La chose la plus importante pour un artiste est de former avec le public une communauté autour de l’amour de la musique, de créer un sentiment commun dans la diversité.» En tant qu’interprète, j’ai vécu toute ma vie avec cet idéal. » (Citation tirée du Bulletin de la Société Furtwängler).

     

    Schubert et les autres

    C’est à Montréal, le dimanche 24 avril 1955, en chantant Winterreise de Schubert, accompagné par Gerald Moore, au Ritz-Carlton, dans un concert organisé par Pro Musica, que Dietrich Fischer-Dieskau fit ses débuts en Amérique du Nord. Un mois après, il se présentait à New York.
     

    À cette époque, le tandem Fischer-Dieskau–Moore avait déjà enregistré Winterreise, à Berlin, les 13 et 14 janvier 1955 pour EMI. C’est déjà là le second enregistrement de ce cycle par Fischer-Dieskau, qui l’a déjà gravé en 1947 pour la radio de Berlin. Fischer-Dieskau accompagna étroitement toute l’aventure du microsillon, de la monophonie à la stéréo. Le disque lui permettait de préserver son travail et son art.
     

    Dans le lied, Fischer-Dieskau se passionnait tant pour l’aspect littéraire que musical. Son texte d’introduction à l’intégrale des Lieder de Schubert est une pépite qui provoque la jubilation intellectuelle. Parmi les commentaires sur ces réalisations, celui de Karl Schumann semble très pertinent : « L’a priori selon lequel le lied n’aurait été qu’une forme spécifiquement allemande accessible aux seuls germanophones en fut anéanti.

    La manière de procéder de Fischer-Dieskau emportait tout sur son passage : le mot fut reconnu comme la base même du lied, éclairé tout au long du développement mélodique par les multiples nuances de la déclamation, appréhendé au plus profond de son essence, apprécié tel l’élément-clé du discours rythmique et formel, alors même qu’étaient reconnus ses liens intimes avec la psychologie du compositeur. »
     

    Ces liens, Fischer-Dieskau, l’érudit, n’a pas arrêté de les chercher et de les creuser, dans la mélodie et dans tous les rôles qu’il a abordés. Pour lui, le chant pouvait refléter tout ce qui habite l’être humain. Il a fait de cette potentialité une quête inlassable, prouvant qu’au-delà du chant primait toujours l’incarnation.
     

    Aucun hommage plus juste et plus touchant n’a été rendu ou écrit que celui d’Ivan Nagel : « Sans lui, nous saurions moins de choses, nous aurions moins vécu. Sans lui notre vie aurait été moins riche ».

    Extrait de l'historique concert du 19 aout 1951 avec Furtwängler - Mahler: La fin du 3e des Chants d'un compagnon errant













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