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Le mythe du Stradivarius

Pauline Gravel   27 janvier 2012  Musique
Les employés du Devoir ont été parmi les tout premiers à entendre, hier, Stéphane Tétreault et le Stradivarius qu’il possède depuis seulement une semaine. Se prêtant à un concert impromptu, il a interprété, sur cet instrument qui a appartenu jadis à Paganini, deux extraits de la 1re Suite de Bach et la Méditation de Thaïs de Massenet.<br />
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Les employés du Devoir ont été parmi les tout premiers à entendre, hier, Stéphane Tétreault et le Stradivarius qu’il possède depuis seulement une semaine. Se prêtant à un concert impromptu, il a interprété, sur cet instrument qui a appartenu jadis à Paganini, deux extraits de la 1re Suite de Bach et la Méditation de Thaïs de Massenet.

À retenir

Hier après-midi, la salle de rédaction du Devoir résonnait des riches et touchantes sonorités du violoncelle Stradivarius dont jouera désormais le Québécois Stéphane Tétreault. Alors qu'il interprétait Bach et Massenet, le violoncelliste était visiblement transporté par son nouvel instrument fabriqué par le célèbre luthier italien Antonio Stradivarius.

Mais le jeune musicien était-il inspiré par les qualités physiques et sonores de son instrument ou par la renommée et la valeur extraordinaires de son instrument? Des scientifiques se sont posé la question, car depuis des décennies, ils ont été nombreux à tenter d'élucider le secret de la renommée des Stradivarius, en vain.

Dans le cadre d'une étude menée par Claudia Fritz, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France, 21 violonistes expérimentés (professionnels ou participants à un concours international) ont été invités à choisir le «violon qu'ils aimeraient emporter à la maison» parmi six violons, dont deux Stradivarius, un Guarneri del Gesu (autre célèbre luthier italien du XVIIIe siècle) et trois violons récents de très bonne qualité.

Lorsqu'ils essayaient les violons, les musiciens étaient munis de lunettes de soudeur et l'éclairage de la pièce avait été réduit dans le but de rendre impossible l'identification des instruments. Quelle ne fut pas la surprise des expérimentateurs lorsqu'ils ont découvert que la majorité des musiciens avaient préféré un violon moderne à un violon ancien, et que le violon le moins prisé était un Stradivarius. Qui plus est, la plupart de ces violonistes chevronnés étaient incapables de dire si leur violon préféré était ancien ou moderne. Autant de résultats qui ébranlent sérieusement nos convictions.

Dans une autre expérience, Gary Scavone, professeur au Département de technologies de la musique de l'École de musique Schulich de l'Université McGill, a pour sa part observé que les musiciens professionnels sont toutefois «constants dans leurs préférences». «Quand on leur a demandé de classer une dizaine de violons par ordre de préférence, ils en arrivaient toujours aux mêmes conclusions essai après essai. Toutefois, chaque interprète préférait un instrument différent, explique le chercheur. C'est un peu comme le vin, chacun a sa propre liste de préférences ou de critères quand ils doivent juger un instrument. Et ils ne se réfèrent pas à ces critères de la même façon. C'est très subjectif.»

Gary Scavone précise que mis à part les «mauvais instruments qui ont des problèmes fondamentaux», il est très difficile d'avoir un jugement objectif et «discriminant» lorsque les instruments atteignent un bon niveau qualité. «On ne sait jamais ce qu'un musicien préférera. S'il ne sait pas que l'instrument est un Stradivarius, il est fort probable qu'il lui préférera un instrument récent», croit-il.

La qualité exceptionnelle des Stradivarius est-elle un mythe? «Peut-être un peu. À mon avis, les Stradivarius coûtent très cher en raison de leur valeur historique, mais leur prix ne veut pas nécessairement dire qu'ils sont les meilleurs violons. Le prix n'est pas un très bon indicateur de qualité», affirme le scientifique, qui est aussi musicien, avant d'ajouter qu'«il faudrait effectuer des études encore plus rigoureuses avant d'émettre une conclusion définitive à ce sujet».

«La bonne nouvelle est que les violonistes n'ont pas vraiment besoin de dépenser une fortune pour se procurer un violon qui les satisfera!» lance-t-il finalement.

Quoi qu'en disent les scientifiques, Stéphane Tétreault est convaincu que son violoncelle fabriqué par Stradivarius en 1707 et qui a coûté au minimum 6 millions joue prodigieusement mieux que son instrument précédent. Et à l'entendre jouer d'une façon si inspirée, on ne peut que le croire!
 
 
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  • François Desjardins
    Abonné
    vendredi 27 janvier 2012 06h50
    Une hypthèse...
    Pourrait-on croire que finalement, la lutherie d'aujourd'hui pourrait rejoindre et même dépasser l'ancienne en terme de qualité du son? Je crois que oui.

  • Michel Dion
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 08h38
    Car le cœur a ses raisons…
    Les violons anciens ont leurs caprices, en conséquence, ils doivent être apprivoisés par les violonistes et cela demande du temps, beaucoup de temps, et un luthier intuitif pour trouver les réglages qui conviennent. Yehudi Menuhin n’a jamais pu maîtriser le « Soil », pourtant considéré par plusieurs comme le plus réussi des Stradivarius, mais était très heureux avec son « Khevenhüller », violon moins célèbre du maître de Crémone. Le « Soil » a donc été cédé à Ithzak Perlman qui en a été pleinement satisfait. Le « Davidov » a beaucoup fait souffrir Jacqueline du Pré qui a fini par préférer un violoncelle moderne fabriqué par Sergio Peresson. Mais, écoutez son enregistrement du concerto de Elgar sur le « Davidov ». C’est, comment dire, une écuyère rebelle sur une monture fringante. Aussi inoubliable qu’inimitable! Les instruments anciens ont de la personnalité, ce qui veut dire aussi qu’ils ont des défauts. Ils sont plus humains, quoi! Violoniste et violon forme un couple, ça marche ou ça ne marche pas.
    Bernard Greenhouse avait fait faire une copie du « Comtesse de Stainlein », Stéphane Tétreault a-t-il pu la comparer à l'original? Pour finir, imaginons que la mécène se soit fait refiler la copie!

  • Elisabeth Comtois
    Abonnée
    vendredi 27 janvier 2012 09h03
    question d'époque
    C'est l'époque que nous vivons qui a apporté ces changements dans les goûts. il me semble évident que les violonistes d'aujourd'hui recherchent un son différent de celui aimé des violonistes il y a 15, 20, 30 ans. Dans les années '40, tous les violonistes utilisaient les cordes de boyaux naturels, alors que ces mêmes cordes dans les années '70 étaient considérés comme une hérésie. Pourtant, le grand Heifetz (mort en 1987) jouait bel et bien sur des cordes de boyaux. Les goûts changent, c'est tout. Par contre, les musiciens baroques "vendraient leur mère" pour mettre la main sur un violon italien du 17e siècle. Mais les baroqueux, c'est une autre histoire. D'ailleurs, personne ne mentionne dans aucun des reportages tous les changements que ces Stradivarius doivent subir afin de répondre aux critères des violonistes dit "modernes". Ces différences comptent, l'écart est énorme. Pour simplifier, c'est comme la différence entre le ski alpin et le ski de fond: dans les deux cas, on a besoin de bâtons et de skis, mais pour le reste...

  • Christophe Huss
    Abonné
    vendredi 27 janvier 2012 09h17
    Attention aux raccourcis
    Cher Monsieur Desjardins, il y a un facteur à prendre en compte dans ces types de tests. "Un stradivarius" cela ne veut rien dire. 300 ans nous séparent de la fabrication et dans ces 300 ans il y a eu des restaurations, des accidents et des interventions plus ou moins avisées.
    Sur les 60 violoncelles Stradivarius, tous ne sont pas égaux, loin de là. 20 se détachent par leur forme et probablement 6 à 10 (soit 10 à 20 %) par l'alliance de leur réussite intrinsèque et de leur conservation.
    Il est donc important de préciser quel Stradivarius a été utilisé pour la comparaison. Par exemple, le violoncelle Stradivarius "Bonjour" de la banque d'instruments du Canada a été raccourci (!!!) au 19e siècle par un luthier parisien. Qu'entend-on aujourd'hui? Le "Stradivarius" ou ce qu'il en reste?
    Christophe Huss

  • armand guindon
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 12h27
    Paganini
    La légende dit que Paganini était un tel virtuose,qu'il avait sûrement signé un pacte avec le diable pour jouer de cette façon.Il faudra avertir le jeune Tetreault
    qu'il fasse très attention à cet instrument onéreux.

  • Michel Dion
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 18h38
    L'adaptation
    Aucun Stradivarius, Guarneri, Amati ou Bergonzi encore actif n’est dans son état premier. Les touches, l’angle du manche, les chevalets ont tous été changés au XIXe siècle. Beaucoup ont fait un détour à Paris, dans l’atelier de Jean-Baptiste Villaume, pour se faire modifier. Sinon, jouer le concerto de Sibelius ou Tchaïkovski sur ses instruments aurait été impensable.

  • Pierre Bellefeuille
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 20h31
    Oui! Un mythe! Mais un luthier remarquable. (1 de 2)
    « ils ont été nombreux à tenter d'élucider le secret de la renommée des Stradivarius, en vain. »

    En fait, qui profite le plus de l’idée que le prétendu secret n’a pas encore été élucidé? Le marché de l’art, bien sûr! Et par extension les généreuses fondations où donateurs qui y associent leurs noms. Le prix est une affaire de marché de l’art, point.

    Sur environ mille instruments que Stradivari aurait construits, environ 600 seraient répertoriés. Tous les violons produits par Stradivarius, et c’est vrai pour tous les luthiers, ne sont pas égaux en qualité. La caractère très spécifique du bois, l’anisotropie, et un ensemble de paramètres font en sorte que malgré toute la science et l’art qu’on peut mettre dans la construction des meilleurs violons, à l’assemblage final, il subsistera toujours des différences plus ou moins importantes d’un instrument à l’autre, par exemple au niveau du timbre.

    Cela étant dit, les excellents luthiers auront tous des similitudes dans leur production : violons relativement faciles à jouer, beau timbre, bonne réponse acoustique dans les variations de dynamiques, son égal, c’est-à-dire que la force sonore (la dynamique) sera assez uniforme d’une corde à l’autre pour un même poids appliqué à l’archet, bonne projection dans les salles, etc.

    Du temps de Stradivarius et Guarneri, plus précisément entre 1715 et 1742, on a atteint la maturité fonctionnelle du design du violon. Avant Stradivari et Guarneri, on a eu Amati et quelques autres ayant été des maîtres successifs. En 2012, le violon c’est presque 500 ans d’histoire.

  • Pierre Bellefeuille
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 20h45
    Un mythe (2 de 2)
    Stradivarius avait été presque oublié pendant 100 ans. Ce sont les luthiers Lupot (1758-1824) et Vuillaume (1798-1875) qui ont relancé ses violons après en avoir restauré plusieurs.

    Je peux vous assurer que le violon a été étudié dans ses moindres détails. Il n’y a pas de secret non plus dans une vertu quelconque associée au verni. La plupart des luthiers s’entendent pour dire qu’un violon sylvicole, non verni, résonnera mieux que lorsqu’il est verni. Le vernis sert surtout à protéger le bois contre les graisses des mains, des taches, des insectes et si on sait l’appliquer dans la bonne séquence on obtiendra les plus beaux effets de veinage, tout tient dans la science de la finition du bois qu’on pourrait résumer en quelques étapes seulement. Avec le verni, s’il y a un secret, c’est bien le suivant : le moins est le mieux.

    Stradivarius, tout comme d’innombrables luthiers lui ayant succédé, était un excellent artisan, ayant consacré toute sa vie, du matin au soir à son art, n’étant distrait ni par la radio, ni par la télévision. Un travail aussi assidu, répétitif et intense débouche invariablement sur une connaissance très intime des matériaux, de la meilleure manière de les transformer pour obtenir des résultats optimaux.

    Stradivari sculptait en général ses tables de violon plus minces que Guarneri, et lorsqu’on tente d’en demander trop sur le plan du volume, le son tend à vouloir s’écraser. Par contre Guarneri, laissait davantage de bois, et les solistes semblent préférer les Guarneri, car ils répondent mieux à un jeu agressif se démarquant de l’orchestre.

    Plusieurs tests été faits au cours des décennies et Stradivari n’arrivait pas toujours premier.

  • Pierre Bellefeuille
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 21h02
    Oup! Un mythe, pour conclure! J’espère!
    Certains virtuoses associent leur nom à Stradivari, mais pour les enregistrements, certains préfèreront utiliser un violon contemporain. Gilles Apap, un grand virtuose du violon a déjà eu un Stradivari, il trouvait trop compliqué les mesures de protection à suivre et considérait l’instrument trop fragile. Il s’est fait construire un instrument par un luthier contemporain en Californie dans les années 1980 pour la somme d’environ 18 000 en dollars de 2012, et c’est avec ce violon qu’il se produit en concert.

    Ah! Nous n’avons pas encore parlé de l’archet. L’archet entretient une relation très intime avec le violon, et tous les meilleurs archets ne donnent pas nécessairement toujours les meilleurs résultats sur tous les violons. Certains archets vont projeter davantage la sonorité que d’autres.

    Depuis plusieurs décennies, on a cherché à linéarisé la réponse acoustique du violon, dans le but de trouver une méthode efficace qui permettrait de reproduire invariablement un excellent violon chaque fois. Les meilleurs luthiers y arrivent, mais doivent accepter parfois de devoir changer le fond ou la table, car le bois ne donne pas toujours les résultats désirés.

    Finalement, un bon test comparatif serait de pouvoir comparer une bonne vingtaine de meilleurs violons produits par Stradivarius, et les comparer à une autre vingtaine des meilleurs violons produits par d’autres meilleurs luthiers contemporains.

    Parmi les meilleurs luthiers contemporains on retrouve : Joseph Curtin, Samuel Zygmuntowicz, Jacques Fustier, et j’en passe. Ce n’est pas le choix qui manque. Et pour une fraction du prix, les musiciens ont accès à des instruments pouvant rivaliser ce qui se fait de mieux..

  • Pierre Bellefeuille
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 21h17
    Ouf! La fin!
    En 2012, nous sommes à une période phénoménale au niveau du violon. La production mondiale n’a jamais été aussi intense et de qualité. Les recherches pointues foisonnent. On retrouve partout les meilleurs matériaux pour le bois, les archets, les cordes. Et on ne parle pas de la démographie où on retrouve bon nombre de grands virtuoses.

    On retrouve d’excellents luthiers dans tous les pays, pouvant satisfaire les musiciens les plus exigeants. Mon souhait est que les généreuses fondations misant autant sur les Stradivarius et autres, investissent davantage dans le talent des luthiers contemporains, car il est là à porté de main.

    Il ne fait aucun sens, qu’on cherche à faire perdurer le mythe qu’aucun autre luthier n’ait pu produire des violons d’une aussi bonne qualité que les Stradivarius et Guarneri. C’est un mythe, je le répète, servant trop bien le marché de l’art.

    En fait, le violon a atteint sa maturité fonctionnelle au niveau du design sous les Amati, Stradivarius et Guarneri. Et par la suite on n’a pu qu’égaler cette maturité fonctionnelle en s’inspirant des grands maîtres ayant fait tout le nécessaire pour tirer le maximum de ce que le bois avait à offrir en termes de possibilités acoustiques. On voudrait bien avoir des violons ayant plus de volume, mais au bout de dix ans, la plupart des virtuoses souffriraient de surdité précoce, car ils ont l’oreille collée à une ouïe. Dans une salle de trois mille places, dans un duo violon et piano, on perd le violon lorsqu’on est assis tout au fond. Ça prend 15 violons pour une égaler la portée d’une flûte traversière.

    En passant, vive la nouvelle salle de mille places à l’OSM!

  • Pierre Bellefeuille
    Inscrit
    vendredi 27 janvier 2012 21h48
    Et pourquoi pas : un recadrage en faveur de la lutherie contemporaine.
    Une liste loin d’être exhaustive, au Canada et au Québec, on retrouve d’excellents luthiers tels que :

    - Raymond Schryer ;
    - Richard Benoit ;
    - Pierre Bellefeuille (ça s’en vient, ;) ), je suis l’auteur de ces textes, il faut bien que j’y mette un peu de modestie étant donné ma récente incursion dans le domaine de la lutherie, et surtout à côté de noms ayant ici mon plus grand respect ;
    - Gilles Blouin ;
    - Thomas Brenneur ;
    - Richard Compartino ;
    - Éric Gagné ;
    - Michel Gagnon ;
    - Mira Gurszow ;
    - Martin Héroux ;
    - André Lavoye
    - Antoine Leconte
    - Hugo Loerakker
    - Peter Mach ;
    - Rémi Rouleau ;
    - Jean-Benoit Stensland

  • ph9a
    Inscrite
    mardi 7 février 2012 10h05
    merci
    merci de nous avoir donné la possibilité d'entendre le son de ce Stradivarius

  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    mardi 7 février 2012 12h45
    FORT INTÉRESSANT
    Tous ces commentaires de connaisseurs sont fort instructifs. Merci.

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