Le mythe du Stradivarius

Les employés du Devoir ont été parmi les tout premiers à entendre, hier, Stéphane Tétreault et le Stradivarius qu’il possède depuis seulement une semaine. Se prêtant à un concert impromptu, il a interprété, sur cet instrument qui a appartenu jadis à Paganini, deux extraits de la 1re Suite de Bach et la Méditation de Thaïs de Massenet.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les employés du Devoir ont été parmi les tout premiers à entendre, hier, Stéphane Tétreault et le Stradivarius qu’il possède depuis seulement une semaine. Se prêtant à un concert impromptu, il a interprété, sur cet instrument qui a appartenu jadis à Paganini, deux extraits de la 1re Suite de Bach et la Méditation de Thaïs de Massenet.

Hier après-midi, la salle de rédaction du Devoir résonnait des riches et touchantes sonorités du violoncelle Stradivarius dont jouera désormais le Québécois Stéphane Tétreault. Alors qu'il interprétait Bach et Massenet, le violoncelliste était visiblement transporté par son nouvel instrument fabriqué par le célèbre luthier italien Antonio Stradivarius.

Mais le jeune musicien était-il inspiré par les qualités physiques et sonores de son instrument ou par la renommée et la valeur extraordinaires de son instrument? Des scientifiques se sont posé la question, car depuis des décennies, ils ont été nombreux à tenter d'élucider le secret de la renommée des Stradivarius, en vain.

Dans le cadre d'une étude menée par Claudia Fritz, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France, 21 violonistes expérimentés (professionnels ou participants à un concours international) ont été invités à choisir le «violon qu'ils aimeraient emporter à la maison» parmi six violons, dont deux Stradivarius, un Guarneri del Gesu (autre célèbre luthier italien du XVIIIe siècle) et trois violons récents de très bonne qualité.

Lorsqu'ils essayaient les violons, les musiciens étaient munis de lunettes de soudeur et l'éclairage de la pièce avait été réduit dans le but de rendre impossible l'identification des instruments. Quelle ne fut pas la surprise des expérimentateurs lorsqu'ils ont découvert que la majorité des musiciens avaient préféré un violon moderne à un violon ancien, et que le violon le moins prisé était un Stradivarius. Qui plus est, la plupart de ces violonistes chevronnés étaient incapables de dire si leur violon préféré était ancien ou moderne. Autant de résultats qui ébranlent sérieusement nos convictions.

Dans une autre expérience, Gary Scavone, professeur au Département de technologies de la musique de l'École de musique Schulich de l'Université McGill, a pour sa part observé que les musiciens professionnels sont toutefois «constants dans leurs préférences». «Quand on leur a demandé de classer une dizaine de violons par ordre de préférence, ils en arrivaient toujours aux mêmes conclusions essai après essai. Toutefois, chaque interprète préférait un instrument différent, explique le chercheur. C'est un peu comme le vin, chacun a sa propre liste de préférences ou de critères quand ils doivent juger un instrument. Et ils ne se réfèrent pas à ces critères de la même façon. C'est très subjectif.»

Gary Scavone précise que mis à part les «mauvais instruments qui ont des problèmes fondamentaux», il est très difficile d'avoir un jugement objectif et «discriminant» lorsque les instruments atteignent un bon niveau qualité. «On ne sait jamais ce qu'un musicien préférera. S'il ne sait pas que l'instrument est un Stradivarius, il est fort probable qu'il lui préférera un instrument récent», croit-il.

La qualité exceptionnelle des Stradivarius est-elle un mythe? «Peut-être un peu. À mon avis, les Stradivarius coûtent très cher en raison de leur valeur historique, mais leur prix ne veut pas nécessairement dire qu'ils sont les meilleurs violons. Le prix n'est pas un très bon indicateur de qualité», affirme le scientifique, qui est aussi musicien, avant d'ajouter qu'«il faudrait effectuer des études encore plus rigoureuses avant d'émettre une conclusion définitive à ce sujet».

«La bonne nouvelle est que les violonistes n'ont pas vraiment besoin de dépenser une fortune pour se procurer un violon qui les satisfera!» lance-t-il finalement.

Quoi qu'en disent les scientifiques, Stéphane Tétreault est convaincu que son violoncelle fabriqué par Stradivarius en 1707 et qui a coûté au minimum 6 millions joue prodigieusement mieux que son instrument précédent. Et à l'entendre jouer d'une façon si inspirée, on ne peut que le croire!
15 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 27 janvier 2012 06 h 50

    Une hypthèse...

    Pourrait-on croire que finalement, la lutherie d'aujourd'hui pourrait rejoindre et même dépasser l'ancienne en terme de qualité du son? Je crois que oui.

  • Michel Dion - Abonné 27 janvier 2012 08 h 38

    Car le cœur a ses raisons…

    Les violons anciens ont leurs caprices, en conséquence, ils doivent être apprivoisés par les violonistes et cela demande du temps, beaucoup de temps, et un luthier intuitif pour trouver les réglages qui conviennent. Yehudi Menuhin n’a jamais pu maîtriser le « Soil », pourtant considéré par plusieurs comme le plus réussi des Stradivarius, mais était très heureux avec son « Khevenhüller », violon moins célèbre du maître de Crémone. Le « Soil » a donc été cédé à Ithzak Perlman qui en a été pleinement satisfait. Le « Davidov » a beaucoup fait souffrir Jacqueline du Pré qui a fini par préférer un violoncelle moderne fabriqué par Sergio Peresson. Mais, écoutez son enregistrement du concerto de Elgar sur le « Davidov ». C’est, comment dire, une écuyère rebelle sur une monture fringante. Aussi inoubliable qu’inimitable! Les instruments anciens ont de la personnalité, ce qui veut dire aussi qu’ils ont des défauts. Ils sont plus humains, quoi! Violoniste et violon forme un couple, ça marche ou ça ne marche pas.
    Bernard Greenhouse avait fait faire une copie du « Comtesse de Stainlein », Stéphane Tétreault a-t-il pu la comparer à l'original? Pour finir, imaginons que la mécène se soit fait refiler la copie!

  • Elisabeth Comtois - Abonnée 27 janvier 2012 09 h 03

    question d'époque

    C'est l'époque que nous vivons qui a apporté ces changements dans les goûts. il me semble évident que les violonistes d'aujourd'hui recherchent un son différent de celui aimé des violonistes il y a 15, 20, 30 ans. Dans les années '40, tous les violonistes utilisaient les cordes de boyaux naturels, alors que ces mêmes cordes dans les années '70 étaient considérés comme une hérésie. Pourtant, le grand Heifetz (mort en 1987) jouait bel et bien sur des cordes de boyaux. Les goûts changent, c'est tout. Par contre, les musiciens baroques "vendraient leur mère" pour mettre la main sur un violon italien du 17e siècle. Mais les baroqueux, c'est une autre histoire. D'ailleurs, personne ne mentionne dans aucun des reportages tous les changements que ces Stradivarius doivent subir afin de répondre aux critères des violonistes dit "modernes". Ces différences comptent, l'écart est énorme. Pour simplifier, c'est comme la différence entre le ski alpin et le ski de fond: dans les deux cas, on a besoin de bâtons et de skis, mais pour le reste...

  • Christophe Huss - Abonné 27 janvier 2012 09 h 17

    Attention aux raccourcis

    Cher Monsieur Desjardins, il y a un facteur à prendre en compte dans ces types de tests. "Un stradivarius" cela ne veut rien dire. 300 ans nous séparent de la fabrication et dans ces 300 ans il y a eu des restaurations, des accidents et des interventions plus ou moins avisées.
    Sur les 60 violoncelles Stradivarius, tous ne sont pas égaux, loin de là. 20 se détachent par leur forme et probablement 6 à 10 (soit 10 à 20 %) par l'alliance de leur réussite intrinsèque et de leur conservation.
    Il est donc important de préciser quel Stradivarius a été utilisé pour la comparaison. Par exemple, le violoncelle Stradivarius "Bonjour" de la banque d'instruments du Canada a été raccourci (!!!) au 19e siècle par un luthier parisien. Qu'entend-on aujourd'hui? Le "Stradivarius" ou ce qu'il en reste?
    Christophe Huss

  • armand guindon - Inscrit 27 janvier 2012 12 h 27

    Paganini

    La légende dit que Paganini était un tel virtuose,qu'il avait sûrement signé un pacte avec le diable pour jouer de cette façon.Il faudra avertir le jeune Tetreault
    qu'il fasse très attention à cet instrument onéreux.