Vitrine du disque - 27 janvier 2012
Classique
Silence, on joue!
Angèle Dubeau et La Pietà.
Analekta AN 2 8733.
Angèle Dubeau a pris des risques certains ces dernières années en matière de répertoire, avec des CD monographiques consacrés à John Adams, Phil Glass et Arvo Pärt, juste après un disque pour violon seul, discipline austère s'il en est. C'était sans doute un exercice et une stimulation nécessaires afin de ne pas s'enliser, avec La Pietà, dans un profil ronronnant d'«entertainer musical» à la André Rieu. Avec ce disque panaché de musiques de films (Titanic, Danse avec les loups, Cinema paradiso, Le patient anglais), Angèle Dubeau et La Pietà vont retrouver leur public au sens le plus large. Ceci posé, même dans le crossover il y a des projets bien ficelés et il y a la «soupe». Récemment, Un air d'hiver de Marc Hervieux tenait du bouillon, servi avec la soupière. Tout au contraire, Silence, on joue! est un CD fignolé et d'une irréprochable intégrité musicale. On peut être «grand public» et «classieux».
Christophe Huss
Réédition
Les voix d'Itxassou
Tony Coe
Nato
Depuis un an, le folk et le hip-hop marquent la trame sonore des grandes places publiques du monde arabe autant que celles des indiñados espagnols et des militants du mouvement Occupy. Et depuis toujours, de grandes chansons d'espoir et de ralliement s'imposent naturellement: Le temps des cerises de la Commune de Paris, la Bella Ciao, antifasciste des Italiens, N'Kosi sikelel'i Afrika de l'ANC sud-africain, Hasta siempre en hommage au Che. Elles y sont toutes ici, réarrangées par le saxophoniste anglais Tony Coe, habillées classique et parfois symphoniques, interprétées entre autres par de grandes voix comme Ali Farka Touré, Maggie Bell, José Menese, Benat Achiary, Violeta Ferrer et Marianne Faithfull, ou par de forts instrumentistes comme Juan Jose Mosalini ou Marcel Azzola. Si quelques arrangements ont moins bien vieilli, ce disque paru en 1990 demeure essentiel pour nous rappeler que les hymnes peuvent faire tomber les puissants de ce monde.
Yves Bernard
Rock'n'blues
L.A. WOMAN
40th anniversary
The Doors
Elektra - Rhino
C'est devenu banal: chaque album majeur a son édition anniversaire, avec ses «bonis» et ses trouvailles. Le boomer visé marche et achète, tenté à temps, encore à quelques années de la marchette et de la disette. Achat justifié? Ça dépend: les ébauches révélées ne valent pas toujours la démarche. Mais le disque final des Doors avec Jim Morrison, enregistré dans le local de pratique du groupe, est surtout un grand boeuf blues. Chaque prise comptait. La mouture connue, canonisée, n'est jamais que l'aboutissement de séances où tout le monde jouait pour jouer, y compris Jerry Scheff — le bassiste d'Elvis! — à la basse. Le disque supplémentaire de prises alternatives, en cela, est aussi intéressant que le définitif: la chanson «retrouvée» du lot, She Smells So Nice, jam rockabilly-blues plus que potable, s'écoute dans le mouvement. Seule Riders on the Storm, moins improvisée, est déficitaire: loin du cri blues, Jim se cherche. Et se trouvera, avant de se perdre pour de bon.
Sylvain Cormier
Pop
Hisser haut
David Giguère
Audiogram / Select
En voilà un qui était jusqu'à récemment dans notre angle mort. David Giguère, qui a commencé son parcours avec le théâtre (et le cinéma avec Starbuck), lance maintenant un premier disque, Hisser haut. Et le grand gaillard à la voix forte est arrivé à un très bon résultat. À ses chansons qu'on imagine d'abord structurées au piano s'ajoute tout un univers électro-pop. Le jeune pianiste a en fait travaillé avec Pierre-Philippe Côté, dit Pilou, et Ariane Moffatt, et ça s'entend. Le résultat est une espèce de métissage entre le classicisme de Pierre Lapointe, les roulements rythmiques du Jaune de Jean-Pierre Ferland, et l'énergie et le romantisme d'un Yann Perreau. Hisser haut est pavé de femmes: Giguère les chante comme il les fait chanter — on entend des choristes sur presque tous les titres. Parfois l'électro vire trop Pied de poule (C'est pas elle), ou les textes mériteraient quelques ratures, mais on ne voit pas pourquoi Giguère n'aurait pas l'impact d'un Alex Nevsky.
Philippe Papineau
Classique
O. Straus
Die lustigen Nibelungen. Opérette burlesque. Orchestre de la radio de Cologne, Siegfried Köhler.
Capriccio C 5088 (Naxos).
Le jour où le rideau du Met se lève sur la conclusion du Ring des Nibelungen de Wagner mis en scène par Robert Lepage, il serait dommage de passer sous silence la réédition, il y a un mois, des Joyeux Nibelungen d'Oscar Straus (1870-1954) dans un enregistrement soigné de 1995. L'oeuvre n'est pas impérissable, mais pour qui fréquente un peu le répertoire de l'opérette allemande, la parodie burlesque du Ring, créée en 1904, peut susciter l'intérêt. Il faut signaler que le ressort comique tient bien plus au détournement des personnages et des péripéties que d'un quelconque humour musical. Il y a quelques allusions parodiques éparses à la musique de Wagner, mais le langage est celui de l'opérette viennoise. Les opérettes parodiques sont rares, d'où l'intérêt. Mais n'attendez pas le feu d'artifice de La belle Hélène d'Offenbach, modèle d'Oscar Straus...
C. H.
Monde
Autour du vent
Pierre Emmanuel Poizat
Indépendant
Après avoir fait surfer ses clarinettes sur les musiques de Tomás Jensen et de plusieurs autres créateurs d'imaginaires, cet ex-Faux Monnayeur s'offre ici un premier disque solo empreint de toutes ses voyageries. Un disque allumé, très personnel, complètement acoustique, éclectique et pourtant homogène, enjoué et larmoyant, parfois plus intime, et réalisé avec de vieux compagnons d'armes. Il lorgne le jazz et la musique tsigane avec les deux autres larrons de son Trio populaire, les duos de clarinettes aux inflexions juives ou bretonnes avec Guillaume Bourque, les accents gnawas avec Nedjim Bouizzoul. Il chante les accents médiévaux, s'anime sur un mambo, rappelle un chorinho, va jusqu'à intégrer le piano de saloon et le frottoir cajun sur un swing vieillot au son sale. Il puise dans l'ancien et compose original. C'est charmant! Demain soir, le lancement du disque au Bar Populaire sera suivi d'une prestation du Trio populaire.
Y. B.
Americana
For the Good Times
The Little Willies
Milking Bull - EMI
Norah Jones aime s'aventurer hors de chez elle, insaisissable et touche-à-tout: son prochain album, à paraître ce printemps, se veut le prolongement de sa participation au projet ROME de Danger Mouse. La revoilà cependant avec ses Little Willies (c'est-à-dire les enfants de Willie Nelson), six ans après ce que l'on croyait être l'hommage d'un soir aux pionniers country. Norah et ses p'tits gars remettent ça, comprend-on, parce qu'on ne peut pas s'éparpiller sans se recentrer de temps en temps. For the Good Times est un exercice d'orthodoxie jouissive: c'est tout juste si l'on ajoute un peu de twang dans le décor western. L'idée est de raviver les standards des Lefty Frizzell, Ralph Stanley et autres Loretta Lynn (redoutable Fist City) sans trop les dépoussiérer: zéro décapage, patine intacte. En témoigne l'affectueuse relecture de la belle Jolene: Norah colle exprès à la manière Dolly Parton, c'est comme ça que c'est beau. Résultat: un disque exquis. Et instructif.
S. C.
Slam
Hors des sentiers battus
Ivy
Productions de l'onde / Dep
L'histoire se répète avec le slameur québécois Ivy. En plongeant dans les archives, j'ai relu ma critique de Slamérica, son précédent disque. En résumé: de la musique fort intéressante, mais des mots inégaux. Le vétéran revient trois ans plus tard avec Hors des sentiers battus, encore construit avec l'étroite collaboration de Philippe Brault (Pierre Lapointe). Et Ivy trébuche et triomphe aux mêmes endroits. Les fleurs d'abord. Musicalement, Hors des sentiers battus se situe parmi ce qui se fait de mieux dans le slam. Somptueux, bordé de cordes et de cuivres, le disque évite aussi la redite musicale. Mais pot il y a. Les textes d'Ivy sont pleins de bonne volonté et d'idées pertinentes, mais le tout-pour-le-jeu-de-mots brise constamment ses élans. «T'as 2 pays en un / Trois personnes en Dieu / Tu crois plus en rien / Es-tu heureux-phorique-friqué-bécois?» (Tibet). Une si belle musique mériterait une poésie moins didactique.
P. P.
Silence, on joue!
Angèle Dubeau et La Pietà.
Analekta AN 2 8733.
Angèle Dubeau a pris des risques certains ces dernières années en matière de répertoire, avec des CD monographiques consacrés à John Adams, Phil Glass et Arvo Pärt, juste après un disque pour violon seul, discipline austère s'il en est. C'était sans doute un exercice et une stimulation nécessaires afin de ne pas s'enliser, avec La Pietà, dans un profil ronronnant d'«entertainer musical» à la André Rieu. Avec ce disque panaché de musiques de films (Titanic, Danse avec les loups, Cinema paradiso, Le patient anglais), Angèle Dubeau et La Pietà vont retrouver leur public au sens le plus large. Ceci posé, même dans le crossover il y a des projets bien ficelés et il y a la «soupe». Récemment, Un air d'hiver de Marc Hervieux tenait du bouillon, servi avec la soupière. Tout au contraire, Silence, on joue! est un CD fignolé et d'une irréprochable intégrité musicale. On peut être «grand public» et «classieux».
Christophe Huss
Angele Dubeau : Romeo and Juliet
Réédition
Les voix d'Itxassou
Tony Coe
Nato
Depuis un an, le folk et le hip-hop marquent la trame sonore des grandes places publiques du monde arabe autant que celles des indiñados espagnols et des militants du mouvement Occupy. Et depuis toujours, de grandes chansons d'espoir et de ralliement s'imposent naturellement: Le temps des cerises de la Commune de Paris, la Bella Ciao, antifasciste des Italiens, N'Kosi sikelel'i Afrika de l'ANC sud-africain, Hasta siempre en hommage au Che. Elles y sont toutes ici, réarrangées par le saxophoniste anglais Tony Coe, habillées classique et parfois symphoniques, interprétées entre autres par de grandes voix comme Ali Farka Touré, Maggie Bell, José Menese, Benat Achiary, Violeta Ferrer et Marianne Faithfull, ou par de forts instrumentistes comme Juan Jose Mosalini ou Marcel Azzola. Si quelques arrangements ont moins bien vieilli, ce disque paru en 1990 demeure essentiel pour nous rappeler que les hymnes peuvent faire tomber les puissants de ce monde.
Yves Bernard
Les voix d'Itxassou: Wieder im Gefängnis, avec Marianne Faithfull
Rock'n'blues
L.A. WOMAN
40th anniversary
The Doors
Elektra - Rhino
C'est devenu banal: chaque album majeur a son édition anniversaire, avec ses «bonis» et ses trouvailles. Le boomer visé marche et achète, tenté à temps, encore à quelques années de la marchette et de la disette. Achat justifié? Ça dépend: les ébauches révélées ne valent pas toujours la démarche. Mais le disque final des Doors avec Jim Morrison, enregistré dans le local de pratique du groupe, est surtout un grand boeuf blues. Chaque prise comptait. La mouture connue, canonisée, n'est jamais que l'aboutissement de séances où tout le monde jouait pour jouer, y compris Jerry Scheff — le bassiste d'Elvis! — à la basse. Le disque supplémentaire de prises alternatives, en cela, est aussi intéressant que le définitif: la chanson «retrouvée» du lot, She Smells So Nice, jam rockabilly-blues plus que potable, s'écoute dans le mouvement. Seule Riders on the Storm, moins improvisée, est déficitaire: loin du cri blues, Jim se cherche. Et se trouvera, avant de se perdre pour de bon.
Sylvain Cormier
The Doors: She Smells So Nice
Pop
Hisser haut
David Giguère
Audiogram / Select
En voilà un qui était jusqu'à récemment dans notre angle mort. David Giguère, qui a commencé son parcours avec le théâtre (et le cinéma avec Starbuck), lance maintenant un premier disque, Hisser haut. Et le grand gaillard à la voix forte est arrivé à un très bon résultat. À ses chansons qu'on imagine d'abord structurées au piano s'ajoute tout un univers électro-pop. Le jeune pianiste a en fait travaillé avec Pierre-Philippe Côté, dit Pilou, et Ariane Moffatt, et ça s'entend. Le résultat est une espèce de métissage entre le classicisme de Pierre Lapointe, les roulements rythmiques du Jaune de Jean-Pierre Ferland, et l'énergie et le romantisme d'un Yann Perreau. Hisser haut est pavé de femmes: Giguère les chante comme il les fait chanter — on entend des choristes sur presque tous les titres. Parfois l'électro vire trop Pied de poule (C'est pas elle), ou les textes mériteraient quelques ratures, mais on ne voit pas pourquoi Giguère n'aurait pas l'impact d'un Alex Nevsky.
David Giguère: Désirs
Philippe Papineau
Classique
O. Straus
Die lustigen Nibelungen. Opérette burlesque. Orchestre de la radio de Cologne, Siegfried Köhler.
Capriccio C 5088 (Naxos).
Le jour où le rideau du Met se lève sur la conclusion du Ring des Nibelungen de Wagner mis en scène par Robert Lepage, il serait dommage de passer sous silence la réédition, il y a un mois, des Joyeux Nibelungen d'Oscar Straus (1870-1954) dans un enregistrement soigné de 1995. L'oeuvre n'est pas impérissable, mais pour qui fréquente un peu le répertoire de l'opérette allemande, la parodie burlesque du Ring, créée en 1904, peut susciter l'intérêt. Il faut signaler que le ressort comique tient bien plus au détournement des personnages et des péripéties que d'un quelconque humour musical. Il y a quelques allusions parodiques éparses à la musique de Wagner, mais le langage est celui de l'opérette viennoise. Les opérettes parodiques sont rares, d'où l'intérêt. Mais n'attendez pas le feu d'artifice de La belle Hélène d'Offenbach, modèle d'Oscar Straus...
C. H.
Oscar Straus Romance de Kriemhil
Monde
Autour du vent
Pierre Emmanuel Poizat
Indépendant
Après avoir fait surfer ses clarinettes sur les musiques de Tomás Jensen et de plusieurs autres créateurs d'imaginaires, cet ex-Faux Monnayeur s'offre ici un premier disque solo empreint de toutes ses voyageries. Un disque allumé, très personnel, complètement acoustique, éclectique et pourtant homogène, enjoué et larmoyant, parfois plus intime, et réalisé avec de vieux compagnons d'armes. Il lorgne le jazz et la musique tsigane avec les deux autres larrons de son Trio populaire, les duos de clarinettes aux inflexions juives ou bretonnes avec Guillaume Bourque, les accents gnawas avec Nedjim Bouizzoul. Il chante les accents médiévaux, s'anime sur un mambo, rappelle un chorinho, va jusqu'à intégrer le piano de saloon et le frottoir cajun sur un swing vieillot au son sale. Il puise dans l'ancien et compose original. C'est charmant! Demain soir, le lancement du disque au Bar Populaire sera suivi d'une prestation du Trio populaire.
Y. B.
Pierre Emmanuel Poizat: Djinn lazrag
Americana
For the Good Times
The Little Willies
Milking Bull - EMI
Norah Jones aime s'aventurer hors de chez elle, insaisissable et touche-à-tout: son prochain album, à paraître ce printemps, se veut le prolongement de sa participation au projet ROME de Danger Mouse. La revoilà cependant avec ses Little Willies (c'est-à-dire les enfants de Willie Nelson), six ans après ce que l'on croyait être l'hommage d'un soir aux pionniers country. Norah et ses p'tits gars remettent ça, comprend-on, parce qu'on ne peut pas s'éparpiller sans se recentrer de temps en temps. For the Good Times est un exercice d'orthodoxie jouissive: c'est tout juste si l'on ajoute un peu de twang dans le décor western. L'idée est de raviver les standards des Lefty Frizzell, Ralph Stanley et autres Loretta Lynn (redoutable Fist City) sans trop les dépoussiérer: zéro décapage, patine intacte. En témoigne l'affectueuse relecture de la belle Jolene: Norah colle exprès à la manière Dolly Parton, c'est comme ça que c'est beau. Résultat: un disque exquis. Et instructif.
S. C.
The Little Willies (Norah Jones): Remember Me
Slam
Hors des sentiers battus
Ivy
Productions de l'onde / Dep
L'histoire se répète avec le slameur québécois Ivy. En plongeant dans les archives, j'ai relu ma critique de Slamérica, son précédent disque. En résumé: de la musique fort intéressante, mais des mots inégaux. Le vétéran revient trois ans plus tard avec Hors des sentiers battus, encore construit avec l'étroite collaboration de Philippe Brault (Pierre Lapointe). Et Ivy trébuche et triomphe aux mêmes endroits. Les fleurs d'abord. Musicalement, Hors des sentiers battus se situe parmi ce qui se fait de mieux dans le slam. Somptueux, bordé de cordes et de cuivres, le disque évite aussi la redite musicale. Mais pot il y a. Les textes d'Ivy sont pleins de bonne volonté et d'idées pertinentes, mais le tout-pour-le-jeu-de-mots brise constamment ses élans. «T'as 2 pays en un / Trois personnes en Dieu / Tu crois plus en rien / Es-tu heureux-phorique-friqué-bécois?» (Tibet). Une si belle musique mériterait une poésie moins didactique.
P. P.
Ivy: L'enfance
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