Musique classique - Vers une année catastrophique?
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Yannick Nézet-Séguin fait partie de cette nouvelle génération de chefs sur qui misent les grands orchestres pour renouveler leur public.
Difficile de se souvenir d'une année pour laquelle le simple fait d'énumérer les enjeux à venir dans le domaine de la musique classique soit aussi naturellement générateur de frissons. En dépit de tous les vœux du monde, l'année 2012 s'annonce assez catastrophique du côté de la musique classique. Ces tristes perspectives valent qu'on s'y arrête un peu.
Les institutions musicales en Amérique du Nord ont subi de plein fouet, entre 2009 et 2011, les conséquences du krach de 2008. Certains orchestres ont licencié la moitié de leur personnel administratif, coupé les salaires de leurs musiciens, voire de leurs directeurs musicaux. L'existence même de certaines petites formations a été mise en péril.
Les plaies de ce traumatisme commencent à cicatriser, mais l'année 2011 risque de créer à court et moyen terme un ressac financier majeur. On rappellera en effet que le budget des grands orchestres américains est largement nourri par les rendements financiers de leurs fonds de dotation. Non seulement ces fonds et leurs rendements sont érodés par les bourrasques boursières à répétition, mais les institutions souffrent aussi d'un autre facteur: l'incertitude qui plane.
Mot d'ordre: renouvellement
Le fait de ne pas connaître le sens du vent et l'ampleur de la tempête aura des conséquences majeures en termes de planification, et donc de programmation. Nous entamons probablement, sur le plan artistique, une phase de repli et de conservatisme qui, une fois de plus, va aller à l'encontre du redéploiement du répertoire proposé, et donc d'une stimulation éventuelle, mais risquée, de la clientèle.
Pour miser sur un espéré renouvellement du public, les institutions actionnent un autre levier: le rajeunissement des directeurs musicaux. Les nouveaux visages sont censés brasser les cartes, attirer une clientèle plus jeune et conférer aux institutions une image dynamique. Le Philharmonique de Los Angeles a donné le signal de départ il y a trois ans en nommant Gustavo Dudamel. L'Orchestre de Philadelphie adopte la même stratégie avec Yannick Nézet-Séguin. À notre échelle, c'est le même raisonnement qui a valu à Fabien Gabel sa nomination à l'Orchestre symphonique de Québec.
Même en musique classique, les choses bougent vite et les modes sont galopantes. Il y a deux ans, lorsque s'entamait la recherche d'un successeur à Yoav Talmi, les critères évoqués étaient la capacité de faire progresser l'orchestre et, à demi-mot, le carnet d'adresses du nouveau venu, afin de doper le développement de Québec en tant que place forte lyrique estivale. Quand Fabien Gabel est arrivé, Grégoire Legendre, directeur de l'Opéra de Québec, ne lui avait encore jamais même parlé. Mais Gabel va renouveler l'auditoire. C'est ce que la direction de l'orchestre espère. C'est ce qu'on verra.
Dans ce même esprit, les yeux seront tournés vers Boston et son orchestre symphonique, dont le poste de directeur musical est le plus convoité. Si le même raisonnement est appliqué, le buzz de l'heure, la baguette hype du moment, est le Letton Andris Nelsons. Sa substance musicale? À voir... Pour ce poste il semblait batailler contre le vétéran Riccardo Chailly, que des problèmes cardiaques semblent avoir écarté de la course. La nomination du successeur de James Levine à Boston sera très significative. Certains espèrent encore un coup de barre en faveur de l'expérience. Peut-on prendre les gens impunément pour des valises? Le «renouvellement» justifie-t-il tout? Excellent baromètre, le Philharmonique de New York est en train de tester les frontières de l'exercice avec son chef Alan Gilbert...
L'Europe sinistrée
Le gros coup de massue appréhendé se passera sans doute en Europe, où le modèle économique est radicalement opposé. Orchestres et opéras dépendent largement de subsides publics au point où la part de la vente des billets dans les budgets annuels est fréquemment inférieure à 20 %. L'année 2012 risque d'être le point de départ d'une sérieuse remise en cause, car dans les coupes budgétaires d'États fragilisés, la culture risque d'être un des premiers postes à en faire les frais.
Le problème est que personne n'est prêt à faire face à une redistribution des cartes: les coupes de crédit viendront bien avant la mise en place d'un système (de fiscalité, entre autres) qui permettrait l'émergence de «plans B» ou d'une nouvelle culture dans la structure financière des institutions.
Du coup, aux Pays-Bas, avec une coupe budgétaire anticipée de 30 %, on est allé jusqu'à envisager la fusion de l'Orchestre de la Résidence de La Haye avec le... Philharmonique de Rotterdam! Yannick Nézet-Séguin risque donc d'avoir sur les bras d'un côté de l'Atlantique le sauvetage d'un orchestre placé sous la protection de la loi sur la faillite, et de l'autre, la fusion de deux institutions symphoniques ancestrales!
Les coupes annoncées sont de 15 % au Royaume-Uni et de 33 % en Italie, ce qui a valu à Riccardo Muti l'estime de tous, en mars dernier, pour son coup d'éclat anti-Berlusconi à l'Opéra de Rome. Le chef a pris la parole en pleine représentation de Nabucco et a fait chanter le fameux choeur «Va Pensiero» par le public. L'acte de bravoure, impressionnant de dignité et de force, est facile à visionner sur YouTube (cherchez «Muti Nabucco»).
Tout cela n'est peut-être qu'un hors-d'oeuvre de ce qui attend le monde musical et culturel en Europe à moyen terme, si la tendance se maintient.
Et ici?
Au Québec et pour les artistes québécois, l'année 2012 sera intéressante à observer sur bien des points. On surveillera ainsi non seulement les débuts de Fabien Gabel à Québec, mais aussi la tournure et la configuration de la seconde édition du Festival d'opéra de Québec.
Dans la métropole, l'Opéra de Montréal nous a promis de revenir à cinq spectacles annuels en 2012-2013. Aura-t-il les moyens de tenir ses promesses? Par ailleurs, l'Orchestre symphonique de Montréal, qui a annoncé en septembre 2010 une prolongation du mandat du directeur musical Kent Nagano jusqu'en juin 2014, devra se pencher sur la suite de l'union avec son chef. Car la programmation de la saison 2014-2015, il va falloir déjà y penser dans quelques mois. Stratégiquement, on observera si l'OSM persiste dans sa programmation assez germanique et mitteleuropéenne, où opère enfin un recentrage vers le répertoire français, qui lui a valu sa réputation internationale. Il faudra aussi voir si la maison symphonique cherche à se doter d'un équipement audiovisuel ad hoc permettant d'ouvrir les murs de la salle et de diffuser ses spectacles via Internet partout au Québec et dans le monde. L'opportunité n'a pas été saisie lors de la construction. L'erreur stratégique sautera-t-elle aux yeux de certains?
Enfin, sur une note plus positive, on tirera un premier bilan de l'ajout de la salle Bourgie au paysage musical québécois, et on surveillera le développement des carrières internationales de nos jeunes gloires du chant: Michèle Losier, Julie Boulianne, Étienne Dupuis, Marie-Ève Munger, Phillip Addis et quelques autres.
Les institutions musicales en Amérique du Nord ont subi de plein fouet, entre 2009 et 2011, les conséquences du krach de 2008. Certains orchestres ont licencié la moitié de leur personnel administratif, coupé les salaires de leurs musiciens, voire de leurs directeurs musicaux. L'existence même de certaines petites formations a été mise en péril.
Les plaies de ce traumatisme commencent à cicatriser, mais l'année 2011 risque de créer à court et moyen terme un ressac financier majeur. On rappellera en effet que le budget des grands orchestres américains est largement nourri par les rendements financiers de leurs fonds de dotation. Non seulement ces fonds et leurs rendements sont érodés par les bourrasques boursières à répétition, mais les institutions souffrent aussi d'un autre facteur: l'incertitude qui plane.
Mot d'ordre: renouvellement
Le fait de ne pas connaître le sens du vent et l'ampleur de la tempête aura des conséquences majeures en termes de planification, et donc de programmation. Nous entamons probablement, sur le plan artistique, une phase de repli et de conservatisme qui, une fois de plus, va aller à l'encontre du redéploiement du répertoire proposé, et donc d'une stimulation éventuelle, mais risquée, de la clientèle.
Pour miser sur un espéré renouvellement du public, les institutions actionnent un autre levier: le rajeunissement des directeurs musicaux. Les nouveaux visages sont censés brasser les cartes, attirer une clientèle plus jeune et conférer aux institutions une image dynamique. Le Philharmonique de Los Angeles a donné le signal de départ il y a trois ans en nommant Gustavo Dudamel. L'Orchestre de Philadelphie adopte la même stratégie avec Yannick Nézet-Séguin. À notre échelle, c'est le même raisonnement qui a valu à Fabien Gabel sa nomination à l'Orchestre symphonique de Québec.
Même en musique classique, les choses bougent vite et les modes sont galopantes. Il y a deux ans, lorsque s'entamait la recherche d'un successeur à Yoav Talmi, les critères évoqués étaient la capacité de faire progresser l'orchestre et, à demi-mot, le carnet d'adresses du nouveau venu, afin de doper le développement de Québec en tant que place forte lyrique estivale. Quand Fabien Gabel est arrivé, Grégoire Legendre, directeur de l'Opéra de Québec, ne lui avait encore jamais même parlé. Mais Gabel va renouveler l'auditoire. C'est ce que la direction de l'orchestre espère. C'est ce qu'on verra.
Dans ce même esprit, les yeux seront tournés vers Boston et son orchestre symphonique, dont le poste de directeur musical est le plus convoité. Si le même raisonnement est appliqué, le buzz de l'heure, la baguette hype du moment, est le Letton Andris Nelsons. Sa substance musicale? À voir... Pour ce poste il semblait batailler contre le vétéran Riccardo Chailly, que des problèmes cardiaques semblent avoir écarté de la course. La nomination du successeur de James Levine à Boston sera très significative. Certains espèrent encore un coup de barre en faveur de l'expérience. Peut-on prendre les gens impunément pour des valises? Le «renouvellement» justifie-t-il tout? Excellent baromètre, le Philharmonique de New York est en train de tester les frontières de l'exercice avec son chef Alan Gilbert...
L'Europe sinistrée
Le gros coup de massue appréhendé se passera sans doute en Europe, où le modèle économique est radicalement opposé. Orchestres et opéras dépendent largement de subsides publics au point où la part de la vente des billets dans les budgets annuels est fréquemment inférieure à 20 %. L'année 2012 risque d'être le point de départ d'une sérieuse remise en cause, car dans les coupes budgétaires d'États fragilisés, la culture risque d'être un des premiers postes à en faire les frais.
Le problème est que personne n'est prêt à faire face à une redistribution des cartes: les coupes de crédit viendront bien avant la mise en place d'un système (de fiscalité, entre autres) qui permettrait l'émergence de «plans B» ou d'une nouvelle culture dans la structure financière des institutions.
Du coup, aux Pays-Bas, avec une coupe budgétaire anticipée de 30 %, on est allé jusqu'à envisager la fusion de l'Orchestre de la Résidence de La Haye avec le... Philharmonique de Rotterdam! Yannick Nézet-Séguin risque donc d'avoir sur les bras d'un côté de l'Atlantique le sauvetage d'un orchestre placé sous la protection de la loi sur la faillite, et de l'autre, la fusion de deux institutions symphoniques ancestrales!
Les coupes annoncées sont de 15 % au Royaume-Uni et de 33 % en Italie, ce qui a valu à Riccardo Muti l'estime de tous, en mars dernier, pour son coup d'éclat anti-Berlusconi à l'Opéra de Rome. Le chef a pris la parole en pleine représentation de Nabucco et a fait chanter le fameux choeur «Va Pensiero» par le public. L'acte de bravoure, impressionnant de dignité et de force, est facile à visionner sur YouTube (cherchez «Muti Nabucco»).
Tout cela n'est peut-être qu'un hors-d'oeuvre de ce qui attend le monde musical et culturel en Europe à moyen terme, si la tendance se maintient.
Et ici?
Au Québec et pour les artistes québécois, l'année 2012 sera intéressante à observer sur bien des points. On surveillera ainsi non seulement les débuts de Fabien Gabel à Québec, mais aussi la tournure et la configuration de la seconde édition du Festival d'opéra de Québec.
Dans la métropole, l'Opéra de Montréal nous a promis de revenir à cinq spectacles annuels en 2012-2013. Aura-t-il les moyens de tenir ses promesses? Par ailleurs, l'Orchestre symphonique de Montréal, qui a annoncé en septembre 2010 une prolongation du mandat du directeur musical Kent Nagano jusqu'en juin 2014, devra se pencher sur la suite de l'union avec son chef. Car la programmation de la saison 2014-2015, il va falloir déjà y penser dans quelques mois. Stratégiquement, on observera si l'OSM persiste dans sa programmation assez germanique et mitteleuropéenne, où opère enfin un recentrage vers le répertoire français, qui lui a valu sa réputation internationale. Il faudra aussi voir si la maison symphonique cherche à se doter d'un équipement audiovisuel ad hoc permettant d'ouvrir les murs de la salle et de diffuser ses spectacles via Internet partout au Québec et dans le monde. L'opportunité n'a pas été saisie lors de la construction. L'erreur stratégique sautera-t-elle aux yeux de certains?
Enfin, sur une note plus positive, on tirera un premier bilan de l'ajout de la salle Bourgie au paysage musical québécois, et on surveillera le développement des carrières internationales de nos jeunes gloires du chant: Michèle Losier, Julie Boulianne, Étienne Dupuis, Marie-Ève Munger, Phillip Addis et quelques autres.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

