Prix Denise-Pelletier - Et 60 orchestres plus tard...
«Ma propre évolution a accompagné celle de l'orchestre»
Le prix Denise-Pelletier, la plus haute distinction accordée à un artiste «pour l'ensemble de son œuvre et de sa carrière dans le domaine des arts de la scène», va donc en 2011 à Yannick Nézet-Séguin.
Être couronné à l'âge de 36 ans pour «l'ensemble de son oeuvre et de sa carrière» ne manque pas d'impressionner. Car tout ne fait que commencer pour le chef d'orchestre montréalais, qui mène les destinées de l'Orchestre métropolitain depuis 2000 et cumule aujourd'hui les fonctions de directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, principal chef invité de l'Orchestre philharmonique de Londres et directeur musical désigné de l'Orchestre de Philadelphie.
Horizon 2013
La vie de Yannick Nézet-Séguin va assurément changer. Lui qui a dirigé 60 orchestres différents en neuf saisons voit venir l'année 2013 avec bonheur: «Je veux m'asseoir, avec quatre noms dans mon agenda: Montréal, Philadelphie, Rotterdam, Londres, et peut-être une semaine à Berlin et une semaine à Vienne, mais c'est tout», dit le chef en entrevue au Devoir. Le trop-plein avait été atteint au tournant de l'année 2011, avec l'annulation de ses débuts à Leipzig et à Chicago. «Ce n'était pas un burn-out, mais avant Noël, je me suis dit que je devais me protéger. Je suis déçu d'avoir dû faire ça, mais si quelqu'un comprend particulièrement bien cette situation, ce sont les chefs — Riccardo Chailly et Riccardo Muti — eux-mêmes.»
Comment fait Yannick Nézet-Séguin pour concilier le travail et une carrière aussi galopante? «Si l'on voit cet horaire extrêmement chargé, on se dit que j'ai beaucoup de facilité, mais je suis toujours en train d'étudier. J'ai appris avec les années à être beaucoup plus discipliné afin de travailler les partitions trois mois en avance et ne pas être pris à les étudier trois semaines avec le concert. C'est vrai qu'il y a eu des saisons où j'avais trop de nouvelles musiques à apprendre, parfois des programmes complets, par exemple avec la 3e Symphonie de Scriabine et Wanderer de Luca Francesconi au même programme. C'était trop, j'ai fait mes erreurs. Maintenant, j'ai l'impression d'avoir atteint une vitesse de croisière, un équilibre assez idéal entre ce qui est nouveau et ce qui ne l'est pas.»
La manière québécoise
Interrogé sur ce que le Québec a pu favoriser — ou, au contraire, retarder — dans sa carrière, Yannick Nézet-Séguin met avant tout en exergue «l'invitation à la nouveauté» que permet notre société, où «de nouveaux groupes, de nouveaux artistes, ne sont pas perçus comme des "bandits".»
«Le Québec laisse des nouveaux talents se développer. Cela m'a permis, au début, de donner des concerts avec ensembles pick-ups de bonne qualité. C'était propice pour me faire la main très tôt. On observe ici une absence de complexes par rapport au poids de la tradition.»
Au moment où il a été nommé à la tête de l'Orchestre métropolitain, Yannick Nézet-Séguin multipliait les lettres de candidature pour obtenir un poste d'assistant à l'étranger. «Certains me déconseillaient d'accepter le Métropolitain. Mais je me disais en même temps, viscéralement, que nous, les chefs, nous plaignons toujours de ne pas avoir d'ensemble pour nous développer et diriger le répertoire. Je connaissais déjà les musiciens, je pensais pouvoir leur apporter quelque chose. J'ai donc pris cette décision. Le fait d'observer un chef pendant trois ans m'aurait amené facilement à certaines solutions que j'ai dû chercher par moi-même. Mais, finalement, j'ai peut-être trouvé ces solutions plus rapidement.»
Yannick Nézet-Séguin n'a pas l'impression d'avoir «fait ses classes devant tout le monde», une formule de mon collègue François Tousignant qui semble l'avoir marqué. «Ma propre évolution a accompagné celle de l'orchestre. C'est un fait assez atypique; et c'est donc particulier au Québec!»
En pratique, résume Yannick Nézet-Séguin: «L'évolution de ma carrière n'aurait pas pu être celle qu'elle a été sans ces 10 années d'apprentissage hors de l'attention extérieure. Cela m'a permis d'avoir une bonne longueur d'avance dans tous ces choix que l'on doit opérer quand on est chef invité.»
Lors de cet apprentissage, le chef a pu compter sur un cercle d'amis et de conseillers. «Ce sont des personnes qui me connaissent depuis très longtemps et qui voyagent assez souvent avec moi. Il s'agit d'amis du conservatoire qui, sans travailler avec moi au quotidien, m'ont vu évoluer et vont me prodiguer les bons conseils pour orienter mon développement.»
Avenir
Le chef en pleines cogitations stratégiques en vue des prochaines saisons avec l'Orchestre de Philadelphie vient d'enregistrer Don Giovanni de Mozart pour Deutsche Grammophon. Le fameux label jaune risque de devenir bientôt son étiquette exclusive. À Rotterdam, la série des enregistrements BIS va probablement se terminer avec Daphnis et Chloé de Ravel et un disque Richard Strauss (Don Quichotte, Don Juan), et les relations avec EMI sont au point mort. «Avec Deutsche Grammophon, nous sommes rendus assez loin dans les discussions. Tout porte à croire que le Don Giovanni va être le début d'une série. Deutsche Grammophon pourrait être une vitrine pour l'ensemble de mes activités.» Et pour préciser un peu plus: «Évidemment, il est trop tôt pour parler de Philadelphie, mais l'intention est celle-là.»
Le chef québécois voit la Maison symphonique de Montréal comme «un cadeau et un nouveau départ» pour l'Orchestre métropolitain. «C'est une salle, lorsqu'on peut y travailler, qui va nous permettre, à nous aussi, tout comme à l'OSM, de nous développer.» Aux yeux du chef, la Maison symphonique «va aussi permettre aux gens de cesser de comparer le son du Métropolitain à un idéal qui serait celui de l'OSM. Il faut accepter les différences de traditions et donc les différences de personnalités et de sonorités.»
Mais pour cela, il faut pouvoir répéter dans les lieux et ce processus-là semble loin d'être fonctionnel: «Nous devions avoir de la part de l'OSM une planification qui nous donnerait dix modules de dates bien réparties dans l'année, grosso modo une fois par mois, de septembre à juin.» Ce n'est pas vraiment le cas. Sans acrimonie, mais avec une ombre de lassitude, Yannick Nézet-Séguin constate: «On arrive à une "case départ" qui est encore pire qu'avec la Salle Wilfrid-Pelletier. L'OSM garde toutes les dates. À un moment donné, on nous a dit "c'est trop tôt", et après, "c'est trop tard".»
Comme l'écrivait Le Devoir récemment, dans son compte-rendu du concert du Trio Wanderer dans le cadre de la saison de Pro Musica: «À l'issue du premier mandat de résidence de l'OSM, lui garantissant 240 jours d'occupation par an, il conviendra de réaliser un audit impartial et sérieux pour vérifier si l'impressionnante ampleur de ce quota est une nécessité absolue pour le fonctionnement de l'orchestre ou un frein notable au développement des ensembles et sociétés de concerts invités qui partagent l'endroit.»
Il est peut-être urgent de ne pas attendre la fin de ce «premier mandat».
Être couronné à l'âge de 36 ans pour «l'ensemble de son oeuvre et de sa carrière» ne manque pas d'impressionner. Car tout ne fait que commencer pour le chef d'orchestre montréalais, qui mène les destinées de l'Orchestre métropolitain depuis 2000 et cumule aujourd'hui les fonctions de directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, principal chef invité de l'Orchestre philharmonique de Londres et directeur musical désigné de l'Orchestre de Philadelphie.
Horizon 2013
La vie de Yannick Nézet-Séguin va assurément changer. Lui qui a dirigé 60 orchestres différents en neuf saisons voit venir l'année 2013 avec bonheur: «Je veux m'asseoir, avec quatre noms dans mon agenda: Montréal, Philadelphie, Rotterdam, Londres, et peut-être une semaine à Berlin et une semaine à Vienne, mais c'est tout», dit le chef en entrevue au Devoir. Le trop-plein avait été atteint au tournant de l'année 2011, avec l'annulation de ses débuts à Leipzig et à Chicago. «Ce n'était pas un burn-out, mais avant Noël, je me suis dit que je devais me protéger. Je suis déçu d'avoir dû faire ça, mais si quelqu'un comprend particulièrement bien cette situation, ce sont les chefs — Riccardo Chailly et Riccardo Muti — eux-mêmes.»
Comment fait Yannick Nézet-Séguin pour concilier le travail et une carrière aussi galopante? «Si l'on voit cet horaire extrêmement chargé, on se dit que j'ai beaucoup de facilité, mais je suis toujours en train d'étudier. J'ai appris avec les années à être beaucoup plus discipliné afin de travailler les partitions trois mois en avance et ne pas être pris à les étudier trois semaines avec le concert. C'est vrai qu'il y a eu des saisons où j'avais trop de nouvelles musiques à apprendre, parfois des programmes complets, par exemple avec la 3e Symphonie de Scriabine et Wanderer de Luca Francesconi au même programme. C'était trop, j'ai fait mes erreurs. Maintenant, j'ai l'impression d'avoir atteint une vitesse de croisière, un équilibre assez idéal entre ce qui est nouveau et ce qui ne l'est pas.»
La manière québécoise
Interrogé sur ce que le Québec a pu favoriser — ou, au contraire, retarder — dans sa carrière, Yannick Nézet-Séguin met avant tout en exergue «l'invitation à la nouveauté» que permet notre société, où «de nouveaux groupes, de nouveaux artistes, ne sont pas perçus comme des "bandits".»
«Le Québec laisse des nouveaux talents se développer. Cela m'a permis, au début, de donner des concerts avec ensembles pick-ups de bonne qualité. C'était propice pour me faire la main très tôt. On observe ici une absence de complexes par rapport au poids de la tradition.»
Au moment où il a été nommé à la tête de l'Orchestre métropolitain, Yannick Nézet-Séguin multipliait les lettres de candidature pour obtenir un poste d'assistant à l'étranger. «Certains me déconseillaient d'accepter le Métropolitain. Mais je me disais en même temps, viscéralement, que nous, les chefs, nous plaignons toujours de ne pas avoir d'ensemble pour nous développer et diriger le répertoire. Je connaissais déjà les musiciens, je pensais pouvoir leur apporter quelque chose. J'ai donc pris cette décision. Le fait d'observer un chef pendant trois ans m'aurait amené facilement à certaines solutions que j'ai dû chercher par moi-même. Mais, finalement, j'ai peut-être trouvé ces solutions plus rapidement.»
Yannick Nézet-Séguin n'a pas l'impression d'avoir «fait ses classes devant tout le monde», une formule de mon collègue François Tousignant qui semble l'avoir marqué. «Ma propre évolution a accompagné celle de l'orchestre. C'est un fait assez atypique; et c'est donc particulier au Québec!»
En pratique, résume Yannick Nézet-Séguin: «L'évolution de ma carrière n'aurait pas pu être celle qu'elle a été sans ces 10 années d'apprentissage hors de l'attention extérieure. Cela m'a permis d'avoir une bonne longueur d'avance dans tous ces choix que l'on doit opérer quand on est chef invité.»
Lors de cet apprentissage, le chef a pu compter sur un cercle d'amis et de conseillers. «Ce sont des personnes qui me connaissent depuis très longtemps et qui voyagent assez souvent avec moi. Il s'agit d'amis du conservatoire qui, sans travailler avec moi au quotidien, m'ont vu évoluer et vont me prodiguer les bons conseils pour orienter mon développement.»
Avenir
Le chef en pleines cogitations stratégiques en vue des prochaines saisons avec l'Orchestre de Philadelphie vient d'enregistrer Don Giovanni de Mozart pour Deutsche Grammophon. Le fameux label jaune risque de devenir bientôt son étiquette exclusive. À Rotterdam, la série des enregistrements BIS va probablement se terminer avec Daphnis et Chloé de Ravel et un disque Richard Strauss (Don Quichotte, Don Juan), et les relations avec EMI sont au point mort. «Avec Deutsche Grammophon, nous sommes rendus assez loin dans les discussions. Tout porte à croire que le Don Giovanni va être le début d'une série. Deutsche Grammophon pourrait être une vitrine pour l'ensemble de mes activités.» Et pour préciser un peu plus: «Évidemment, il est trop tôt pour parler de Philadelphie, mais l'intention est celle-là.»
Le chef québécois voit la Maison symphonique de Montréal comme «un cadeau et un nouveau départ» pour l'Orchestre métropolitain. «C'est une salle, lorsqu'on peut y travailler, qui va nous permettre, à nous aussi, tout comme à l'OSM, de nous développer.» Aux yeux du chef, la Maison symphonique «va aussi permettre aux gens de cesser de comparer le son du Métropolitain à un idéal qui serait celui de l'OSM. Il faut accepter les différences de traditions et donc les différences de personnalités et de sonorités.»
Mais pour cela, il faut pouvoir répéter dans les lieux et ce processus-là semble loin d'être fonctionnel: «Nous devions avoir de la part de l'OSM une planification qui nous donnerait dix modules de dates bien réparties dans l'année, grosso modo une fois par mois, de septembre à juin.» Ce n'est pas vraiment le cas. Sans acrimonie, mais avec une ombre de lassitude, Yannick Nézet-Séguin constate: «On arrive à une "case départ" qui est encore pire qu'avec la Salle Wilfrid-Pelletier. L'OSM garde toutes les dates. À un moment donné, on nous a dit "c'est trop tôt", et après, "c'est trop tard".»
Comme l'écrivait Le Devoir récemment, dans son compte-rendu du concert du Trio Wanderer dans le cadre de la saison de Pro Musica: «À l'issue du premier mandat de résidence de l'OSM, lui garantissant 240 jours d'occupation par an, il conviendra de réaliser un audit impartial et sérieux pour vérifier si l'impressionnante ampleur de ce quota est une nécessité absolue pour le fonctionnement de l'orchestre ou un frein notable au développement des ensembles et sociétés de concerts invités qui partagent l'endroit.»
Il est peut-être urgent de ne pas attendre la fin de ce «premier mandat».







