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    Nouvelle salle de concert à Reykjavik - L'Islande, un modèle pour Montréal ?

    7 mai 2011 |Christophe Huss | Musique
    Photo: © Höröur Sveinsson / harpa
    La dernière salle de concert à ouvrir avant celle de Montréal était inaugurée cette semaine à Reykjavik, capitale de l'Islande, au son de la 9e Symphonie de Beethoven dirigée par Vladimir Ashkenazy. Elle doit son acoustique aux ingénieurs d'Artec, choisis pour le projet de l'Adresse symphonique à Montréal. Le Devoir était sur place.

    La salle de Reykjavik porte un nom: Eldborg. Il signifie «château de feu» et désigne un cratère volcanique de l'ouest de l'Islande. L'idée n'est pas gratuite. Tout le bâtiment décline une série d'éléments: le feu, l'air, la lumière.

    Le bloc dans lequel s'intègre la salle est massif, vertical, noir comme la lave. Qui pénètre dans ce bloc «entre dans le magma», selon Osbjorn Jacobsen, architecte de la société danoise Henning Larsen, conceptrice de la salle de concert d'Uppsala, en Suède, et, surtout, du nouvel Opéra de Copenhague. Dans la salle se juxtaposent le rouge feu et le noir lave. Certains y voient l'ambiance d'un restaurant chinois. Soyons plus nordiques et poétiques...

    Le massif noir, écho des rudes paysages de ce fascinant pays, est entouré d'un habit vitré lumineux, ouvert sur le port et la cité. Celle-ci pénètre littéralement dans le bâtiment: l'image, filtrée par les vitraux colorés de l'artiste Olafur Eliasson, se réfléchit dans des miroirs en nid d'abeille qui constituent le plafond du hall d'entrée. L'effet, magique par temps favorable, sera encore plus beau quand le chantier sera réellement achevé.

    En septembre, Montréal devra relever le défi d'inaugurer une salle dans un bâtiment fini. Toute autre option fait désor-dre. À Reykjavik, 650 personnes s'activaient encore le jour de l'inauguration dans ce palais de la musique et des congrès qui porte le nom de Harpa, un mot mêlant «harpe» et un synonyme de début de l'été en vieux norrois.

    PPP à la dérive

    Le projet Harpa, lancé en 2006 et destiné à augmenter l'attractivité de l'Islande, en tant que destination culturelle et touristique, et de Reykjavik, en tant que ville de congrès, a démarré sur les bases d'un PPP. La crise de 2008 a failli lui être fatale. Le partenaire privé, un conglomérat de trois sociétés, a fait faillite après avoir dépensé 70 millions de dollars. La cons-truction a été gelée jusqu'à la mi-2009, date à laquelle le gouvernement et la Ville ont repris le projet à leur compte. Le directeur général de Harpa, Höskuldur Asgeirsson, a dû négocier avec les banques un prêt de 150 millions de dollars pour achever le complexe, d'un coût total de 220 millions pour un pays de 320 000 habitants!

    La dette s'échelonne sur 35 ans et les opérateurs de Harpa doivent à présent autofinancer les 15 millions de dollars que coûteront annuellement le fonctionnement et l'entretien. Le défi est majeur, mais M. Asgeirsson table sur 750 000 visiteurs en 2012. Il pense aussi que la moitié des 600 000 touristes qui visitent l'Islande chaque été viendront consommer un produit (concert, restauration) que Harpa propose entre 8h et minuit.

    On parlera davantage d'opportunité que de défi s'agissant de l'Orchestre symphonique d'Islande (OSI), qui depuis 50 ans jouait dans un... cinéma, et de l'Opéra national d'Islande, logé à la même enseigne. Un nouveau directeur musical, Ilan Volkov, arrive à la tête de l'OSI en septembre. Il a une voie royale pour tout développer.

    À travers le complexe et sa salle de concert Reykjavik, comme Budapest ou Bergen (Norvège) auparavant, vise une visibilité internationale accrue. Un chiffre est porteur d'espoir aux yeux de Steinunn Birna Ragnarsdottir, la dame de fer de la programmation: le ténor Jonas Kaufmann vient chanter le

    21 mai et 300 billets pour ce concert ont été achetés à l'extérieur des frontières. Mme Ragnarsdottir a pour mission de tempérer les ardeurs de l'orchestre dans l'occupation de la salle: 140 jours et 60 soirées lui sont réservés. Elle ouvrira la salle à tous les genres de musique et définit parfaitement le sentiment général: «Maintenant, nous pouvons être fiers, alors qu'avant nous devions nous excuser des conditions que nous offrions aux artistes.» Des pianistes de renom vont à présent se produire à Reykjavik.

    Acoustique: un avant-goût de Montréal ?

    En pénétrant dans le «magma», toute question de couleurs mise à part, on a un avant-goût de la configuration de la salle montréalaise: la forme «boîte à chaussures» est la même, la répartition entre parterre et balcons aussi.

    L'écoute nous ramène à une réalité qu'à Montréal, en bons adeptes de l'autosuggestion, tous tentent d'éluder: l'acoustique, c'est beaucoup de science et une bonne dose de grâce. Or la présence de cette grâce — qui fait la différence entre une bonne salle et une grande salle — ne se calcule ni ne se prédit.

    Les Kent Nagano, Yannick Nézet-Séguin ou Bernard Labadie, qui nous vantent par anticipation une acoustique extraordinaire, ne se différencient aucunement de la diseuse de bonne aventure du coin. Ils veulent y croire. Montréal a tout mis en oeuvre pour minimiser les risques. C'est tout.

    Telle qu'entendue mercredi, Eldborg, à Reykjavik, est une «bonne salle». Elle apparaît précise, homogène dans la balance, mais neutre, un rien sèche et froide. Bref, pour l'heure, la grâce ne l'a pas touchée. On ne peut qu'espérer un meilleur sort pour l'Adresse symphonique: une simple mention «bien» serait inférieure aux attentes.

    Damian Doria, Tateo Nakajima et Ed Arenius, les ingénieurs acousticiens d'Artec, mettent en garde: «Cela prend plusieurs mois avant de régler les paramètres d'une salle.» Artec aura un contrat d'un an à Montréal pour tout paramétrer. Pour Tateo Nakajima, qui a passé une semaine par mois à Singapour pendant 14 mois afin de tout peaufiner, l'idéal est de parvenir à définir cinq ou six réglages s'adaptant aux différents types d'oeuvre, mais aussi de «former un groupe de personnes» capables d'adapter la salle aux diverses configurations musicales. Alors, qu'entendrons-nous le 7 septembre? «La personnalité et la qualité de la salle», nous prédit Artec.

    À Reykjavik, comme à Budapest, les adaptations acoustiques s'opèrent par un plafond réglable en hauteur et par des chambres acoustiques sur les côtés que l'on peut ouvrir ou fermer pour ajuster la réverbération. Le concept à Montréal, tel que dévoilé récemment par Michel Languedoc, directeur du consortium d'architectes à l'oeuvre, est bien plus complexe au niveau du plafond. Artec précise que neuf panneaux ajustables — contre deux à Reykjavik — couvriront la salle montréalaise sur toute la longueur. Il n'y aura pas de chambre acoustique. «Le concept à Montréal est différent: nous créons et modulons un volume au-dessus des panneaux», résument les acousticiens.

    Par ailleurs, comme l'a révélé Michel Languedoc lors de la conférence de presse de Pro Musica récemment, les moyens mis en oeuvre pour isoler la salle des bruits et des vibrations seront l'une des caractéristiques principales de l'Adresse symphonique. La salle y sera véritablement une boîte posée dans un réceptacle contenant des éléments absorbants.

    Quant au résultat sonore, Damian Doria tempère nos crain-tes de faire les frais d'une tendance «clinique» et analytique dans la conception des salles de concert: «C'est une question culturelle et sociale, dit-il. Les musiciens, ici, jouaient il y a quelques semaines encore dans un cinéma à l'acoustique très sèche. Nous n'allions pas les plonger dans un bain de réverbération», avoue ce directeur d'Artec qui regrette que sa prédilection pour une réverbération assez généreuse ne soit pas partagée par tous.

    ***
    • Repères
    • Islande: 320 000 habitants, dont 120 000 à Reykjavik.
    • Harpa: une salle de concert, une salle de récital et de répétition, un centre de congrès.
    • Durée de la construction: de 2006 à 2011.
    • Coût total: 220 millions de dollars.
    • Propriété: État islandais (52 %) et Ville de Reykjavik (48 %) après la faillite du PPP et l'effondrement du système bancaire en 2008.
    • Objectif: augmenter l'attractivité internationale de Reykjavik et de l'Islande.
    • Résidence de l'Orchestre symphonique d'Islande (créé en 1950; directeur musical désigné: Ilan Volkov) et de l'Opéra national d'Islande.
    • Acousticiens: Artec. Acoustique modulable par deux panneaux amovibles au plafond et des chambres acoustiques, avec rideaux déroulants, sur les côtés.
    • Programmation 2011: Jonas Kaufmann (21 mai), Nuit de la culture et inauguration de la façade (20 août), Elvis Costello (21 novembre).

    ***

    Christophe Huss était l'invité de Harpa, salle de concert et centre de conférences de Reykjavik en Islande.
    Vue extérieure et salle de concert du nouveau palais de la musique de Reykjavik, en Islande<br />
L’inauguration de la nouvelle salle de concert de Reykjavik a eu lieu cette semaine.<br />












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