Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Retour aux sources

    Danielle Laurin
    29 janvier 2011 |Danielle Laurin | Musique | Chroniques
    Rachel Leclerc est née en Gaspésie, tout comme le personnage principal de son dernier roman.<br />
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Rachel Leclerc est née en Gaspésie, tout comme le personnage principal de son dernier roman.
    La patience des fantômes
    Rachel Leclerc
    Boréal
    Montréal, 2010, 264 pages
    C’est à lire absolument. Sur-le-champ. C’est un roman puissant, superbement écrit, construit. Le quatrième que publie Rachel Leclerc, par ailleurs poète, dont on apprécie tant l’intériorité méditative de ses livres.

    C'est une histoire qui prend racine en Gaspésie il y a plus de 100 ans et qui s'étend jusqu'à aujourd'hui. Une histoire de famille, tragique. Où les descendants ne se sont pas montrés à la hauteur de leur aïeul.

    Tout un personnage, ce Joachim Levasseur. Orphelin de père à neuf ans, devenu par la suite un bâtisseur, un visionnaire audacieux, chercheur d'or à ses heures. Pas un ange pour autant: il aimait la bonne chère, trompait sa femme, menait une double vie.

    Le fils qui se verra ensuite confier la gestion de l'entreprise familiale sombrera dans l'alcool, la violence. Sa femme, ses enfants connaîtront l'enfer. Le clan familial va se dessouder, les affaires vont péricliter. Et ainsi de suite.

    Une saga hors norme

    C'est une saga familiale, oui. Mais hors du commun, hors norme. Pas du tout chronologique: le passé et le présent s'entremêlent, dans un bouillonnement de vies et de morts mêlées.

    Beaucoup de noms au début, beaucoup d'écheveaux à démêler: on est un peu perplexe devant la complexité du procédé. Les clés nous sont livrées au compte-gouttes, on cherche des repères.

    Mais on ne va pas tarder à assembler les morceaux en apparence pêle-mêle. Ce qui se présente comme des fragments épars finit par former une chaîne, un tout.

    La Patience des fantômes: le titre en soi est un indice. On a beau vouloir exister par soi-même, on ne vient pas de nulle part. On porte en soi l'histoire de sa famille. Certaines traces, du moins. Qu'on le veuille ou non.

    Même morts, ceux qui nous ont précédés dans la lignée continuent d'interférer dans nos vies, à notre insu. Ils nous parlent, à leur façon. Vient un temps où il faut accepter de les entendre.

    «Au fond, c'étaient eux qui me tiraient par la manche et qui insistaient pour me raconter leur histoire», indique le narrateur du roman, en parlant de ses ancêtres et de leurs descendants.

    Tout comme l'auteure de La Patience des fantômes, il est né en Gaspésie, est devenu poète, puis romancier à Montréal. Il entreprend maintenant d'écrire le roman de ses origines, avec auprès de lui sa nièce malade. C'est le point de départ de l'histoire.

    Bientôt, un nouvel enfant va naître, maillon de la cinquième génération. La vie continue, plus forte que tout. Un pied dans le passé, l'autre dans le présent, le regard tourné vers la suite du monde, notre narrateur poursuit sa quête, il écrit. C'est sa façon d'exister, de donner un sens à sa vie.

    Après tout: «Je me dis souvent que, puisque nous allons tous mourir, puisque tout est perdu d'avance, pourquoi ne pas consacrer une partie du temps qu'il reste à l'accomplissement de choses inutiles — inutiles en apparence mais nécessaires et salutaires en vérité [...].»

    Autrement dit, «il n'est pas plus louable ni plus profitable de bâtir un énième immeuble d'appartements, de rouler des sushis aux couleurs psychédéliques ou d'officier comme douanier à la frontière canadienne que de relater les hauts faits d'un ancêtre ou les travers de sa descendance.»

    Nous sommes dans sa tête à lui, cet écrivain visité par les fantômes de sa lignée. Nous sommes dans sa réalité à lui, ses tiraillements, ses amours naissantes. Et nous sommes en même temps de plain-pied avec les personnes mortes de son clan. Qu'il fait revivre, l'une après l'autre, dans le désordre.

    Il prend soin chaque fois de s'immerger complètement dans leur conscience, leurs sentiments, leurs désirs. Et chaque fois ça prend aux tripes. Chacun se débat à sa façon contre le mauvais sort qui semble s'acharner sur cette famille.

    Chaque maillon de la chaîne apparaît dans sa propre individualité, son humanité. C'est la grande force de ce récit, qui pourrait être aussi un livre sur l'écriture.

    De quel droit s'approprier la vie de ses aïeux, quitte à la déformer, nécessairement? Cette question hante l'alter ego de l'auteure. Il finit tout de même par trancher: «Et tant pis s'il m'arrive d'inventer pour combler des lacunes, l'anecdote et l'affabulation ne pourront pas empêcher la véritable essence de ces hommes et de ces femmes de se révéler à nous, nous qui avançons en aveugles.»

    Il confie: «Bien sûr, comme toujours, honte et impudeur se mêlent en moi, mais elles n'empêcheront jamais la réalité de pourchasser la fiction, de la chevaucher, de la tyranniser sans que j'y puisse grand-chose.»

    Reste cette question fondamentale, qui demeure, qui nous renvoie nécessairement à nous-mêmes, à notre propre histoire familiale: comment se délester du passé sans renier ses origines?














    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.