Musique classique - Denis Matsuev face à Rachmaninov
Photo : Andrey Mustafaev
Le pianiste russe Denis Matsuev
À retenir
- MATSUEV À WILFRID-PELLETIER
- Avec l’Orchestre du Théâtre Mariinski et Valery Gergiev. Berlioz: Les Troyens; Chasse royale et orage. Rachmaninov: Concerto pour piano et orchestre n° 3. Chostakovitch: Symphonie n° 15. Dimanche 14 mars à 19h30. Rens.: 514 842-2112. (Le 15 mars à Ottawa.)
Dimanche soir, la salle Wilfrid-Pelletier risque fort de s’embraser. Pour sa première prestation à Montréal, le pianiste russe Denis Matsuev s’attaque au fameux «Rach3», le 3e Concerto de Rachmaninov. Sera-t-il à la hauteur des légendes du piano?
Tout peut arriver, mais les constellations sont alignées pour que les mélomanes se souviennent du 14 mars 2010. Denis Matsuev sera accompagné par l’Orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg et son chef-vedette Valery Gergiev, une association cimentée par l’enregistrement d’un disque et une grande tournée internationale en cours.
L’apparition du phénomène Matsuev a attiré à nouveau l’attention sur le Concours Tchaïkovski de Moscou, qu’il a remporté en 1998. Jadis légendaires — on se souvient des victoires de Van Cliburn en 1958 et de Vladimir Ashkenazy en 1962 —, ces Olympiques de la musique, qui se tiennent aussi tous les quatre ans, semblaient avoir perdu un peu de leur lustre. Denis Matsuev a redonné au prix Tchaïkovski cette aura de soufre et d’exceptionnalité qui lui manquait tant depuis 30 ans.
Un monstre attachant
De mémoire de journaliste musical, dans la catégorie des pianistes d’airain, le seul phénomène équivalent à Matsuev apparu au cours des vingt dernières années est Arcadi Volodos. Outre le fait que j’ai du mal à écouter l’un et l’autre de ces pianistes tenter de jouer Schumann, la comparaison s’arrête là. Ayant eu l’occasion de discuter avec ces deux monstres du clavier, il ne m’est pas difficile de trouver Denis Matsuev incommensurablement plus drôle, détendu, vivant et attachant.
À mon collègue Eric Dahan, de Libération, qui l’interrogeait en 2007 sur l’angoisse qu’avait dû susciter son premier concert, à l’âge de neuf ans, Matsuev avait répondu: «La musique, je n’y pensais même pas! Ma priorité, c’était le foot [soccer] l’été, le hockey l’hiver.» Dans la même entrevue, on lit: «À 15 ans, il s’est déjà fracturé la main trois fois; mais le jour d’un concours destiné à révéler des jeunes pianistes, il ne renonce pas à disputer un match. “Étant avant-centre, pas question de planter. Notre équipe a gagné. Après, j’ai filé au Philharmonique, où j’ai eu le premier prix.”»
Denis Matsuev est né à Irkoutsk, en Sibérie, de parents professeurs de piano. Alors que Denis est âgé de 15 ans, toute la famille fait le grand saut: 5000 kilomètres pour aller à Moscou! «Mon père était une personnalité de la ville d’Irkoutsk. Mais ils n’ont pas hésité; ils ont fait confiance à mon potentiel. Et c’était en 1990, une époque de tant de bouleversements», reconnaît Denis Matsuev en entrevue au Devoir. Ses parents l’accompagnent fréquemment en tournée: «Mon père est toujours mon professeur. Il ne me donne pas des leçons tous les jours, mais nous parlons de musique chaque jour.» Cette relation fusionnelle rappelle celle du chef Mariss Jansons avec son père Arvid, chef d’orchestre lui aussi.
D’autres l’accompagnent parfois. Son piano, par exemple, ou son technicien. «Quand j’ai gagné le Concours Tchaïkovski, je jouais sur un piano Yamaha. Par la suite, les représentants de Yamaha sont devenus des partenaires et des amis. Je travaille avec Kasuto Osato, le technicien qui réglait les pianos de Richter dans les dix dernières années. C’est un homme exceptionnel, capable de régler les pianos en fonction des oeuvres, des artistes, des salles…»
L’exode des cerveaux
Denis Matsuev se souvient de sa seule collaboration avec le grand Evgueny Svetlanov. C’était dans le 3e Concerto de Rachmaninov justement: «Une expérience très spéciale. À vrai dire, ce n’était pas un accompagnement, mais un flot symphonique avec un son énorme.»
La quête de la sonorité est le défi le plus important aux yeux du pianiste: «Je lutte tous les jours pour cela. Mon père m’a toujours répété: “Tu dois trouver le son.” C’est le secret, la clé: porter le son d’un pianissimo jusqu’à la dernière rangée de spectateurs dans chaque salle.»
Denis Matsuev se voit-il comme un maillon d’une école russe? «Je fais partie naturellement d’une école russe, car j’ai étudié à Moscou et, de mes deux professeurs, l’un était élève de Neuhaus, l’autre de Ginzburg. Ce sont deux styles très différents, mais c’est forcément l’école russe.»
Mais le concept n’a plus aujourd’hui la même résonance. «Qu’est-ce que l’école russe aujourd’hui? Il y a vingt ans, la Russie a vécu un exode de professeurs. Maintenant, ils sont disséminés partout; il y a de l’école russe partout; c’est cela qui a fondamentalement changé.»
Ramener les artistes et les cerveaux en Russie, telle est l’une des ambitions de Denis Matsuev, directeur artistique de deux festivals: Stars on Baïkal à Irkoutsk et Crescendo. «J’invite notamment mes collègues et amis, cette nouvelle école russe, dispersée en Europe et aux États-Unis, ces artistes qui ont tant de succès ailleurs et ne sont pas connus en Russie.»
L’autre enjeu est celui des conservatoires, sujet sur lequel Matsuev tente de sensibiliser les dirigeants de son pays: «Je me bats aussi pour les jeunes musiciens, les jeunes professeurs. Leur salaire à Saint-Pétersbourg ou Moscou est de 500 $ par mois. Comment voulez-vous qu’ils ne soient pas tentés d’aller enseigner en Chine, où 50 à
60 millions de jeunes étudient le piano?» Créer pour les Russes les meilleures conditions pour enseigner chez eux aux meilleurs talents du pays, voilà aux yeux du pianiste citoyen «le problème et le défi de l’école russe».
***
MATSUEV À WILFRID-PELLETIER
Avec l’Orchestre du Théâtre Mariinski et Valery Gergiev. Berlioz: Les Troyens; Chasse royale et orage. Rachmaninov: Concerto pour piano et orchestre n° 3. Chostakovitch: Symphonie n° 15. Dimanche 14 mars à 19h30. Rens.: 514 842-2112. (Le 15 mars à Ottawa.)
Tout peut arriver, mais les constellations sont alignées pour que les mélomanes se souviennent du 14 mars 2010. Denis Matsuev sera accompagné par l’Orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg et son chef-vedette Valery Gergiev, une association cimentée par l’enregistrement d’un disque et une grande tournée internationale en cours.
L’apparition du phénomène Matsuev a attiré à nouveau l’attention sur le Concours Tchaïkovski de Moscou, qu’il a remporté en 1998. Jadis légendaires — on se souvient des victoires de Van Cliburn en 1958 et de Vladimir Ashkenazy en 1962 —, ces Olympiques de la musique, qui se tiennent aussi tous les quatre ans, semblaient avoir perdu un peu de leur lustre. Denis Matsuev a redonné au prix Tchaïkovski cette aura de soufre et d’exceptionnalité qui lui manquait tant depuis 30 ans.
Un monstre attachant
De mémoire de journaliste musical, dans la catégorie des pianistes d’airain, le seul phénomène équivalent à Matsuev apparu au cours des vingt dernières années est Arcadi Volodos. Outre le fait que j’ai du mal à écouter l’un et l’autre de ces pianistes tenter de jouer Schumann, la comparaison s’arrête là. Ayant eu l’occasion de discuter avec ces deux monstres du clavier, il ne m’est pas difficile de trouver Denis Matsuev incommensurablement plus drôle, détendu, vivant et attachant.
À mon collègue Eric Dahan, de Libération, qui l’interrogeait en 2007 sur l’angoisse qu’avait dû susciter son premier concert, à l’âge de neuf ans, Matsuev avait répondu: «La musique, je n’y pensais même pas! Ma priorité, c’était le foot [soccer] l’été, le hockey l’hiver.» Dans la même entrevue, on lit: «À 15 ans, il s’est déjà fracturé la main trois fois; mais le jour d’un concours destiné à révéler des jeunes pianistes, il ne renonce pas à disputer un match. “Étant avant-centre, pas question de planter. Notre équipe a gagné. Après, j’ai filé au Philharmonique, où j’ai eu le premier prix.”»
Denis Matsuev est né à Irkoutsk, en Sibérie, de parents professeurs de piano. Alors que Denis est âgé de 15 ans, toute la famille fait le grand saut: 5000 kilomètres pour aller à Moscou! «Mon père était une personnalité de la ville d’Irkoutsk. Mais ils n’ont pas hésité; ils ont fait confiance à mon potentiel. Et c’était en 1990, une époque de tant de bouleversements», reconnaît Denis Matsuev en entrevue au Devoir. Ses parents l’accompagnent fréquemment en tournée: «Mon père est toujours mon professeur. Il ne me donne pas des leçons tous les jours, mais nous parlons de musique chaque jour.» Cette relation fusionnelle rappelle celle du chef Mariss Jansons avec son père Arvid, chef d’orchestre lui aussi.
D’autres l’accompagnent parfois. Son piano, par exemple, ou son technicien. «Quand j’ai gagné le Concours Tchaïkovski, je jouais sur un piano Yamaha. Par la suite, les représentants de Yamaha sont devenus des partenaires et des amis. Je travaille avec Kasuto Osato, le technicien qui réglait les pianos de Richter dans les dix dernières années. C’est un homme exceptionnel, capable de régler les pianos en fonction des oeuvres, des artistes, des salles…»
L’exode des cerveaux
Denis Matsuev se souvient de sa seule collaboration avec le grand Evgueny Svetlanov. C’était dans le 3e Concerto de Rachmaninov justement: «Une expérience très spéciale. À vrai dire, ce n’était pas un accompagnement, mais un flot symphonique avec un son énorme.»
La quête de la sonorité est le défi le plus important aux yeux du pianiste: «Je lutte tous les jours pour cela. Mon père m’a toujours répété: “Tu dois trouver le son.” C’est le secret, la clé: porter le son d’un pianissimo jusqu’à la dernière rangée de spectateurs dans chaque salle.»
Denis Matsuev se voit-il comme un maillon d’une école russe? «Je fais partie naturellement d’une école russe, car j’ai étudié à Moscou et, de mes deux professeurs, l’un était élève de Neuhaus, l’autre de Ginzburg. Ce sont deux styles très différents, mais c’est forcément l’école russe.»
Mais le concept n’a plus aujourd’hui la même résonance. «Qu’est-ce que l’école russe aujourd’hui? Il y a vingt ans, la Russie a vécu un exode de professeurs. Maintenant, ils sont disséminés partout; il y a de l’école russe partout; c’est cela qui a fondamentalement changé.»
Ramener les artistes et les cerveaux en Russie, telle est l’une des ambitions de Denis Matsuev, directeur artistique de deux festivals: Stars on Baïkal à Irkoutsk et Crescendo. «J’invite notamment mes collègues et amis, cette nouvelle école russe, dispersée en Europe et aux États-Unis, ces artistes qui ont tant de succès ailleurs et ne sont pas connus en Russie.»
L’autre enjeu est celui des conservatoires, sujet sur lequel Matsuev tente de sensibiliser les dirigeants de son pays: «Je me bats aussi pour les jeunes musiciens, les jeunes professeurs. Leur salaire à Saint-Pétersbourg ou Moscou est de 500 $ par mois. Comment voulez-vous qu’ils ne soient pas tentés d’aller enseigner en Chine, où 50 à
60 millions de jeunes étudient le piano?» Créer pour les Russes les meilleures conditions pour enseigner chez eux aux meilleurs talents du pays, voilà aux yeux du pianiste citoyen «le problème et le défi de l’école russe».
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MATSUEV À WILFRID-PELLETIER
Avec l’Orchestre du Théâtre Mariinski et Valery Gergiev. Berlioz: Les Troyens; Chasse royale et orage. Rachmaninov: Concerto pour piano et orchestre n° 3. Chostakovitch: Symphonie n° 15. Dimanche 14 mars à 19h30. Rens.: 514 842-2112. (Le 15 mars à Ottawa.)
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