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Vitrine du disque - 6 février 2010

Le Devoir   5 février 2010  Musique
Disque
Disque
Chanson
La Superbe
Benjamin Biolay
Naïve

La dernière fois, on avait tiqué. Trop crado à gogo, son Trash yéyé. Trop malpropre exprès, Gainsbarre de pacotille. Mais là, oh la la, c'est autre chose. C'est Benjamin Biolay qui remplit toutes les promesses faites en dix ans, en son nom ou au service de monsieur Henri, de madame Gréco, de Keren Ann, etc. Enfin l'épanouissement, l'accomplissement. Ce double disque — ou triple vinyle, au choix — est un roman chanté en 23 chapitres où il n'y a presque rien de trop et rien qui ne soit de l'auteur (Gainsbourg, Bashung, il a tout intégré). Passionnant inventaire de tous les Biolay qui coexistent en Benjamin, La Superbe n'est pas moins humain parce que somptueux: la sincérité, a-t-il fini par reconnaître, n'empêche pas le style. Il y a des chansons qui coupent le souffle (L'espoir fait vivre), d'autres qui nouent la gorge (Ton héritage), d'autres encore qui sont des exploits d'écriture (Brandt Rhapsodie, avec Jeanne Cherhal, dialogue en post-it). Si La Superbe ne triomphe pas aux Victoires, la France est perdue (extrait sonore sur ledevoir.com/culture/musique)

Sylvain Cormier


Benjamin Biolay: Brandt Rhapsodie


***

Reprises

Luce
Luce Dufault
Lunou - Dep

Un autre album de reprises? Je suis comme vous, j'en ai jusque-là d'Ima la tronçonneuse d'immortelles, des Lost Fingers qui vont finir par nous servir Patof Blou en manouche. Alors Luce? C'est pas pareil, Luce. Elle, ça lui vient d'en dedans, ces chansons, ces succès, ces standards. Tellement siens depuis longtemps qu'elle ne fait pas que les interpréter, elle les enfante. Dans le bonheur et la saine douleur. C'est bien pourquoi ça s'intitule Luce, tout court. C'est elle, c'est son oeuvre. Zéro manoeuvre de carrière en mal de visibilité. Dix ans après Soir de première, elle avait besoin de chanter ses airs chéris comme de respirer ou d'aimer ses enfants. Écoutez, recevez dans le ventre Many Rivers to Cross, Since I Fell for You, et faites le plein. D'âme. D'amour. De désir. Insufflez-moi ces cuivres amples, tâtez-moi la souplesse plus Stax que Stax de l'instrumentation, et mesurez l'écart avec les receleurs de camelote: l'album de reprises, ça peut aussi nous donner le meilleur d'une grande chanteuse (extrait sonore sur ledevoir.com/culture/musique).

Sylvain Cormier


Luce Dufault: Many Rivers to Cross


***

Folk mondial

HAND MADE
Hindi Zahra
Blue note

C'est l'une des étoiles montantes au firmament de la world internationale et, avec son folk pop mondialisant, on comprend que le caractère accessible de sa musique a tout pour plaire. Hindi Zhara, auteure, compositrice et arrangeuse, se sert de son bagage par touches délicates. De doux claquements rythmiques ponctueront une ballade aux effluves nostalgiques. De légères inflexions puisées dans son patrimoine berbère accompagneront de subtiles textures atmosphériques. Une voix riche jouera avec l'intemporalité, le plus souvent en anglais. On rappellera le blues saharien, la guitare manouche ou les cordes méditerranéennes. On syncopera une pièce avant de la rendre plus sautillante. On évoquera discrètement les rythmes de transe. On plongera dans les effets urbains qui colorent plus qu'ils ne noient. Toujours ces petits riens qui font la différence puisque, qu'importe l'arrangement, l'artiste impose le plus naturellement du monde une forte présence.

Yves Bernard

***

Jazz

Akokan
Roberto Fonseca
Justin Time

Il y a eu ça de bien avec la vague du Buena Vista Social Club: l'occasion de découvrir, parmi cette pléiade de musiciens qui en connaissaient un bout sur le troisième âge, un jeune pianiste, Roberto Fonseca, dont le passage auprès d'Ibrahim Ferrer et d'Omara Portuondo a propulsé la carrière. Fonseca a prouvé là qu'il était un brillant accompagnateur de chanteurs. Fort bien. Mais le pianiste est aussi et surtout un solide soliste jazz — et un showman de première. Zamazu, avec le spectacle qui a suivi en 2007 (au FIJM, notamment), l'établissait clairement, Akokan renforce cette conviction. Le style Fonseca s'y déploie dans toutes ses ramifications: fortes intensités suivies de phases sensibles, vigueur et lyrisme, couleurs chaudes tirées d'une palette riche, mélodies accrochantes. Son jazz revendique ouvertement l'influence de toutes les musiques cubaines et afro-cubaines: un éclectisme maîtrisé qui touche la bonne cible et auquel on pardonne quelques écarts vocaux moins pertinents. (extrait sonore sur ledevoir.com/culture/musique)

Guillaume Bourgault-Côté

Roberto Fonseca: Cuando Uno Crece


***

Classique

Prokofiev
Concertos pour piano n° 2 et n° 3. Sonate pour piano n° 2. Freddy Kempf (piano)
Orchestre philharmonique de Bergen, Andrew Litton. Bis SACD 1820 (SRI).

À côté de cette nouveauté, le même couplage (mais sans la sonate) par Kissin et Ashkenazy (EMI), tout juste couronné par un Grammy Award, apparaît presque comme une farce. Comment se fait-il? Comme dans de nombreux prix similaires, le collège électoral des Grammy comprend nombre de votants qui n'ont ni de près ni de loin entendu le disque auquel ils accordent leur suffrage! Tout membre dudit collège peut voter dans les catégories de son choix, donc, dans les disciplines dites marginales, les votes vont à «ce dont on a entendu parler», ou à «ce dont on connaît le nom». On en déduit que le patronyme Kissin est connu au-delà des frontières du classique. C'est tout. Pour la musique, on ira écouter la fascinante version Kempf-Litton, aux tempos tempérés mais à la puissance dévastatrice. Ce choix de tout faire entendre en pleine lumière est courageux en des temps de poudre aux yeux. Kempf et Litton n'auront jamais un Grammy, mais ils ont notre admiration. (extrait sonore sur ledevoir.com/culture/musique)

Christophe Huss


Prokofiev: Concerto pour piano no 2, 1er mouv


***

Classique

Sheppard
Media Vita et autres oeuvres sacrées
Stile Antico. Harmonia Mundi HMU 807509.

Constatation intéressante: contrairement à la maison mère, en France, Harmonia Mundi États-Unis n'a pas abandonné l'enregistrement SACD. Le disque qui paraît ici est écoutable par tout un chacun sur un lecteur CD en stéréo, mais il procurera aux amateurs équipés en multicanal une ivresse musicale et sonore absolue, tant la captation reproduit avec goût l'atmosphère d'une chapelle romane. Stile antico est un jeune ensemble anglais spécialisé dans la musique de la Renaissance. Pourtant, ces 14 musiciens n'ont aucune caractéristique des ensembles anglais habituels: les timbres des ténors ne sont pas serrés et les sopranos ne «posent» pas leurs aigus. Le style interprétatif rapproche ces musiciens de l'Ensemble Huelgas de Paul van Nevel: individualisation mais fusion des voix, longues lignes à la pulsation douce. Le traitement est appliqué à John Sheppard (1515-1558), dont l'inspiration n'a rien à envier au plus beau de Thomas Tallis. Si vous êtes un adepte du Studio de musique ancienne, ne manquez pas ce disque. (extrait sonoresur ledevoir.com/culture/musique)

Christophe Huss

John Sheppard: Responsory Gaude, Gaude, Gaude Maria


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