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    Donner pour mieux vendre

    Plusieurs groupes alternatifs donnent désormais leurs oeuvres au public en espérant plaire et susciter ainsi un rapide retour d'ascenseur

    4 février 2010 |Philippe Papineau | Musique
    Les cinq jeunes musiciens de Misteur Valaire ont été les premiers au Québec à offrir leur album complet en téléchargement gratuit. Déjà, plus de 40 000 internautes curieux ont tenté l’expérience, permettant ainsi au groupe électro-jazz d’attirer davantage de gens en salle.
    Photo: Raphaël Ouellet Les cinq jeunes musiciens de Misteur Valaire ont été les premiers au Québec à offrir leur album complet en téléchargement gratuit. Déjà, plus de 40 000 internautes curieux ont tenté l’expérience, permettant ainsi au groupe électro-jazz d’attirer davantage de gens en salle.

    La scène musicale alternative du Québec bouillonne de créateurs de talent, d'empêcheurs de tourner en rond et de formations audacieuses. Chez un disquaire, leurs noms seuls ne suffiraient cependant pas à les faire mieux connaître. Depuis quelque temps, plusieurs d'entre eux ont donc décidé d'éliminer l'intermédiaire du disque compact et de congédier ainsi le caissier afin d'être mieux entendus.

    Donner sa musique. La méthode n'est pas tout à fait nouvelle dans le monde de la musique, mais elle fait de plus en plus d'adeptes sur Internet, particulièrement chez les moins connus, ceux qui n'ont les mains liées par aucun contrat. Ces indépendants, libres de leurs mouvements et seuls responsables de leurs expériences, sont peut-être en train d'ouvrir une nouvelle voie vers des publics de plus en plus frileux pour des raisons financières. On ne donne plus son argent pour se plonger totalement dans l'inconnu.

    Ils s'appellent Maxime Robin, Misteur Valaire, Les Incendiaires, Bravofunken, Les Psycho Riders, Vanesse Pariétaire, Man an Ocean, Joël Martel ou Grosse Distortion, et à l'instar des rares Radiohead de ce monde, ils ont tous offert aux internautes leurs plus récentes compositions sur la Toile. Même pas obligé d'entrer son numéro de carte de crédit: il suffit souvent d'une adresse courriel et les fichiers MP3 se déversent en quelques secondes sur votre ordinateur.

    La stratégie marketing, puisque c'en est une, peut sembler extrême, mais elle reflète bien la réalité du moment: l'industrie du disque périclite, les ventes de disques chutent, et la musique gratuite est plus que jamais omniprésente, de YouTube jusqu'aux webradios en passant par les nombreux sites de téléchargement pas vraiment légaux.

    Créer de l'achalandage

    «Le format CD était un mal nécessaire. Maintenant, on peut faire sans», croit le producteur de rythmes hip-hop et électro Maxime Robin, qui offre sa musique en ligne contre une contribution volontaire. À votre bon coeur, messieurs dames: on passe le chapeau.

    L'avis de Maxime Robin est partagé par Jérôme Labonté, claviériste du groupe Bravofunken, qui distribue depuis un mois son premier minialbum sur son site Internet: «En observant nos comportements d'acheteurs et en voyant comment les gens autour de nous consommaient la musique, on s'est dit que donner notre disque était la façon de faire la plus représentative de la réalité.»

    Acteur de longue date de la scène alternative québécoise, Jean-Robert Bisaillon, fondateur du promoteur Web Iconoclaste, croit que le principal but poursuivi par une diffusion gratuite est d'attirer l'attention sur soi. «Tu donnes tes chansons dans le but de créer une forme d'achalandage, une forme de fidélité de la part de tes fans. À force de donner des trucs, les gens aiment vraiment ce que tu fais, viennent te revoir et s'intéressent à tes nouveautés. Et à terme, tu peux leur vendre.»

    Le cas le plus connu au Québec est celui du groupe électro-jazz Misteur Valaire qui, en pionnier de cette méthode, a donné son album Friterday Night à plus de 40 000 internautes en échange de leur adresse courriel. Un an et demi après sa parution, le disque a été mis en vente en magasin sans que soit retirée la version gratuite sur la Toile. À ce jour, Misteur Valaire a réussi à vendre plus de 750 exemplaires, une quantité qui aurait déjà été impressionnante pour un nouvel album d'un groupe du genre.

    Économiser et gagner de l'argent

    L'argent est aussi un des enjeux majeurs qui poussent les musiciens à distribuer leurs airs sans rien demander en retour. Le directeur du marketing de la radio universitaire montréalaise CISM, Marc-André Laporte, qui nourrit aussi le blogue Donne ta musique, connaît bien la partie. «Il y a quelques années, j'avais une entreprise qui imprimait des CD. Combien de fois j'ai vu des groupes imprimer mille disques, les envoyer en distribution dans les magasins et recevoir un chèque de redevances qui remboursait à peine la production!»

    En distribuant à tout vent des MP3 au lieu de vendre des exemplaires d'un CD en magasin ou en ligne — ce que font beaucoup d'artistes —, on élimine les frais d'impression. Chaque dollar économisé peut, à terme, entrer dans la colonne des profits. «Je peux économiser 70 % des dépenses, explique Maxime Robin, déjà mis en nomination à l'ADISQ. Et je grave des disques au besoin, pour la promotion surtout. Je fais mon argent ailleurs, grâce aux spectacles, à la marchandise, aux redevances de toutes sortes, aux dons...»

    Ces groupes du champ gauche déplacent donc l'entrée d'argent plus loin dans le processus de vie d'un album. «Mettre un album en ligne, c'est l'équivalent de l'échantillon qu'on trouvait à l'époque dans le publi-sac, explique Marc-André Laporte. C'est une invitation à plus, c'est ta carte de visite.» Une carte dont a grandement bénéficié Misteur Valaire. «Au lancement de notre album, il n'y avait pas grand monde... en fait, il n'y avait vraiment pas de monde!, dit en riant Luis Clavis, de Misteur Valaire. Et aujourd'hui, on va en région, où on n'a vraiment pas fait de développement, et il y a du monde dans les salles.» Selon les chiffres du groupe qui a rempli le Club Soda en mars dernier, plus de 56 % de leurs revenus proviennent des concerts.

    Le musicien chicoutimien Joël Martel, qui donne lui aussi la musique de l'ensemble de ses projets, émet cependant un sérieux bémol. «Il faut être réaliste, je ne peux pas donner 150 shows par année!» Jean-Robert Bisaillon soulève aussi un doute: «Les gens ne peuvent pas sortir tous les soirs, croit l'ancien membre du groupe French B. Il y a des limites à compenser les pertes de l'enregistrement sonore par le spectacle. Ça fait partie d'un des canaux de revenus qui vont compenser, mais pas en totalité.»

    Chose certaine, et tous les partis semblent s'entendre sur ce fait, le fait de donner ses pièces ne constitue qu'une partie de la solution du puzzle. Cette générosité de surface doit forcément s'accompagner d'un travail de fond de longue haleine, entre autres sur les différents réseaux sociaux existant sur Internet. «Ce n'est pas une finalité, il ne faut pas se fier juste à ça, assure Luis, de Misteur Valaire. Mais ça nous a beaucoup aidés, et ça peut être extrêmement efficace pour plusieurs».

    Six pièces d'artistes qui donnent leur musique:

    Bravofunken: Les Animaux

    Grosse distortion: Toute bonne chose a une fin

    Les Incendiaires: Il n'y a pas de valentin

    Martel Solo: 25 juin 2009

    Maxime Robin: Comme

    Misteur Valaire: Press 2














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