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Jazz - Les gentlemen du piano

Hank et Oliver Jones en duo, une affaire de classe

Guillaume Bourgault-Côté   17 octobre 2009  Musique
Oliver Jones
Photo : FIJM
Oliver Jones
Au bout du fil, Oliver Jones est comme toujours courtois. La gentillesse même, et de bons mots pour tout le monde. Mais quand il parle de Hank Jones, il y a plus: des hésitations qui racontent un respect profond et une note sentie d'admiration pour le vénérable pianiste qui frappe encore (et fort bien) les touches à 91 ans.

Ce matin d'automne froid, Oliver Jones est ravi: son nouvel album, Pleased to Meet You — un duo avec Hank Jones, dédié à leur ami commun Oscar Peterson —, lui permet de réaliser le « rêve de plus en plus rare de jouer avec quelqu'un de plus vieux que [soi] ». À 75 ans, on en profite, dit-il.

Mais c'est évidemment cette rencontre avec l'autre Mr. Jones du piano qui lui accroche ce sourire dans la voix. Hank Jones? Nonagénaire et dernier survivant d'une formidable famille de jazzmen regroupant ses frères Elvin (le batteur du quartet de John Coltrane) et Thad (trompettiste et chef d'orchestre). Un parcours exemplaire sur sept décennies, pas de dope, ni d'alcool ou de passages à vide, juste une immense carrière menée aux côtés des autres géants de la discipline — Charlie Parker, Ella Fitzgerald, Max Roach, Cannonball Adderley, Coleman Hawkins... name it, il était là —, apprécié de tous parce que fiable sur tous les points.

Il était aussi là, sur la fameuse photo noir et blanc A Great Day in Harlem, prise en 1958 par Art Kane. Les deux pieds dans l'Histoire. En veston-cravate, comme toujours. « Il dort en complet, croit Oliver Jones. Ça veut dire qu'il est toujours prêt à jouer. »

Parfait...

Hank Jones, donc, qu'Oliver a rencontré une première fois au début des années 1980, avec qui il s'est produit à quelques reprises (en 1989 à Montréal, notamment) sans jamais avoir poussé l'expérience jusqu'au studio. La présence de Hank au FIJM pour quatre concerts en 2008 a permis aux deux hommes de renouer et de graver du matériel pour la postérité.

En résulte un album en tous points agréable. Léger dans le ton sans être dépouillé de sens. Du Steinway au Yamaha à queue noire, les échanges coulent avec finesse autour d'arrangements dépouillés (le programme a été décidé le jour même). Limpidité, fluidité et élégance: la rencontre des deux gentlemen du piano jazz est probante.

« On a des styles assez comparables, indique Oliver Jones, mais il a tout de même fallu que je me tranquillise un peu. C'est normal de laisser le maître imposer le rythme ou le ton. Hank est un pianiste très calme, il est plus "smooth" que moi. C'était plus facile pour moi de suivre Hank que

l'inverse. » Moment de réflexion pour Oliver. Puis il ajoute: « Je pense qu'on a bien réussi, parce que personne ne peut dire qui joue quoi sur l'album. »

Le jeu précis de Hank Jones fascine Oliver Jones au plus haut point. « Ça ne date pas d'hier... C'est quelqu'un qui donne un sens à chaque note. Il ne joue rien pour rien. Chaque note est spéciale pour lui, tout est clair dans sa tête. Moi, comme d'autres, je vais chercher parfois le bon ton dans un passage. Mais lui est parfait, et il y arrivera avec moins de notes. C'est une manière remarquable de jouer du piano. Et au final, je pense qu'il n'a pas fait une seule mauvaise note depuis 50 ans... »

Ceux qui l'ont vu à Montréal en 2008 l'ont bien remarqué: Hank Jones joue à 90 ans comme à 50, un peu de vélocité en moins. L'impression que le temps, sur ses doigts, n'a pas d'emprise. « Impossible de deviner son âge à l'écoute, relève Oliver. Ce n'est pas le premier pianiste à jouer à un âge aussi avancé, mais c'est remarquable d'observer à quel point il a toujours su s'adapter. Il n'est pas daté: il arrive à faire des choses que les jeunes pianistes contemporains font aujourd'hui. Moi, ça m'impressionne beaucoup. »

Entre autres parce que Oliver Jones a toujours été préoccupé par cette idée de ne pas laisser la vieillesse affecter le jeu. « Souvent, je me dis que mon temps est passé, confie-t-il. J'écoute des jeunes comme Brad Mehldau, les nouveaux styles qui surgissent, et je me dis que les gens n'accepteront plus après ça de revenir au style que moi je pratique. Sauf que je pars du principe qu'on apprend toujours, chaque jour, et qu'en intégrant ces apprentissages à notre personnalité musicale, on demeure actuel. Je ne veux pas être daté, je ne veux pas continuer à jouer si je n'en suis plus capable. Mais je regarde Hank Jones aller et je me dis qu'il doit me rester au moins trois ou quatre bonnes années devant moi. »
 
 
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