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Disques - Blanche dehors, rouge en dedans

Chloé Sainte-Marie propose un premier album en innu

Isabelle Paré   19 septembre 2009  Musique
Chloé Sainte-Marie est de retour avec un album en langue innue.
Photo : Jacques Grenier
Chloé Sainte-Marie est de retour avec un album en langue innue.
La chevelure écarlate en bataille, le pas lent et les mains qui fouettent l'air avec conviction: Chloé Sainte-Marie, la battante, est de retour. Mais pas pour chanter l'amour qui se déchire, la maladie ou la mort qui guette. Non, cette fois, elle chante une langue oubliée, crie les mots d'une nation meurtrie et, surtout, dit les pleurs d'un peuple en sursis.

Après Je marche à toi (2002) et Parle-moi (2005), plongées en apnée inspirées par la maladie de son conjoint Gilles Carle, Chloé Sainte-Marie continue de marcher sur le fil ténu de la douleur, d'être la coloc des révoltes étouffées. Celle qui a toujours exprimé sa furie avec les mots des autres récidive cette fois en langue innue, dans un album tout entier composé par le poète Philippe Mackenzie. Un ami de longue date, connu sur le plateau du film La Postière.

Avec Nitshisseniten e tshissenitamin, ou Je sais que tu sais, Chloé Sainte-Marie se dévoile encore une fois têtue, sans artifices, vibrant à la moindre injustice. Le jour de l'entrevue, fatiguée par une nuit blanche, elle s'embarrasse peu de son image et se prête sans broncher aux séances de photographie. Elle plonge la main dans une penderie où trois chandails de résille se battent en duel, dans le petit logement de HLM qui lui sert de pied-à-terre.

Voyage initiatique

Pas compliquée, la Chloé. Mais décidée, ça oui. Pour sonder l'âme des peuples premiers, elle a parcouru l'arrière-pays, de Masteuiash à Maliotenam, et décrypté pendant plus d'un an les complexes labiales de la langue innue avec sa coach et copine «bibitte», poète innue plus connue sous le nom de

Joséphine Bacon.

«Ce projet, c'est carrément venu d'elle. Je n'aurais jamais osé dire: "Moi, la Blanche, je vais faire un disque en innu." C'est bibitte qui m'a tout appris, m'a initiée au peuple autochtone. Sans elle, rien n'aurait existé», insiste Sainte-Marie.

Cette immersion au coeur du monde fait figure de voyage initiatique, puisque toute la vie de Gilles Carle, métis de naissance né à Matagami, a été teintée par ses origines. L'ombre de l'auteur de La Mort d'un bûcheron plane encore et toujours sur l'oeuvre de son égérie. De son lit, le grand malade a assisté à tout l'enregistrement de l'album, jure la fidèle amoureuse. «Mon ami Roméo Saganash me dit toujours: les Métis sont rouges dehors, blancs en dedans, comme Gilles. La pomme, c'est le symbole des Métis. Et je le suis peut-être un peu moi-même», avoue l'artiste, repoussant la mèche carmin qui tombe sur ses yeux d'acier.

Chloé Sainte-Marie ressemble d'ailleurs à cette femme métisse, étouffée par une pomme, qu'arbore la pochette du CD, dessinée par Gilles avant que la maladie n'ait raison de sa dextérité. Embrasser la langue innue, c'est aussi l'ultime hommage offert du bout des lèvres à ce Métis algonquin tant aimé, en train de mourir à petit feu, comme son peuple. «Si je n'avais pas vécu avec Gilles Carle, rien de cela ne serait arrivé. Je sais que tu sais, c'est retourner aux sources, toucher au monde où a grandi Gilles. Gilles... c'est encore ma clef de voûte», confie-t-elle.

Enveloppée par les mélodies de Mackenzie, la voix de Sainte-Marie se moule avec fluidité aux douces intonations de la langue innue. Guitare, cordes, chant choral et claviers embrassent des textes épris de justice, mais jamais revanchards. «Tu ne me regardes pas /Tu ne me vois pas / Tu ne m'entends pas / Tu ne m'écoutes pas / Tu ne me parles pas», clame Nitshisseniten e tshissenitamin, un poème de «bibitte», maître à penser de l'artiste.

Frêle et menue, Sainte-Marie affiche la carrure mentale d'un footballeur. Porte-voix des aidants naturels, après 17 ans passés au chevet de son grand malade, la battante prête ainsi son épaule à une nouvelle cause. «Pour moi, ce n'est même pas une mission. Je ne supporte pas qu'un peuple soit détruit et qu'une langue disparaisse. Ça ne me rentre pas dans la tête. J'ai ça dans le sang!», dit-elle. Non, elle ne supporte vraiment pas ça. Déjà trop rouge dedans, blanche dehors...

***

Nitshisseniten e tshissenitamin

«Je sais que tu sais»

Chloé Sainte-Marie

2009 GSI Musique
 
 
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