Woodstock à vendre
Le dernier hourra des marchands
La presque totale en six disques, le résumé en deux disques, des rééditions de la bande originale du film, des prestations intégrales, le coffret DVD avec primes et bébelles, et plus de T-shirts qu'il n'y a de jours dans une année non bissextile: la surenchère commémorative en musique, en images et en produits dérivés.
Carlos, par Carlos Santana. Non, ce n'est pas un livre. Pas une compilation sur disque ni un DVD. Je vous le donne en mille: ce sont des godasses. Pardon: des souliers très design. «Hip, hot, fashionable shoes inspired by the passion and energy that embodies Santana's music.» Des souliers imprégnés de l'esprit Woodstock. Non, il n'y a pas de boue collée artificiellement aux semelles.
Il est beau, l'héritage de la nation Woodstock. Dans le petit livret où la collection Carlos a sa page, livret inclus dans l'édition DVD grand luxe de Woodstock, le film documentaire de Michael Wadleigh, on trouve aussi une pub du fabricant de guitares Fender (une Stratocaster blanche modèle Jimi Hendrix-à-Woodstock, pour gaucher). Et des réclames pour le Bethel Museum et quelques livres, notamment The Road to Woodstock par Michael Lang, le fameux hippie à tête de Charlebois qui vit de ses rentes d'organisateur-ayant droit du festival depuis très exactement 40 ans.
Pointe émergée de l'iceberg. Sur le Web, dans les librairies et chez les disquaires, c'est carrément la déferlante Woodstock. Sur le seul site du vendeur en ligne zazzle.ca, au rayon des Woodstock Festival Gifts, on dénombre 770 articles. Les habituels T-shirts et tasses de café, mais aussi des planches à rouler, des tapis de souris, des tabliers pour la cuisine, etc. À quand la mégaboutique de «rock memorabilia», avec l'étage des produits Elvis, l'étage Beatles, l'étage Woodstock, l'étage grunge? Misère de misère. En est-on là?
Hélas oui. Mais pas pour longtemps. Vous vous dites, un brin dégoûtés: si on en fait autant au 40e, ce sera monstrueux au 50e. Mais non. Au cinquantième anniversaire, la génération Woodstock avoisinera les 70 ans. Le Rubicon de la retraite sera franchi: fatalement, l'intérêt fléchira. Il y a une limite à vouloir revivre sa jeunesse perdue. Il y a un point de non-retour financier, à partir duquel racheter ses jeunes années devient superflu. Comme pour les commémorations du Débarquement, il vient un moment où l'on se met à compter les survivants.
D'où cette frénésie marchande à l'occasion du 40e. Le marché est encore là, actif et mobile et voyant poindre la fin de la récession, le consommateur ciblé va encore dans les spectacles où les amplis sont montés à onze. Mais on sent que c'est le dernier grand hourra. D'autant que la dématérialisation du produit culturel (musique enregistrée, cinéma) accélère le mouvement: c'est maintenant ou jamais qu'il faut vendre Woodstock. Dont acte.
Woodstock, le menu
Parlons contenu. CD et DVD. Qu'offre-t-on? Il y a le choix. Tout dépend du désir d'approfondissement. L'amateur de surface trouvera son bonheur dans la compilation anniversaire Woodstock 40 chez Rhino-Warner. Deux disques, un échantillonnage plutôt heureux, que l'on préférera aux rééditions des deux volumes de la bande sonore originale du film, où les performances correspondaient aux séquences choisies dans le montage. Aussi trouve-t-on sur Woodstock 40 les notables ignorés du film: Johnny Winter, l'Incredible String Band, Creedence Clearwater Revival, Tim Hardin et son splendide Hang On to a Dream, et surtout Janis Joplin (qui a désormais aussi sa place dans le «Director's Cut» du film).
Le spéléologue sera également content: Woodstock - 40 Years On: Back to Yasgur's Farm, coffret de six disques, propose en 77 titres agencés chronologiquement un parcours pas à pas. Pour la première fois, on peut vivre la programmation des trois journées telle qu'elle se présentait, ce qui replace les choses dans leur contexte: on avait pas mal oublié qu'avant, entre et autour des performances célébrées des Who, Santana, Hendrix et autres Joe Cocker, les festivaliers s'étaient tapés Sweetwater. Et Quill. Et Bert Sommer, une sorte de Donovan de la côte ouest. Et aussi le Keef Hartley Band, faut-il noter, absent du coffret. Parlant des absents, pas trace non plus de Ten Years After et de The Band. Négos non abouties, suppose-t-on: il existe des bootlegs où le festival est disponible in extenso.
Autre coffret, The Woodstock Experience soumet pour la première fois au grand public des prestations complètes: les «sets» de l'Airplane, de Santana, de Sly & The Family Stone, de Winter et de Janis. Belle occasion d'évaluer les mérites de chacun. Le caractère brouillon du Jefferson Airplane finit par taper sur les nerfs, alors que Santana pète le feu pendant 45 minutes. Quand on pense que le groupe de Carlos avait seulement quelques shows d'universités dans le corps, c'est stupéfiant d'efficacité et d'énergie canalisée. Pas des piétons, même sans les chaussures Carlos.
Mais tout ça n'est bon qu'à entendre. L'expérience Woodstock doit être vue et entendue: à choisir, c'est l'Ultimate Collector's Edition du film qui satisfait le mieux les sens (manque l'odeur des Port-O-San et de centaines de milliers de jeunes gens pas lavés, on ne s'en plaindra point). Le coffret DVD n'est pas seulement un trip d'acide de desig, avec le boîtier en veste de suède à franges (plus l'écusson brodé du logo), l'enveloppe aux gadgets avec le facsimilé du billet et les messages de festivaliers tels qu'épinglés sur les babillards. Le vrai cadeau, c'est le métrage inédit: près de trois heures de performances et d'images d'ambiance qui s'ajoutent à la version déjà enrichie du film. Ce n'est pas rien. Voir Joe Cocker et son Grease Band, machine parfaitement huilée dans Something's Coming On, confirme l'impression si forte laissée par With a Litlle Help from My Friends: le Mad Dog n'a jamais été meilleur.
Ici encore, malgré ce luxe de minutes en sus et la profusion de vignettes documentaires, on a laissé de côté des moments importants: j'en veux pour preuve The Lost Performances, une VHS parue à l'occasion du 25e en 1994, qui nous montrait The Band jouant The Weight, Crosby, Stills & Nash chantant la Blackbird des Beatles, la superbe Melanie égratignant Birthday in the Sun de son beau timbre rauque, etc. Pourquoi ne pas inclure aussi tout ça? Une rapide recherche sur YouTube permet de voir d'autres performances encore, Spinning Wheel par Blood, Sweat & Tears, White Rabbit par l'Airplane, Tears of Rage par The Band, et ainsi de suite. À la fin, c'est encore sous le manteau qu'on trouvera: la version «ultimate» autorisée n'est jamais vraiment «ultimate». C'est comme la lessive aux enzymes. On peut toujours faire plus mieux amélioré. La suite dans dix ans. Rendez-vous au 50e, à la parade des anciens combattants.
Carlos, par Carlos Santana. Non, ce n'est pas un livre. Pas une compilation sur disque ni un DVD. Je vous le donne en mille: ce sont des godasses. Pardon: des souliers très design. «Hip, hot, fashionable shoes inspired by the passion and energy that embodies Santana's music.» Des souliers imprégnés de l'esprit Woodstock. Non, il n'y a pas de boue collée artificiellement aux semelles.
Il est beau, l'héritage de la nation Woodstock. Dans le petit livret où la collection Carlos a sa page, livret inclus dans l'édition DVD grand luxe de Woodstock, le film documentaire de Michael Wadleigh, on trouve aussi une pub du fabricant de guitares Fender (une Stratocaster blanche modèle Jimi Hendrix-à-Woodstock, pour gaucher). Et des réclames pour le Bethel Museum et quelques livres, notamment The Road to Woodstock par Michael Lang, le fameux hippie à tête de Charlebois qui vit de ses rentes d'organisateur-ayant droit du festival depuis très exactement 40 ans.
Pointe émergée de l'iceberg. Sur le Web, dans les librairies et chez les disquaires, c'est carrément la déferlante Woodstock. Sur le seul site du vendeur en ligne zazzle.ca, au rayon des Woodstock Festival Gifts, on dénombre 770 articles. Les habituels T-shirts et tasses de café, mais aussi des planches à rouler, des tapis de souris, des tabliers pour la cuisine, etc. À quand la mégaboutique de «rock memorabilia», avec l'étage des produits Elvis, l'étage Beatles, l'étage Woodstock, l'étage grunge? Misère de misère. En est-on là?
Hélas oui. Mais pas pour longtemps. Vous vous dites, un brin dégoûtés: si on en fait autant au 40e, ce sera monstrueux au 50e. Mais non. Au cinquantième anniversaire, la génération Woodstock avoisinera les 70 ans. Le Rubicon de la retraite sera franchi: fatalement, l'intérêt fléchira. Il y a une limite à vouloir revivre sa jeunesse perdue. Il y a un point de non-retour financier, à partir duquel racheter ses jeunes années devient superflu. Comme pour les commémorations du Débarquement, il vient un moment où l'on se met à compter les survivants.
D'où cette frénésie marchande à l'occasion du 40e. Le marché est encore là, actif et mobile et voyant poindre la fin de la récession, le consommateur ciblé va encore dans les spectacles où les amplis sont montés à onze. Mais on sent que c'est le dernier grand hourra. D'autant que la dématérialisation du produit culturel (musique enregistrée, cinéma) accélère le mouvement: c'est maintenant ou jamais qu'il faut vendre Woodstock. Dont acte.
Woodstock, le menu
Parlons contenu. CD et DVD. Qu'offre-t-on? Il y a le choix. Tout dépend du désir d'approfondissement. L'amateur de surface trouvera son bonheur dans la compilation anniversaire Woodstock 40 chez Rhino-Warner. Deux disques, un échantillonnage plutôt heureux, que l'on préférera aux rééditions des deux volumes de la bande sonore originale du film, où les performances correspondaient aux séquences choisies dans le montage. Aussi trouve-t-on sur Woodstock 40 les notables ignorés du film: Johnny Winter, l'Incredible String Band, Creedence Clearwater Revival, Tim Hardin et son splendide Hang On to a Dream, et surtout Janis Joplin (qui a désormais aussi sa place dans le «Director's Cut» du film).
Le spéléologue sera également content: Woodstock - 40 Years On: Back to Yasgur's Farm, coffret de six disques, propose en 77 titres agencés chronologiquement un parcours pas à pas. Pour la première fois, on peut vivre la programmation des trois journées telle qu'elle se présentait, ce qui replace les choses dans leur contexte: on avait pas mal oublié qu'avant, entre et autour des performances célébrées des Who, Santana, Hendrix et autres Joe Cocker, les festivaliers s'étaient tapés Sweetwater. Et Quill. Et Bert Sommer, une sorte de Donovan de la côte ouest. Et aussi le Keef Hartley Band, faut-il noter, absent du coffret. Parlant des absents, pas trace non plus de Ten Years After et de The Band. Négos non abouties, suppose-t-on: il existe des bootlegs où le festival est disponible in extenso.
Autre coffret, The Woodstock Experience soumet pour la première fois au grand public des prestations complètes: les «sets» de l'Airplane, de Santana, de Sly & The Family Stone, de Winter et de Janis. Belle occasion d'évaluer les mérites de chacun. Le caractère brouillon du Jefferson Airplane finit par taper sur les nerfs, alors que Santana pète le feu pendant 45 minutes. Quand on pense que le groupe de Carlos avait seulement quelques shows d'universités dans le corps, c'est stupéfiant d'efficacité et d'énergie canalisée. Pas des piétons, même sans les chaussures Carlos.
Mais tout ça n'est bon qu'à entendre. L'expérience Woodstock doit être vue et entendue: à choisir, c'est l'Ultimate Collector's Edition du film qui satisfait le mieux les sens (manque l'odeur des Port-O-San et de centaines de milliers de jeunes gens pas lavés, on ne s'en plaindra point). Le coffret DVD n'est pas seulement un trip d'acide de desig, avec le boîtier en veste de suède à franges (plus l'écusson brodé du logo), l'enveloppe aux gadgets avec le facsimilé du billet et les messages de festivaliers tels qu'épinglés sur les babillards. Le vrai cadeau, c'est le métrage inédit: près de trois heures de performances et d'images d'ambiance qui s'ajoutent à la version déjà enrichie du film. Ce n'est pas rien. Voir Joe Cocker et son Grease Band, machine parfaitement huilée dans Something's Coming On, confirme l'impression si forte laissée par With a Litlle Help from My Friends: le Mad Dog n'a jamais été meilleur.
Ici encore, malgré ce luxe de minutes en sus et la profusion de vignettes documentaires, on a laissé de côté des moments importants: j'en veux pour preuve The Lost Performances, une VHS parue à l'occasion du 25e en 1994, qui nous montrait The Band jouant The Weight, Crosby, Stills & Nash chantant la Blackbird des Beatles, la superbe Melanie égratignant Birthday in the Sun de son beau timbre rauque, etc. Pourquoi ne pas inclure aussi tout ça? Une rapide recherche sur YouTube permet de voir d'autres performances encore, Spinning Wheel par Blood, Sweat & Tears, White Rabbit par l'Airplane, Tears of Rage par The Band, et ainsi de suite. À la fin, c'est encore sous le manteau qu'on trouvera: la version «ultimate» autorisée n'est jamais vraiment «ultimate». C'est comme la lessive aux enzymes. On peut toujours faire plus mieux amélioré. La suite dans dix ans. Rendez-vous au 50e, à la parade des anciens combattants.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

