Pèlerinage à White Lake
Photo : Agence France-Presse
Duke Devlin est parti du Texas pour faire la fête à Woodstock, en 1969. Et il n’est jamais reparti. Il pose ici devant les terres de Max Yasgur, qui accueillirent le mythique rassemblement.
Ci-dessous, un texte de 1991. Écrit moins d'un an après mon entrée au journal. Ma grande période de pèlerinages: j'ambitionnais d'aller partout où l'histoire du rock s'était vécue. J'avais vu vingt fois Woodstock, le film. Gros morceau de ma mythologie. Avec mon meilleur copain, on a fait le voyage jusqu'à White Lake, simple détour en chemin vers New York. C'était le site du festival bien avant qu'on en fasse une attraction touristique et que l'on y érige le Museum of Bethel Woods.
Non, je n'étais pas à Woodstock. J'avais huit ans et demi en août 1969 et les hippies m'effrayaient avec leurs cheveux longs, de sorte que je leur préférais la compagnie de Fleagle, de Bingo, de Drooper et de Snorky (les Banana Splits). Et pourtant, comme des milliers d'autres qui y étaient vraiment, ou qui n'y étaient pas mais auraient bien voulu y être, ou bien qui font croire à qui veut l'entendre qu'ils y étaient — après tout, comment vérifier? —, ou encore qui ne se souviennent plus très bien de ce qu'ils ont fait à l'été 1969 et qui supposent qu'ils y étaient, je me suis rendu en pèlerinage au lieu même des «three days of fun and music» du festival de Woodstock. C'était au début de l'été.
Contrairement à Saint-Jacques-de-Compostelle ou à Sainte-Anne-de-Beaupré, le chemin du pèlerin désirant se recueillir sur le site exact du Woodstock Music & Arts Fair n'est pas balisé par le syndicat d'initiative local. Nombreux sont ceux et celles qui, en arrivant à Woodstock, dans l'État de New York, sont fort marris de découvrir que, si le festival y fut bel et bien conçu, c'est ailleurs qu'on l'accoucha. Plus précisément à 160 kilomètres au sud-ouest, sur les terres de Max Yasgur, à White Lake, une minuscule communauté rurale intégrée à la ville de Bethel, à l'extrême sud de la chaîne montagneuse des Catskills.
C'est donc à Bethel la bien nommée — Abraham, en effet, bâtit son premier autel dans la cité du même nom en Palestine — que se déroula la «première célébration de l'ère du Verseau», à Bethel que Crosby, Stills & Nash livrèrent avec un trac fou le deuxième concert de leur carrière, que les Grateful Dead se plantèrent si magistralement qu'ils exigèrent d'être exclus du film de l'événement, que Jimi Hendrix détourna l'hymne national américain au profit de la nation hippie, etc.
De Montréal à Bethel, 640 kilomètres, la porte à côté. Le pèlerin québécois n'a qu'à descendre l'Interstate 87 jusqu'à l'Interstate 84, prendre à l'ouest jusqu'au début de la route 17, remonter celle-ci jusqu'à la route secondaire 17B, laquelle traverse Bethel. Une équipée quelque peu déprimante à travers des contrées moribondes où les cinémas désaffectés et les commerces placardés des villes succèdent aux anciennes maisons de retraite pour juifs hassidiques et aux camps de vacances en décrépitude des campagnes.
Pour le pèlerin en quête de stations du chemin de croix, Bethel, pourtant inchangée depuis le milieu du siècle, offre peu. Quelques minutes suffisent pour retracer l'El Monaco Motel, qui tint lieu de quartier général aux organisateurs, le magasin général immortalisé par les caméras de Michael Wadleigh, ainsi que le garage de Ken Van Loan, celui-là même qui passa le plus clair du festival à tirer des champs et des fossés les Westphalia et autres Coccinelle embourbées. Nul écriteau, pas la moindre flèche indiquant la voie à suivre vers la terre promise. Il faut demander, et plusieurs feignent de ne pas savoir.
Par élimination, on trouve. Environ cinq kilomètres après Bethel, la 17B croise Hurd Road sur sa droite, une petite route sinueuse qui mène au sommet du site, que l'on reconnaît au premier coup d'oeil, avant même d'apercevoir la stèle installée en 1984 par les nouveaux propriétaires du terrain. Dès que le regard se pose sur ce véritable amphithéâtre naturel, constitué d'une série de collines juxtaposées dont les pentes douces convergent vers un petit boisé qui masque le fameux lac si prisé des festivaliers, le coeur du pèlerin s'arrête. On partage l'émotion de Michael Lang — le concepteur du festival — qui découvrit le site par hasard, et l'on s'écrie comme lui: c'est là! Et l'on devine la scène en contrebas, devant le boisé.
Le temps d'un pique-nique, trois autos et un 4x4 auront stoppé au même endroit, des Instamatic auront croqué des couples autour du petit monument et des index auront pointé à leur tour une scène imaginaire. L'homme au 4x4, un redneck local dans la vingtaine, me confiera ce qu'il confie à tout le monde. Qu'il en vient tous les jours et à toutes les heures, des pèlerins comme moi, l'année durant, mais qu'ils rappliquent par milliers en août, surtout depuis le 20e anniversaire.
«Vous savez, ajoutera-t-il, certain d'impressionner, chaque fois qu'on laboure, on trouve des ustensiles et des signes de peace!» Un peu plus et il me louait une pelle.
Non, je n'étais pas à Woodstock. J'avais huit ans et demi en août 1969 et les hippies m'effrayaient avec leurs cheveux longs, de sorte que je leur préférais la compagnie de Fleagle, de Bingo, de Drooper et de Snorky (les Banana Splits). Et pourtant, comme des milliers d'autres qui y étaient vraiment, ou qui n'y étaient pas mais auraient bien voulu y être, ou bien qui font croire à qui veut l'entendre qu'ils y étaient — après tout, comment vérifier? —, ou encore qui ne se souviennent plus très bien de ce qu'ils ont fait à l'été 1969 et qui supposent qu'ils y étaient, je me suis rendu en pèlerinage au lieu même des «three days of fun and music» du festival de Woodstock. C'était au début de l'été.
Contrairement à Saint-Jacques-de-Compostelle ou à Sainte-Anne-de-Beaupré, le chemin du pèlerin désirant se recueillir sur le site exact du Woodstock Music & Arts Fair n'est pas balisé par le syndicat d'initiative local. Nombreux sont ceux et celles qui, en arrivant à Woodstock, dans l'État de New York, sont fort marris de découvrir que, si le festival y fut bel et bien conçu, c'est ailleurs qu'on l'accoucha. Plus précisément à 160 kilomètres au sud-ouest, sur les terres de Max Yasgur, à White Lake, une minuscule communauté rurale intégrée à la ville de Bethel, à l'extrême sud de la chaîne montagneuse des Catskills.
C'est donc à Bethel la bien nommée — Abraham, en effet, bâtit son premier autel dans la cité du même nom en Palestine — que se déroula la «première célébration de l'ère du Verseau», à Bethel que Crosby, Stills & Nash livrèrent avec un trac fou le deuxième concert de leur carrière, que les Grateful Dead se plantèrent si magistralement qu'ils exigèrent d'être exclus du film de l'événement, que Jimi Hendrix détourna l'hymne national américain au profit de la nation hippie, etc.
De Montréal à Bethel, 640 kilomètres, la porte à côté. Le pèlerin québécois n'a qu'à descendre l'Interstate 87 jusqu'à l'Interstate 84, prendre à l'ouest jusqu'au début de la route 17, remonter celle-ci jusqu'à la route secondaire 17B, laquelle traverse Bethel. Une équipée quelque peu déprimante à travers des contrées moribondes où les cinémas désaffectés et les commerces placardés des villes succèdent aux anciennes maisons de retraite pour juifs hassidiques et aux camps de vacances en décrépitude des campagnes.
Pour le pèlerin en quête de stations du chemin de croix, Bethel, pourtant inchangée depuis le milieu du siècle, offre peu. Quelques minutes suffisent pour retracer l'El Monaco Motel, qui tint lieu de quartier général aux organisateurs, le magasin général immortalisé par les caméras de Michael Wadleigh, ainsi que le garage de Ken Van Loan, celui-là même qui passa le plus clair du festival à tirer des champs et des fossés les Westphalia et autres Coccinelle embourbées. Nul écriteau, pas la moindre flèche indiquant la voie à suivre vers la terre promise. Il faut demander, et plusieurs feignent de ne pas savoir.
Par élimination, on trouve. Environ cinq kilomètres après Bethel, la 17B croise Hurd Road sur sa droite, une petite route sinueuse qui mène au sommet du site, que l'on reconnaît au premier coup d'oeil, avant même d'apercevoir la stèle installée en 1984 par les nouveaux propriétaires du terrain. Dès que le regard se pose sur ce véritable amphithéâtre naturel, constitué d'une série de collines juxtaposées dont les pentes douces convergent vers un petit boisé qui masque le fameux lac si prisé des festivaliers, le coeur du pèlerin s'arrête. On partage l'émotion de Michael Lang — le concepteur du festival — qui découvrit le site par hasard, et l'on s'écrie comme lui: c'est là! Et l'on devine la scène en contrebas, devant le boisé.
Le temps d'un pique-nique, trois autos et un 4x4 auront stoppé au même endroit, des Instamatic auront croqué des couples autour du petit monument et des index auront pointé à leur tour une scène imaginaire. L'homme au 4x4, un redneck local dans la vingtaine, me confiera ce qu'il confie à tout le monde. Qu'il en vient tous les jours et à toutes les heures, des pèlerins comme moi, l'année durant, mais qu'ils rappliquent par milliers en août, surtout depuis le 20e anniversaire.
«Vous savez, ajoutera-t-il, certain d'impressionner, chaque fois qu'on laboure, on trouve des ustensiles et des signes de peace!» Un peu plus et il me louait une pelle.
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