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30 ans de jazz, de sueurs, de joies et de combats

Serge Truffaut   27 juin 2009  Musique
Photo : Jean-François Leblanc
Au fil des éditions du Festival international de jazz de Montréal, tous les poids lourds du genre ont défilé sur ses scènes. Aujourd'hui, cette esthétique musicale est dans l'entre-deux de l'histoire et de l'inconnu. Retour sur trois décennies.

Le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) est né il y a trente ans, entre un taux d'inflation stratosphérique, le renversement d'un dictateur royaliste en Iran par un dictateur pétri de diktats religieux et le... Festijazz. On l'a oublié mais, lorsque le tandem formé par Alain Simard et André Ménard a confectionné sa version festivalière, Doudou Boicel, propriétaire haut en couleur du Soleil levant, en était à la deuxième édition de son Festijazz!

Tout a ainsi commencé à l'enseigne de la concurrence, et donc d'une guerre sans merci entre les prétendants au titre du «festival-le-plus-meilleur-au-monde». Fort de toutes ses années passées à présenter, semaine après semaine, les voix les plus pertinentes du jazz, de Dizzy Gillespie à Archie Shepp en passant par Dexter Gordon ou McCoy Tyner, Boicel était bien introduit auprès des agents de ces derniers, mais pas du tout auprès des autorités locales.

Ses affiches, ses programmes, étaient toujours alléchants, toujours séduisants. Par contre, pour ce qui est de l'organisation, il en allait autrement. L'homme était sympathique? Sa gestion était à l'avenant, approximative. On se rappelle que, lors d'un show à la salle Wilfrid-Pelletier, sur les coups de minuit, Doudou était venu sur scène, avait interrompu les musiciens — John Lee Hooker, si l'on se souvient bien — et ordonné aux spectateurs présents de déguerpir. La raison? Les techniciens venaient de pénétrer dans la zone des heures... supplémentaires.

Au contraire, le duo Ménard-Simard, s'il n'avait pas un répertoire téléphonique aussi étoffé que celui de Boicel, maîtrisait la gestion, cultivait les relations avec les administrations publiques et travaillait les communications au corps. Là où le premier était chaleureux et enclin aux risques, les deuxièmes étaient efficaces et ambitieux. Point.

Au terme de sa troisième édition, qui avait permis d'entendre notamment Gerry Mulligan et Nina Simone, Boicel a jeté l'éponge. Il a perdu son combat. Après des débuts poussifs à la place des Nations, Simard et Ménard s'installèrent tout d'abord à l'Expo théâtre. De cette époque, on retient surtout la prestation de Tom Waits avec l'immense saxophoniste ténor Teddy Edwards qui, entre autres traits d'humour, affirmait toujours que Waits était membre de sa formation et non l'inverse, en plus d'assurer qu'il était «l'inventeur» de la traduction du be-bop au ténor. Passons.

De grands noms

Très vite, le duo décide de recentrer la géographie de sa création. Il opte pour la rue Saint-Denis, pour le théâtre du même nom, la salle de la Bibliothèque nationale, parfois une salle de l'UQAM, certains clubs, tout en proposant, la rue étant fermée, une ribambelle de spectacles gratuits. Il commence surtout à inviter les gros canons du genre.

Avant que la sixième édition ne soit conclue, McCoy Tyner, Jaco Pastorius, Zoot Sims, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Stan Getz, Sonny Rollins, Ornette Coleman, Scott Hamilton, Art Farmer et quelques autres avaient soufflé, chanté, convaincu ou agacé. De cette époque, on conserve un souvenir aussi vif qu'émouvant de la prestation signée par cet énorme groupe qu'était Sphere, soit Charlie Rouse au saxo, Kenny Barron au piano, Buster Williams à la contrebasse et Ben Riley à la batterie.

De cette époque, on conserve également un souvenir amusé par l'émergence et ensuite la persistance, année après année, d'une question radiophonique imbécile: «Pourquoi ne se passe-t-il rien entre deux festivals?» Réponse: «Parce qu'il s'en passe beaucoup.» On conserve aussi un souvenir éberlué par l'émergence et la constance d'une invitation, généralement radiophonique, à la médiocrité. De quoi s'agit-il? Celui qui a le malheur de préférer Dexter Gordon ou Zoot Sims à Kenny G. est un puriste, un jean-foutre, un Torquemada de la culture. Bref, il faut écouter idiot. Passons (bis).

Entre la cinquième et la dixième édition, le FIJM va établir sa notoriété en invitant tous les grands qu'il restait à inviter: Miles Davis, Dizzy Gillespie, Dexter Gordon, Oscar Peterson, le Modern Jazz Quartet, Hank Jones, Charlie Haden, Lee Konitz, Randy Weston, Joe Henderson, Jackie McLean, Benny Golson, Illinois Jacquet et le héros de la garde montante: Wynton Marsalis. C'est au cours de cette période que le public fut témoin d'un épisode inusité, étrange. Le pianiste Paul Bley constatant que Chet Baker était aussi amorphe qu'inconstant décida d'enfermer l'artiste maudit dans sa loge et revint jouer en solo.

Un tournant

Après le dixième FIJM, l'Équipe Spectra amorce un autre tournant entre deux polémiques avec le patron de Juste pour rire, Gilbert Rozon. Le coeur du litige? Les dates respectives de chacun des événements ainsi que les lieux. En grignotant mutuellement leurs territoires, les uns et les autres tentaient évidemment d'accaparer les faveurs financières des commanditaires et des annonceurs, sans oublier celles tout aussi lucratives des brasseries.

Le tournant? Le FIJM investit la Place des Arts. Dans la foulée, une foire commerciale va se greffer au site, le nombre de shows gratuits va être multiplié par dix, la collaboration de Radio-Canada — la grande oubliée de l'histoire — va se confirmer, des gouvernements étrangers, essentiellement européens, vont subventionner la présence de certains artistes, l'industrie du tabac ayant été interdite de publicité le fédéral a fini par compenser, une radio jazz est fondée qui s'avère un fiasco, la propriété des compagnies de disques est bouleversée, ce qui va compliquer passablement la mécanique inhérente à la programmation. Quoi d'autre? La mort passe par là.

Lorsqu'on pose un regard rétrospectif sur les trente ans du FIJM, on est frappé d'abord et avant tout par le nombre de musiciens s'étant produits au Saint-Denis, au Spectrum et à la Place des Arts et qui reposent désormais six pieds sous terre. Qu'on y pense: Ella, Sarah, Miles, Dizzy, Dexter, Zoot, Chet, Oscar, Art Blakey, Edwards, Max Roach, Getz, Count Basie, Willie Dixon, John Lee Hooker, Albert Collins, Billy Higgins, John Hicks, Ray Brown, Steve Lacy, Art Farmer, Illinois Jacquet, Charlie Rouse, Gerry Mulligan, Jaco Pastorius, Joe Zawinul, Elvin Jones, John Lewis, Milt Jackson, Jackie McLean...

En fait, depuis sa première édition, toute une génération, celle de l'âge d'or du jazz, n'est plus. Actuellement, le genre se cherche. Plus exactement, il est entre les mains de musiciens qui expérimentent. On pense au génial John Zorn, à David Murray, à Robert Glasper et à d'autres instrumentistes qui ne se contentent pas de lire et de relire ce que les artistes nommés plus haut ont composé.

Il y a une trentaine d'années, loi 101 oblige, le Rising Sun s'était transformé en Soleil levant. Dans quelques jours, on ne va pas inaugurer la Maison Oscar Peterson, mais bel et bien, poids de l'argent oblige, la Maison du jazz Rio Tinto Alcan (RTA) et la salle Astral. Ce vice toponymique symbolise tout.
 
 
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