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Les frères Lefèvre et le grand ancien

Christophe Huss   3 avril 2009  Musique
Un Lefèvre en cachait un autre: après Alain Lefèvre, pianiste, voici son frère David, violoniste. On avait entendu le duo en concert au Festival de Lanaudière l'été dernier. Un disque enregistré dans la foulée vient de paraître.

Incroyable hasard du calendrier des parutions discographiques, le CD des frères Lefèvre, consacré aux Sonates pour violon et piano de Franck et Lekeu — et augmenté de la courte Ballade-Fantaisie d'André Mathieu — paraît au moment où l'étiquette néerlandaise Brilliant publie sous licence l'intégrale des enregistrements réalisés par le duo Christian Ferras-Pierre Barbizet dans les années 1960 pour Deutsche Grammophon. Disque numéro un de ce coffret de quatre CD: les sonates de Franck et Lekeu!

Un mentor de famille

La juxtaposition n'est pas anecdotique, puisque Alain Lefèvre, alors au tout début de sa carrière, fut l'un des derniers accompagnateurs de Christian Ferras en concert. Le célèbre violoniste français, mort en 1982, enseigna également le violon à Gilles, un troisième frère musicien de la famille Lefèvre.

On pouvait craindre la juxtaposition du nouveau disque avec celui gravé par le duo mythique en 1966 et 1968. En ne vivant que de souvenirs toujours vaguement idéalisés, on pourrait affirmer que nos artistes «s'en tirent avec les honneurs». Ce serait péremptoire, imbécile et injuste, car une attentive écoute comparée nous montre que ce nouveau disque vaut beaucoup mieux que cela...

Concept sonore

Il y a d'abord ce qu'on avait déjà remarqué lors du concert: David et Alain Lefèvre ont la même conception de la production sonore. Celle-ci fait la différence entre leur version et maintes autres.

On sait que le son d'Alain Lefèvre est très nourri et intense. Il n'est pas pianiste à jouer du bout des doigts. David Lefèvre n'est pas non plus homme à caresser les cordes avec son archet. Autre caractéristique: l'exactitude dans le respect de la valeur des notes (leur longueur). Il en résulte une expression très intense.

L'intensité est justement une leçon délivrée par Christian Ferras à longueur d'enregistrements, notamment ses sidérants concertos de Beethoven, Brahms et Sibelius avec Herbert von Karajan. Non seulement David Lefèvre soutient la comparaison, mais il convainc nos oreilles contemporaines en dosant le vibrato de manière plus discrète. L'attitude porte ses fruits dans le second volet de la Sonate de Franck, dans lequel le violon de Ferras a une légère tendance à pleurnicher.

Au rayon pianistique, Alain Lefèvre l'emporte sans hésiter sur le très fin et sûr Pierre Barbizet, qui n'a pas la pâte sonore du pianiste québécois. On écoutera l'entrée en matière du même second mouvement de Franck: elle dit tout...

Cette manière caractéristique de «labourer la musique» possède ses corollaires habituels: les tempos sont plus lents chez les frères Lefèvre. Ce n'est pas une quelconque paresse ou fadeur, c'est le temps qu'il faut pour habiter les notes. De ce point de vue, Ferras et Barbizet sont plus légers, moins péremptoires. C'est une autre élégance, moins grave.

Lekeu

Guillaume Lekeu a vécu 24 ans. Quelle perte, quand on en juge par sa Sonate pour violon et piano! Comme nous l'avions noté dans notre commentaire du concert, les frères Lefèvre réussissent le mouvement central de cette sonate en osant le «Très lent» demandé par Lekeu, ce que Ferras et Barbizet n'avaient pas fait. Plus de deux minutes (sur onze) séparent ici les deux versions. Dans le Finale aussi, deux visions s'opposent: les Lefèvre sont animés, Ferras et Barbizet plus agités, une vision intéressante.

Sans chauvinisme franco-québécois, le CD des frères Lefèvre est une réussite majeure, proposant dans la discographie un couplage Franck-Lekeu qui apporte quelque chose par rapport aux habituelles versions de référence, Chung-Lupu et Dumay-Collard. Les premiers associent Franck et Debussy, les seconds Franck et Magnard.

Quant au coffret Brilliant de Ferras et Barbizet, c'est un document précieux sur un grand violoniste au style plus spontané, appliqué judicieusement à Brahms et Schumann dans les autres CD du coffret.

***

- Alain et David Lefèvre. Franck, Lekeu, Mathieu. Analekta AN 2 9282.

- Christian Ferras et Pierre Barbizet. Sonatas and Encores (Franck, Lekeu, Brahms, Schumann, etc.). Brilliant 4 CD 93791.
 
 
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  • Agrippa Philippe
    Inscrit
    jeudi 9 avril 2009 13h03
    Deux Génies pour le prix d'un !
    Bien que parisien j'ai la chance d'voir entre les deux oreilles le premier cd des deux frères Lefèvre :les orfèvres,en haut de la hiérarchie des artisans seuls à travailler l'or pour les Rois!
    Voici donc les doigts d'or réunis dans un opus musical qui fera date dans la discographie de C.Franck,G.Lekeu et A.Mathieu : deux âmes soeurs réunies pour leur plus grande joie, offrent un must de la Musique pour piano et violon.
    Espérons qu'il sera le premier d'une série longue et heureuse.
    Ayant eut la chance de voir d'entendre jouer Alain Lefèvre à Paris en Octobre 2008, je ne peux qu'applaudir encore de ce fleuve de bonheur qui jallit ici du talent de cette famille rayonnante de talents.
    Nous sommes chanceux .

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