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    Disques - Transports en commun

    Mes Aïeux lancent La Ligne orange

    4 octobre 2008 |Sylvain Cormier | Musique
    Non, Mes Aïeux ne seront jamais le groupe d'une chanson, pas plus réductibles à la phénoménale Dégénérations qu'à la «p'tite granule» de Remède miracle. Ce n'est pas non plus un groupe de région parce qu'ils viennent de partout au Québec, et leur nouvel album intitulé La Ligne orange n'en fera pas un groupe de ville parce qu'ils y chantent le Stade et le Forum. Une seule chose est désormais indéniable: ils raffolent de Paul.

    Stéphane Archambault lâche un grand cri, m'arrache la copie imprimée des mains. «C'est le dessin?» Ouiiii, je lui dis, rimant avec raviiii. Yessirree les amis, c'est bel et bien le dessin d'eux et de moi que Michel Rabagliati a accepté de faire pour illustrer la présente entrevue, après avoir tout illustré la pochette et le livret de leur nouvel album, La Ligne orange. Et encore, c'est seulement le crayonné, reçu il n'y a pas une heure, juste à temps pour le rendez-vous à leur local de répétition de la coop de musiciens Saint-Phonic, rue Amherst.

    On se passe religieusement le crayonné. On s'extasie. On se roulerait par terre s'il n'y avait pas tous ces instruments. On n'en finit plus de s'exclamer, fans de bédé et de Rabagliati que nous sommes. Ce trait! Cette patte! On se trouve bigrement ressemblants. Benoît Archambault, le claviériste-trompettiste du groupe, est le plus craquant avec sa barbichette. Je suis pas mal non plus. Je leur dis que j'ai demandé à Rabagliati de m'ajouter une casquette sur le dessin final. «Toi aussi, t'es immortel maintenant», proclame le bassiste Éric Desranleau. Je souris. Béatitude de l'exaucé. C'est pas tous les jours que le plus grand bédéiste du Québec, l'auteur des attachantes aventures de Paul — Paul à la pêche, Paul en appartement, Paul a un travail d'été, etc. —, vous croque la binette. «On n'en revient pas nous non plus», finit par dire je ne sais plus lequel de Mes Aïeux.

    Je sors mon exemplaire de l'album, on feuillette le livret, on regarde les dessins. Stéphane se remet à hurler, mais pas de joie. «Aïe! Il te manque des pages...» On compare avec son exemplaire. En effet. Les deuxième et troisième de couverture du livret manquent. Panique dans le local! Branle-bas de combat, cellulaires en action. Pourvu que le premier tirage ne soit pas entièrement défectueux! On se dit que c'était sans doute un test d'impression pour la promo: les journalistes essuient souvent les plâtres.

    Fébrilité dans l'air. Le bébé est frais sorti, les parents vérifient s'il a tous ses doigts et orteils. «On le trouve tellement beau, ce disque-là, on veut qu'il soit parfait», dit Marie-Hèlène Fortin, la violoniste, très maman parmi les papas-poules. Benoît parle du plaisir de l'objet disque, si vif au temps des vinyles, si amoindri depuis: «On est à l'ère de la toune qui s'achète à l'unité, mais c'est pas une raison pour se priver d'une belle pochette.» Fredéric Giroux, le guitariste attitré, ajoute qu'il aime l'odeur du carton du digipak: «Ça sent l'amour du beau travail!»

    Orange, entre autres couleurs

    On est bien d'accord. Beau travail que cet album, dans la forme et dans le fond. La Ligne orange, comme la flèche de plan de métro l'indique sur la première page du livret, est un album qui va de l'avant. Résolument. La rame fonce vers son destin, et à chaque chanson comme à chaque station, le décor change, l'architecture aussi. La musique se colore assez spectaculairement en cours de voyage, s'enrichit à tous les détours de tons nouveaux, multiplie jouissivement les références et les clins d'oeil (aux Beatles, à Jim Corcoran, à Richard Desjardins, jusqu'aux guitares des Habits jaunes...), passe du ludique au tragique sans rupture de ton, du trad au prog et du funk au disco sans que ça semble gratuit.

    L'audace toujours, mais jamais en vain. Imaginez un métro qui sauterait sur des rails de train et partirait à l'aventure, sans jamais se perdre. C'est toujours les gars et la fille de Mes Aïeux qui conduisent, on est toujours dans le fier véhicule à huit places que l'on connaît, la fibre trad est encore et toujours le matériau de base, mais chaque chanson est une destination à découvrir. C'est le même art de raconter, mais au service de nouveaux personnages, véritables héros de contes modernes: le Great Antonio, Howie Morentz «le fantôme du Forum», le Stade olympique promu vaisseau spatial. C'est la même conscience sociale, la même quête identitaire, mais sans jamais donner l'impression de taper sur un vieux clou. Écoutez là-dessus La Dévire et Prière cathodique: ça c'est du renouvellement dans la continuité.

    «Ce qu'on a surtout fait, résume Stéphane (chanteur et principal parolier du groupe, faut-il le rappeler), c'est laisser Dégénérations derrière. Au départ, je pense que j'avais fini par croire que le succès de Dégénérations m'investissait d'un mandat. J'avais des choses à dire, je les disais, et je trouve que je les disais lourdement. Mais on a suffisamment pris de temps [en arrêtant les tournées après la sortie du CD/DVD Tire-toi une bûche] pour que la poussière retombe, le temps que je m'allège et que je trouve d'autres manières de dire les choses, et qu'on se donne en groupe le loisir de faire du ludique et du niaiseux si ça nous tentait. Retrouver notre naturel. On s'est rendu compte qu'on était libres d'être complètement nous-mêmes. C'était notre métro à nous, finalement...»

    Pratique, l'imagerie STM. Ça roule tout seul.

    Suffit d'avoir sa carte à puce, d'attendre la rame et d'embarquer. «C'est bien, ç'a inspiré Michel [Rabagliati] pour ses illustrations; c'est vrai qu'on parle de lieux montréalais, de personnages montréalais, mais ça ne veut pas dire que c'est un album-concept, nuance Marie-Hélène. C'est pas comme si on voulait signifier qu'on arrive en ville.» Fred renchérit: «C'est pas "cassons l'image, faisons urbain". Ce sont les chansons qui, une fois réunies, ont imposé une sorte de ligne directrice par laquelle passe La Ligne orange.»

    Ainsi le thème a-t-il pour origine une chanson qui est au coeur de l'album, troublant et magnifique portrait du fameux Great Antonio. «Sous terre, sur la ligne orange / Y a un géant qui dérange», écrivent Stéphane Archambault et Sylvain Laquerre, biographe du slave aux tresses qui tiraient des autobus. Stéphane commente: «On cherchait des légendes contemporaines. Qui, parmi les gens qu'on a côtoyés, est le plus susceptible de devenir une légende? Le Great Antonio a frappé l'imaginaire. En plus, par Sylvain, on a su son histoire personnelle, qui est terrible. C'était une espèce d'animal, sa femme faisait tout, lui organisait ses événements, et puis un jour elle l'a quitté pour un autre homme fort, un lutteur, et à partir de ce moment-là, il a décliné.»

    Coup de grâce, Laquerre a fourni à Mes Aïeux l'enregistrement amateur de Pourquoi as-tu brisé mon coeur?, telle qu'interprétée par Antonio Barichievich lui-même. On l'entend à la fin de l'album. Essayez de rester de marbre, pour voir. «En plus, il chante juste», constate Marie-Hélène, émue. Le dessin de Rabagliati, montrant le Great Antonio en train de plier une barre de fer en forme de trajet de métro, est particulièrement saisissant. Cet album n'est pas seulement étonnant, rafraîchissant, plus que jamais pertinent et extraordinairement orange — «la teinte d'orange Rabagliati», précise Éric —, c'est un album au grand coeur. C'est... «Cout' donc, signale Fred le nez dans le livret, il manque les crédits techniques...»

    Re-panique dans les rangs. Enfer et damnation, l'enfant a un défaut. Va falloir inclure une feuille volante dans les albums. Ça discute ferme. Je m'éclipse avec mon crayonné et mon exemplaire de l'album. Pas parfait, mais tellement bien dessiné.

    ***

    LA LIGNE ORANGE

    Mes Aïeux

    Victoire - Depm












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