Wonder Woman à l'opéra
Photo : Jacques Grenier
Une parti de la distribution de La Fanciulla del West en répétition à l’Opéra de Montréal
Giacomo Puccini, rendu immortel par La Bohème, Tosca, Madame Butterfly et Turandot, a aussi composé Edgar, L'Hirondelle (La Rondine), La Houppelande (Il Tabarro) et La Fille du Far-West. Surpris? L'OdM étanche votre curiosité en affichant pour cinq représentations cette Fanciulla del West dont on a si peu entendu parler.
Pour Zubin Mehta, l'un des rares chefs à avoir enregistré La Fanciulla del West — pour Deutsche Grammophon en 1977, avec Carol Neblett, Placido Domingo et Sherill Milnes —, cet ouvrage méconnu de Puccini est «un grand opéra». De passage à Montréal, il qualifiait lundi dernier La Fanciulla d'«opéra impressionniste», ajoutant «c'est presque Ravel!» Zubin Mehta note que cet ouvrage de 1910 suscite beaucoup d'interrogations quant à la voie musicale inattendue qu'aurait pu prendre le compositeur, sensible non seulement à la musique française mais également aux recherches de la seconde École de Vienne. Puccini retomba cependant sur ses pieds dans deux de ses trois opéras ultérieurs: Le Triptyque et Turandot.
L'amant s'appelle Dick
Pour Mehta, la faible popularité de La Fanciulla a deux explications. D'abord «un texte impossible», à la limite du «ridicule», pourtant enchâssé dans un écrin musical «fabuleux». Il rit à gorge déployée en se souvenant par exemple que la soprano est obligée de chanter «Per sempre, Dick», ce qui est un peu hasardeux devant un public nord-américain, l'ouvrage ayant été créé au Metropolitan Opera. L'autre explication, qui rejoint ce que rapportent tous les directeurs artistiques d'opéras, est la difficulté de distribuer le rôle principal: «Ce n'est pas un opéra populaire, parce que Minnie est impossible à chanter», a déclaré Zubin Mehta. Interrogé récemment par Le Devoir, Franco Moretti, directeur du Festival Puccini à Torre del Lago, en Italie, disait exactement la même chose en répondant «La Fanciulla del West, sans aucune hésitation» à la question «Selon vous, quel est l'opéra de Puccini le plus difficile à distribuer?».
À ce titre, on se veut très rassurant à l'Opéra de Montréal, dont le directeur artistique Michel Beaulac y est allé d'un vibrant plaidoyer lors de la conférence de presse destinée à faire le point sur les finances de l'institution: «Lorsque vous avez vu Hiromi Omura dans Madame Butterfly, vous vous êtes dit: "C'est Butterfly". Je vous jure que Susan Patterson est Minnie, comme Hiromi Omura était Butterfly.»
L'Opéra de Montréal, après une année d'affluence record, doit en effet se battre contre les répercussions de la faible notoriété de cet opéra, qui peine à remplir la Salle Wilfrid-Pelletier. Le public mélomane de la Métropole semble prouver une nouvelle fois (une fois de trop?) un manque de curiosité endémique envers ce qu'il ne connaît pas a priori. Cette attitude avait laminé toute velléité d'innovation à l'OdM, puisque L'Étoile de Chabrier en novembre 2005, un spectacle magique et rare, unanimement fêté par la critique, avait rempli au final la salle à moins de 70 %, creusant encore davantage le trou dans lequel l'institution s'enfonçait. La Fanciulla del West sera un vrai test pour vérifier la marge de manoeuvre en matière de propositions artistiques à l'OdM. Serons-nous condamnés à Butterfly, Carmen et La Traviata pour l'éternité?
Ne reste plus qu'à espérer que la production de l'Allemand Thaddeus Strassberger, lauréat du Concours européen de mise en scène d'opéra 2005, sera aussi convaincante que celle de L'Étoile.
Mauviettes et forte femme
Ce que l'on appelle «l'opéra américain» de Giacomo Puccini (et qui est aussi l'un des rares «opéras western») est l'ouvrage qui suit Madame Butterfly. Il a été créé six ans après Butterfly, un laps de temps consacré en grande partie à la recherche d'un sujet pertinent. L'une des idées qui avaient le plus la cote était celle d'un opéra sur les derniers jours de la vie de Marie-Antoinette. Mais Puccini ne parvint pas à se décider.
Attiré à New York par une «Saison Puccini» au Metropolitan Opera, au début de l'année 1907, il en revint avec un chèque de 8000 dollars, un bateau et le texte d'une pièce, The Girl of the Golden West, vue au Belasco Theatre, qui fournit finalement — après maintes adaptations — le sujet tant attendu. Ce fut un choix rassurant pour Puccini, qui avait déjà emprunté à David Belasco le sujet de Madame Butterfly.
Nous sommes au milieu du XIXe siècle dans les Cloudy Mountains, en Californie, au temps de la ruée vers l'or. Le Saloon Polka, tenu par la belle Minnie, une femme au caractère très trempé, est fréquenté par des chercheurs d'or qui boivent et jouent aux cartes. Arrive un étranger, Dick Johnson, qui n'est autre que le hors-la-loi Ramerrez. Le shérif Jack Rance, pilier du saloon, qui courtise Minnie (comme à peu près tout le monde dans cet univers masculin — 16 personnages sur 18), est sur ses traces. Minnie, amoureuse du bel étranger, parvient à protéger sa fuite (fin de l'acte I) et l'héberge chez elle (acte II).
Mais Rance, sur la trace du fuyard, arrive dans son repaire. Blessé lors de l'intervention, Ramerrez (alias Dick Johnson) se cache dans le grenier. Lorsque des gouttes de sang trahissent son amant, Minnie propose au shérif de jouer la reddition et la vie de Dick au poker. Elle gagne (en trichant). C'est la fin de l'acte II. À l'acte III, on capture Dick dans la forêt. Au moment où l'on s'apprête à le pendre, Super-Minnie, arrive, fait un numéro de charme et le libère. Dick et Minnie vivront libres et heureux.
Un continuum
Remarquez l'événement: voilà un opéra de Puccini qui finit bien (une fin d'ailleurs abondamment critiquée dans la littérature)! C'est que rien ne résiste à Wonder Woman, qui sauve à trois reprises son chéri (un bandit, un dur de dur pourtant) et berne un shérif (un faux dur vociférant) trois fois aussi.
La Fanciulla del West est conçue en trois grands tableaux musicaux, comme des continuums. À l'intérieur pourtant, on trouve d'innombrables touches de couleur, des cellules et des motifs pertinents. Quoi que l'on en dise, Puccini ne réussit pas, par contre, la «peinture sonore américaine» aussi bien que le subtil japonisme qui parcourt Butterfly. Mais tout, ici, est toujours mouvant, animé par des indications sans ambiguïtés (féroce, incisif, brutal) et une palette sonore très riche.
Tous les appels au chef-d'oeuvre n'y changeront rien, La Fanciulla del West est un opéra expérimental, un opéra où Puccini (alors obsédé par la «modernité» — Debussy, par exemple — et qui met un temps inhabituel à avancer dans la composition) cherche uniquement à élargir sa palette de sons et d'harmonies aux détriment des airs et «numéros de chanteurs» qui ont fait son succès. Que chantonne le mélomane à la sortie d'un spectacle de La Fanciulla? Rien... Mais il en va de même pour Pelléas et Mélisande de Debussy (1902), Salomé de Strauss (1905), ou Le Château de Barbe-Bleue de Bartók (1918). Alors, ne condamnons pas La Fanciulla pour ça.
Un Puccini déconcertant? Oui, assurément. Un Puccini où, en fait, tout est entre les mains des protagonistes du spectacle (chef, chanteurs, metteur en scène) pour faire vivre avec force un opéra qui doit être porté à chaque seconde par une foi et un lyrisme inébranlables.
***
LA FANCIULLA DEL WEST
Opéra en trois actes de Giacomo Puccini (1910). Livret de Guelfo
Civinini et Carlo Zangarini. Avec Susan Patterson (Minnie), Julian Gavin (Dick Johnson), Luis
Ledesma (Jack Rance). Choeur de l'Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, dir. Keri-Lynn Wilson.
Mise en scène: Thaddeus Strassberger. Costumes: Joyce Gauthier. Éclairages: Aaron Black. Salle
Wilfrid-Pelletier, les 20, 24, 27, 29 septembre et 2 octobre à 20 h.
Billetterie: 514 842-2112
Pour Zubin Mehta, l'un des rares chefs à avoir enregistré La Fanciulla del West — pour Deutsche Grammophon en 1977, avec Carol Neblett, Placido Domingo et Sherill Milnes —, cet ouvrage méconnu de Puccini est «un grand opéra». De passage à Montréal, il qualifiait lundi dernier La Fanciulla d'«opéra impressionniste», ajoutant «c'est presque Ravel!» Zubin Mehta note que cet ouvrage de 1910 suscite beaucoup d'interrogations quant à la voie musicale inattendue qu'aurait pu prendre le compositeur, sensible non seulement à la musique française mais également aux recherches de la seconde École de Vienne. Puccini retomba cependant sur ses pieds dans deux de ses trois opéras ultérieurs: Le Triptyque et Turandot.
L'amant s'appelle Dick
Pour Mehta, la faible popularité de La Fanciulla a deux explications. D'abord «un texte impossible», à la limite du «ridicule», pourtant enchâssé dans un écrin musical «fabuleux». Il rit à gorge déployée en se souvenant par exemple que la soprano est obligée de chanter «Per sempre, Dick», ce qui est un peu hasardeux devant un public nord-américain, l'ouvrage ayant été créé au Metropolitan Opera. L'autre explication, qui rejoint ce que rapportent tous les directeurs artistiques d'opéras, est la difficulté de distribuer le rôle principal: «Ce n'est pas un opéra populaire, parce que Minnie est impossible à chanter», a déclaré Zubin Mehta. Interrogé récemment par Le Devoir, Franco Moretti, directeur du Festival Puccini à Torre del Lago, en Italie, disait exactement la même chose en répondant «La Fanciulla del West, sans aucune hésitation» à la question «Selon vous, quel est l'opéra de Puccini le plus difficile à distribuer?».
À ce titre, on se veut très rassurant à l'Opéra de Montréal, dont le directeur artistique Michel Beaulac y est allé d'un vibrant plaidoyer lors de la conférence de presse destinée à faire le point sur les finances de l'institution: «Lorsque vous avez vu Hiromi Omura dans Madame Butterfly, vous vous êtes dit: "C'est Butterfly". Je vous jure que Susan Patterson est Minnie, comme Hiromi Omura était Butterfly.»
L'Opéra de Montréal, après une année d'affluence record, doit en effet se battre contre les répercussions de la faible notoriété de cet opéra, qui peine à remplir la Salle Wilfrid-Pelletier. Le public mélomane de la Métropole semble prouver une nouvelle fois (une fois de trop?) un manque de curiosité endémique envers ce qu'il ne connaît pas a priori. Cette attitude avait laminé toute velléité d'innovation à l'OdM, puisque L'Étoile de Chabrier en novembre 2005, un spectacle magique et rare, unanimement fêté par la critique, avait rempli au final la salle à moins de 70 %, creusant encore davantage le trou dans lequel l'institution s'enfonçait. La Fanciulla del West sera un vrai test pour vérifier la marge de manoeuvre en matière de propositions artistiques à l'OdM. Serons-nous condamnés à Butterfly, Carmen et La Traviata pour l'éternité?
Ne reste plus qu'à espérer que la production de l'Allemand Thaddeus Strassberger, lauréat du Concours européen de mise en scène d'opéra 2005, sera aussi convaincante que celle de L'Étoile.
Mauviettes et forte femme
Ce que l'on appelle «l'opéra américain» de Giacomo Puccini (et qui est aussi l'un des rares «opéras western») est l'ouvrage qui suit Madame Butterfly. Il a été créé six ans après Butterfly, un laps de temps consacré en grande partie à la recherche d'un sujet pertinent. L'une des idées qui avaient le plus la cote était celle d'un opéra sur les derniers jours de la vie de Marie-Antoinette. Mais Puccini ne parvint pas à se décider.
Attiré à New York par une «Saison Puccini» au Metropolitan Opera, au début de l'année 1907, il en revint avec un chèque de 8000 dollars, un bateau et le texte d'une pièce, The Girl of the Golden West, vue au Belasco Theatre, qui fournit finalement — après maintes adaptations — le sujet tant attendu. Ce fut un choix rassurant pour Puccini, qui avait déjà emprunté à David Belasco le sujet de Madame Butterfly.
Nous sommes au milieu du XIXe siècle dans les Cloudy Mountains, en Californie, au temps de la ruée vers l'or. Le Saloon Polka, tenu par la belle Minnie, une femme au caractère très trempé, est fréquenté par des chercheurs d'or qui boivent et jouent aux cartes. Arrive un étranger, Dick Johnson, qui n'est autre que le hors-la-loi Ramerrez. Le shérif Jack Rance, pilier du saloon, qui courtise Minnie (comme à peu près tout le monde dans cet univers masculin — 16 personnages sur 18), est sur ses traces. Minnie, amoureuse du bel étranger, parvient à protéger sa fuite (fin de l'acte I) et l'héberge chez elle (acte II).
Mais Rance, sur la trace du fuyard, arrive dans son repaire. Blessé lors de l'intervention, Ramerrez (alias Dick Johnson) se cache dans le grenier. Lorsque des gouttes de sang trahissent son amant, Minnie propose au shérif de jouer la reddition et la vie de Dick au poker. Elle gagne (en trichant). C'est la fin de l'acte II. À l'acte III, on capture Dick dans la forêt. Au moment où l'on s'apprête à le pendre, Super-Minnie, arrive, fait un numéro de charme et le libère. Dick et Minnie vivront libres et heureux.
Un continuum
Remarquez l'événement: voilà un opéra de Puccini qui finit bien (une fin d'ailleurs abondamment critiquée dans la littérature)! C'est que rien ne résiste à Wonder Woman, qui sauve à trois reprises son chéri (un bandit, un dur de dur pourtant) et berne un shérif (un faux dur vociférant) trois fois aussi.
La Fanciulla del West est conçue en trois grands tableaux musicaux, comme des continuums. À l'intérieur pourtant, on trouve d'innombrables touches de couleur, des cellules et des motifs pertinents. Quoi que l'on en dise, Puccini ne réussit pas, par contre, la «peinture sonore américaine» aussi bien que le subtil japonisme qui parcourt Butterfly. Mais tout, ici, est toujours mouvant, animé par des indications sans ambiguïtés (féroce, incisif, brutal) et une palette sonore très riche.
Tous les appels au chef-d'oeuvre n'y changeront rien, La Fanciulla del West est un opéra expérimental, un opéra où Puccini (alors obsédé par la «modernité» — Debussy, par exemple — et qui met un temps inhabituel à avancer dans la composition) cherche uniquement à élargir sa palette de sons et d'harmonies aux détriment des airs et «numéros de chanteurs» qui ont fait son succès. Que chantonne le mélomane à la sortie d'un spectacle de La Fanciulla? Rien... Mais il en va de même pour Pelléas et Mélisande de Debussy (1902), Salomé de Strauss (1905), ou Le Château de Barbe-Bleue de Bartók (1918). Alors, ne condamnons pas La Fanciulla pour ça.
Un Puccini déconcertant? Oui, assurément. Un Puccini où, en fait, tout est entre les mains des protagonistes du spectacle (chef, chanteurs, metteur en scène) pour faire vivre avec force un opéra qui doit être porté à chaque seconde par une foi et un lyrisme inébranlables.
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LA FANCIULLA DEL WEST
Opéra en trois actes de Giacomo Puccini (1910). Livret de Guelfo
Civinini et Carlo Zangarini. Avec Susan Patterson (Minnie), Julian Gavin (Dick Johnson), Luis
Ledesma (Jack Rance). Choeur de l'Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, dir. Keri-Lynn Wilson.
Mise en scène: Thaddeus Strassberger. Costumes: Joyce Gauthier. Éclairages: Aaron Black. Salle
Wilfrid-Pelletier, les 20, 24, 27, 29 septembre et 2 octobre à 20 h.
Billetterie: 514 842-2112
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