Mutantès, une création de Pierre Lapointe à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA - Une émouvante fable rétro-futuriste
Photo : Jacques Grenier
Pierre Lapointe et sa tribu d’ombres.
D'abord, un avertissement: ne lisez rien de ce qui suit si vous allez à la représentation de ce soir, ou à l'une ou l'autre des représentations de demain: ce Mutantès doit vous demeurer inconnu. Le plaisir de ne rien savoir à l'avance, hier, était trop grand pour ne pas vouloir le partager: c'est si rare d'avancer ainsi dans la découverte, d'éprouver à 3000 personnes, simultanément, un répertoire tout neuf, un décor inédit, des effets imprévisibles.
Aux autres, qui étaient là hier, ou qui n'iront pas à Wilfrid vivre ce Mutantès avec Pierre Lapointe et les siens, voici: ce spectacle était à la fois je ce que pressentais et tout autre chose. Visuellement, chorégraphiquement, scénographiquement parlant, c'était non pas l'éblouissement continuel, pas du tout le bombardement de tous les sens, mais une sorte d'exploit: quelque chose comme du dépouillement spectaculaire.
Mais encore? Au départ, il y avait une porte, au milieu du rideau de scène. De la lumière derrière la porte. Et puis Lapointe qui s'est amené, costumé en mutant tout droit sorti de Patrouille du cosmos (ou est-ce Tron?). Et il a chanté une belle chanson triste intitulée Ces étranges lueurs. Et il a ouvert la porte, l'a refermée, le rideau s'est levé avec la porte, révélant la scène en plan incliné, et Lapointe seul au milieu a chanté une autre belle chanson triste mais plus rock, façon gothique, Le Prisme bienveillant. Et puis d'autres «mutants» (les chanteurs-danseurs) se sont hissés sur scène, venant du fond, manière Invasion des morts-vivants (ou est-ce Thriller de Michael Jackson?).
La chanson suivante, plus belle, plus triste encore, s'intitulait Les lignes de la main, et Lapointe l'a chantée sur fond de choeurs et de cordes. La suivante, Les Éphérides, augmentait encore la charge émotionnelle. «Pourquoi faut-il toujours être plus fort que soi?», implorait Lapointe. «Pourquoi faut-il toujours être au devant?» Parlait-il de lui-même, du spectacle même qu'il nous présentait, de cette exigence folle d'aller encore plus haut, plus loin? Allez savoir. Je savais seulement que c'était bougrement émouvant, tellement que j'en oubliais d'être impressionné.
Et puis il s'est mis au piano, et les chanteurs-danseurs ont dansé. D'abord seuls, ils ont frémi, tels des convulsionnaires. Agités par le désir? Plus tard, ils ont dansé en couples, s'entrelaçant et s'entre-déchirant à la fois. Chaque chanson semblait plus douloureuse que la précédente. Arrivé à Saint-Jean liquifié, le drame virait biblique. Les chanteurs-danseurs se sont regroupés, entourant Lapointe, très ballet jazz fin sixties début seventies, quelque part entre Hair, Béjart et le Big Bazar.
Il y a eu des rideaux de lumière tombés du ciel, le gigantesque logo de Mutantès en trois dimensions, etc. Il y avait tout ça, c'était lumineux, c'était beau, mais on comprenait peu à peu que le contenant n'était qu'extrapolation du contenu, et qu'il s'agissait bien de parler de solitude, de la difficulté de vivre à deux, de la difficulté d'être. Les numéros étaient entrecoupés de longs silences, de moments où il ne se passait strictement rien, moments qui en disaient long sur ce vide émotionnel que Lapointe cherchait à remplir. Mine de rien, Lapointe a intégré les succès Deux par deux rassemblés et Tel un seul homme à l'aventure, rompant la promesse de ne chanter que de nouvelles chansons. Mais elles étaient poignantes de sobriété. Et puis d'immenses et tragiques chansons nouvelles se sont succédées, Au bar des suicidés, Le Halo des amoureux, Les sentiments humains, et Lapointe, habit à moitié enlevé, dans son habituel chandail, ne jouait plus les mutants. Dans Comme si c'était hier, il jouait sa vie, plutôt, telle qu'illustrée par une danse entre deux hommes, l'un dominant outrageusement l'autre. Difficile d'imaginer plus clair dévoilement. Peu après, le rideau est redescendu, Lapointe a rouvert la porte dans l'autre sens. C'était fini. Il est revenu pour dire merci, et chanter Tous les visages. Son visage à lui était beau, serein, un peu triste. Il était déjà ailleurs.
***
MUTANTÈS
Direction artistique de Pierre Lapointe. Mise en scène de Claude Poissant. Scénographie de Geneviève Lizotte. Conception d'éclairages de Martin Labrecque. Costumes de Marie-Chantal Vaillancourt. Chorégraphie de Frédéric Gravel. Arrangements et direction musicale de Philippe Brault.
Aux autres, qui étaient là hier, ou qui n'iront pas à Wilfrid vivre ce Mutantès avec Pierre Lapointe et les siens, voici: ce spectacle était à la fois je ce que pressentais et tout autre chose. Visuellement, chorégraphiquement, scénographiquement parlant, c'était non pas l'éblouissement continuel, pas du tout le bombardement de tous les sens, mais une sorte d'exploit: quelque chose comme du dépouillement spectaculaire.
Mais encore? Au départ, il y avait une porte, au milieu du rideau de scène. De la lumière derrière la porte. Et puis Lapointe qui s'est amené, costumé en mutant tout droit sorti de Patrouille du cosmos (ou est-ce Tron?). Et il a chanté une belle chanson triste intitulée Ces étranges lueurs. Et il a ouvert la porte, l'a refermée, le rideau s'est levé avec la porte, révélant la scène en plan incliné, et Lapointe seul au milieu a chanté une autre belle chanson triste mais plus rock, façon gothique, Le Prisme bienveillant. Et puis d'autres «mutants» (les chanteurs-danseurs) se sont hissés sur scène, venant du fond, manière Invasion des morts-vivants (ou est-ce Thriller de Michael Jackson?).
La chanson suivante, plus belle, plus triste encore, s'intitulait Les lignes de la main, et Lapointe l'a chantée sur fond de choeurs et de cordes. La suivante, Les Éphérides, augmentait encore la charge émotionnelle. «Pourquoi faut-il toujours être plus fort que soi?», implorait Lapointe. «Pourquoi faut-il toujours être au devant?» Parlait-il de lui-même, du spectacle même qu'il nous présentait, de cette exigence folle d'aller encore plus haut, plus loin? Allez savoir. Je savais seulement que c'était bougrement émouvant, tellement que j'en oubliais d'être impressionné.
Et puis il s'est mis au piano, et les chanteurs-danseurs ont dansé. D'abord seuls, ils ont frémi, tels des convulsionnaires. Agités par le désir? Plus tard, ils ont dansé en couples, s'entrelaçant et s'entre-déchirant à la fois. Chaque chanson semblait plus douloureuse que la précédente. Arrivé à Saint-Jean liquifié, le drame virait biblique. Les chanteurs-danseurs se sont regroupés, entourant Lapointe, très ballet jazz fin sixties début seventies, quelque part entre Hair, Béjart et le Big Bazar.
Il y a eu des rideaux de lumière tombés du ciel, le gigantesque logo de Mutantès en trois dimensions, etc. Il y avait tout ça, c'était lumineux, c'était beau, mais on comprenait peu à peu que le contenant n'était qu'extrapolation du contenu, et qu'il s'agissait bien de parler de solitude, de la difficulté de vivre à deux, de la difficulté d'être. Les numéros étaient entrecoupés de longs silences, de moments où il ne se passait strictement rien, moments qui en disaient long sur ce vide émotionnel que Lapointe cherchait à remplir. Mine de rien, Lapointe a intégré les succès Deux par deux rassemblés et Tel un seul homme à l'aventure, rompant la promesse de ne chanter que de nouvelles chansons. Mais elles étaient poignantes de sobriété. Et puis d'immenses et tragiques chansons nouvelles se sont succédées, Au bar des suicidés, Le Halo des amoureux, Les sentiments humains, et Lapointe, habit à moitié enlevé, dans son habituel chandail, ne jouait plus les mutants. Dans Comme si c'était hier, il jouait sa vie, plutôt, telle qu'illustrée par une danse entre deux hommes, l'un dominant outrageusement l'autre. Difficile d'imaginer plus clair dévoilement. Peu après, le rideau est redescendu, Lapointe a rouvert la porte dans l'autre sens. C'était fini. Il est revenu pour dire merci, et chanter Tous les visages. Son visage à lui était beau, serein, un peu triste. Il était déjà ailleurs.
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MUTANTÈS
Direction artistique de Pierre Lapointe. Mise en scène de Claude Poissant. Scénographie de Geneviève Lizotte. Conception d'éclairages de Martin Labrecque. Costumes de Marie-Chantal Vaillancourt. Chorégraphie de Frédéric Gravel. Arrangements et direction musicale de Philippe Brault.
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