Mutantès, ou le risque partagé
Photo : Jacques Grenier
On en parle sans en parler depuis des mois, on sait que ça mêlera chanson, danse, art contemporain et théâtre, et qu'il y aura une sorte de choeur grec. Autrement, on sait surtout qu'on va tous découvrir la création inédite la plus attendue de l'année en même temps: live à Wilfrid, ce soir, demain et samedi. Vivons le compte à rebours avec l'intéressé.
Calculons. On est mardi matin, 9h30. La première des quatre représentations de Mutantès a lieu jeudi, à 20h, si Dieu le veut, comme dirait Rodger Brulotte. On est donc à 58 heures et demie de la naissance de la bête sur la scène de Wilfrid-Pelletier et, au bout du fil, Pierre Lapointe reçoit le chiffre comme une épreuve de réalité. «Quand on calcule en heures, c'est vraiment proche!» Il rit. Pas de façon hystérique. Un petit rire nerveux, qui respire plus l'excitation que l'anxiété. «Hier, on a fait le tour de la salle avec les membres du choeur, et on a tous pris conscience en même temps que c'est gros, Wilfrid-Pelletier. À l'Usine C, le décor arrivait directement sur le bord des murs. À Wilfrid, il y a du vide tout autour. Ça donne un peu plus le vertige.»
Un peu plus le vertige, mais sinon, ça va. C'est prêt.
Tout le monde dit que c'est prêt: le metteur en scène Claude Poissant a l'affaire bien en main, le «chef de projet aux arrangements musicaux», Philippe Brault, est plus rassuré que dans tous ses autres projets avec Lapointe parce que le spectacle entier a été répété des tas de fois pour changer, la scénographe Geneviève Lizotte est contente, le chorégraphe Frédérick Gravel sait où son monde va, et ainsi de suite. «Pour une fois, j'ai été brillant, lâche Lapointe en rigolant. Je me suis entouré. En fait, ça n'a rien à voir avec ma brillance, c'est un show qu'on a travaillé comme au théâtre, et au théâtre, on est plusieurs.» À ses précédents coups d'éclat aux FrancoFolies, l'étonnant Pépiphonique en 2005, le doublé Pierre Lapointe voit bleu/Pierre Lapointe voit rouge en 2006, l'extraordinaire spectacle symphonique de l'an dernier sur la grande scène de la Catherine, la méthode Dieu le père était privilégiée: Lapointe était omniprésent, pour ne pas dire omniscient, s'occupant de tout, tout, tout, ou peu s'en faut. «Je ne me posais pas la question de la délégation des tâches. J'avais mon idée et j'y allais. Vingt minutes avant les shows, je réglais des détails de mise en scène. Un stress effrayant.»
Lapointe évoque sa rencontre avec Claude Poissant au moment de Pépiphonique. «Il était venu voir le show et m'avait demandé qui avait fait la mise en scène. Je lui ai dit que c'était moi. Il m'a dit que j'étais malade!» Pouffée de rire au bout du fil. «C'était vrai.» Le malade s'est soigné: pas le choix, ce coup-ci, c'était collaborer ou périr. «Mutantès m'a guéri, je pense. Je ne parle plus de mon show, je parle de notre show. C'est ça que ça te fait, une production de type théâtral. Ça te sort de toi. S'il y a un stress, un problème à régler, au lieu d'en parler à gauche et à droite, j'en parle à Claude. Il y a un responsable par département. C'est banal, tout ça, c'est l'enfance de l'art, mais moi, c'est la première fois que je vis ça. Je découvre que je n'ai pas vingt bras et quatre têtes.» De sorte que, gigantesque bête ou pas, audace multidisciplinaire ou non, c'est gérable. «Même si la production est démentiellement grosse par rapport à ce que j'ai fait avant, j'ai quand même un sentiment de... légèreté.»
En clair, Pierre Lapointe flotte. Lévite. Capote et clapote. «Je trippe, tu peux pas savoir. Moi, quand je commence un projet, tout est dans ma tête. Je le vois. Et puis là, ce que je voyais, d'autres l'ont réalisé pour moi, pas seulement avec moi. C'était comme s'ils avaient visité l'intérieur de ma tête et qu'ils étaient partis chacun de leur côté concrétiser ma vision. Quand j'ai vu les premières maquettes du décor de Geneviève Lizotte, quand Pascal Grandmaison nous a montré son clip promotionnel, quand on a vu le logo du spectacle, tout ça la même semaine, c'était incroyable. Super fascinant. C'était parfaitement cohérent.» Ils avaient tous compris la même chose et l'avaient appliquée dans leur champ d'expertise: au théâtre, c'est comme ça au moins depuis le temps de Louis Jouvet, mais pour un chanteur pop, habitué à travailler au-dessus des épaules du réalisateur, de l'ingénieur du son et des musiciens, c'est un «lâcher-prise» d'abord inquiétant, puis libérateur et grisant. «Le p'tit gars en moi qui rêvait de faire des shows, des shows extraordinaires comme ceux de Diane Dufresne, il rêve éveillé. C'était possible, finalement. Mais pas tout seul.»
La belle inconnue
Remarquez, cette conversation, à l'instar des conversations avec les collègues, a ceci de particulier qu'elle tourne autour du sujet sans l'aborder vraiment, comme si on marchait autour de Wilfrid sans jamais y pénétrer. Mutantès, malgré la bande-annonce de Grandmaison, malgré les indices saupoudrés depuis des mois, on n'en sait fichtre foutre rien. Je cite le communiqué: «Concrètement? Nous ferons connaissance avec un jeune mutant, ses états d'âme et sa quête du bonheur, par le biais d'une oeuvre poétique chargée d'émotion et truffée de chansons originales [rien que des chansons nouvelles, en fait]. Mêlant plusieurs formes d'expression, Mutantès se veut une création scénique totalement imprévisible, un spectacle-concept multidisciplinaire loin du spectacle traditionnel. Les chansons seront présentées dans le cadre d'une mise en scène suggérant une histoire plus sentie que racontée, qui laisse place au chant, à la danse, et surtout à une douzaine de comédiens-chanteurs, choeur vivant et constant du spectacle, un clin d'oeil à Michel Tremblay et au théâtre grec.»
Autant dire qu'on arrivera à Wilfrid vierges, 3000 âmes nues chaque soir, avec pour seule certitude l'envie de partir à l'aventure avec Pierre Lapointe, motivée par les équipées des dernières années. Ce sera tout sauf la même chose que les fois d'avant, et c'est déjà une sacrée promesse. «Je n'ai pas seulement une totale confiance dans les gens avec qui je travaille, mais aussi dans le public. Genevière Lizotte m'a dit que ce serait un show exigeant pour le public, et elle pensait me faire de la peine en me disant ça, mais j'étais tellement content! Oui, il n'y a aucune chanson connue; oui, c'est pointu; oui, ça demande de l'attention; oui, tout ne sera pas compréhensible; mais c'est ça qui est bien. Moi, je vais au théâtre pour être bouleversé, changé, pour que ça me fasse travailler par en dedans. J'espère que Mutantès donnera aux 12 000 personnes qui assisteront au spectacle de telles sensations. Peu importe si vous n'allez jamais au théâtre, peu importe si vous avez ou pas un bagage culturel hallucinant. C'est pas parce qu'on n'a pas un bagage culturel hallucinant qu'on est niaiseux. C'est pas parce qu'on ne comprendra pas tout qu'on ne pourra pas trouver ça beau.»
Difficile d'imaginer ce que Pierre Lapointe fera ensuite. Tous ces spectacles créés pour les FrancoFolies, auxquels il faut ajouter les différentes moutures du spectacle de l'album La Forêt des mal-aimés et la mémorable alliance d'un soir avec le Consort contemporain du Québec au Coup de coeur francophone, se sont vécus dans une sorte de surenchère de l'extraordinaire. Comment aller plus loin, plus haut? «Un show solo piano dans une petite salle peut aussi être extraordinaire. Aussi extraordinaire que de jouer avec 80 musiciens devant des centaines de milliers de personnes. Ce n'est pas une question de dimension. Mutantès, de toute façon, ce n'est pas un "think big", ce n'est pas Elvis Gratton. Je ne suis pas un vendeur de chars. C'est un spectacle comme les gens n'en ont pas vu souvent, tout simplement, et ça me fait tripper de penser qu'on me suit là-dedans, à l'aveugle.» Petit gloussement de plaisir au bout du fil. «Je suis un gars qui organise un gros "surprise party" pour 12 000 personnes.»
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Collaborateur du Devoir
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MUTANTÈS, création de Pierre Lapointe, spectacle présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA ce soir et demain à 20h, ainsi que samedi à 18h et à 21h30.
Calculons. On est mardi matin, 9h30. La première des quatre représentations de Mutantès a lieu jeudi, à 20h, si Dieu le veut, comme dirait Rodger Brulotte. On est donc à 58 heures et demie de la naissance de la bête sur la scène de Wilfrid-Pelletier et, au bout du fil, Pierre Lapointe reçoit le chiffre comme une épreuve de réalité. «Quand on calcule en heures, c'est vraiment proche!» Il rit. Pas de façon hystérique. Un petit rire nerveux, qui respire plus l'excitation que l'anxiété. «Hier, on a fait le tour de la salle avec les membres du choeur, et on a tous pris conscience en même temps que c'est gros, Wilfrid-Pelletier. À l'Usine C, le décor arrivait directement sur le bord des murs. À Wilfrid, il y a du vide tout autour. Ça donne un peu plus le vertige.»
Un peu plus le vertige, mais sinon, ça va. C'est prêt.
Tout le monde dit que c'est prêt: le metteur en scène Claude Poissant a l'affaire bien en main, le «chef de projet aux arrangements musicaux», Philippe Brault, est plus rassuré que dans tous ses autres projets avec Lapointe parce que le spectacle entier a été répété des tas de fois pour changer, la scénographe Geneviève Lizotte est contente, le chorégraphe Frédérick Gravel sait où son monde va, et ainsi de suite. «Pour une fois, j'ai été brillant, lâche Lapointe en rigolant. Je me suis entouré. En fait, ça n'a rien à voir avec ma brillance, c'est un show qu'on a travaillé comme au théâtre, et au théâtre, on est plusieurs.» À ses précédents coups d'éclat aux FrancoFolies, l'étonnant Pépiphonique en 2005, le doublé Pierre Lapointe voit bleu/Pierre Lapointe voit rouge en 2006, l'extraordinaire spectacle symphonique de l'an dernier sur la grande scène de la Catherine, la méthode Dieu le père était privilégiée: Lapointe était omniprésent, pour ne pas dire omniscient, s'occupant de tout, tout, tout, ou peu s'en faut. «Je ne me posais pas la question de la délégation des tâches. J'avais mon idée et j'y allais. Vingt minutes avant les shows, je réglais des détails de mise en scène. Un stress effrayant.»
Lapointe évoque sa rencontre avec Claude Poissant au moment de Pépiphonique. «Il était venu voir le show et m'avait demandé qui avait fait la mise en scène. Je lui ai dit que c'était moi. Il m'a dit que j'étais malade!» Pouffée de rire au bout du fil. «C'était vrai.» Le malade s'est soigné: pas le choix, ce coup-ci, c'était collaborer ou périr. «Mutantès m'a guéri, je pense. Je ne parle plus de mon show, je parle de notre show. C'est ça que ça te fait, une production de type théâtral. Ça te sort de toi. S'il y a un stress, un problème à régler, au lieu d'en parler à gauche et à droite, j'en parle à Claude. Il y a un responsable par département. C'est banal, tout ça, c'est l'enfance de l'art, mais moi, c'est la première fois que je vis ça. Je découvre que je n'ai pas vingt bras et quatre têtes.» De sorte que, gigantesque bête ou pas, audace multidisciplinaire ou non, c'est gérable. «Même si la production est démentiellement grosse par rapport à ce que j'ai fait avant, j'ai quand même un sentiment de... légèreté.»
En clair, Pierre Lapointe flotte. Lévite. Capote et clapote. «Je trippe, tu peux pas savoir. Moi, quand je commence un projet, tout est dans ma tête. Je le vois. Et puis là, ce que je voyais, d'autres l'ont réalisé pour moi, pas seulement avec moi. C'était comme s'ils avaient visité l'intérieur de ma tête et qu'ils étaient partis chacun de leur côté concrétiser ma vision. Quand j'ai vu les premières maquettes du décor de Geneviève Lizotte, quand Pascal Grandmaison nous a montré son clip promotionnel, quand on a vu le logo du spectacle, tout ça la même semaine, c'était incroyable. Super fascinant. C'était parfaitement cohérent.» Ils avaient tous compris la même chose et l'avaient appliquée dans leur champ d'expertise: au théâtre, c'est comme ça au moins depuis le temps de Louis Jouvet, mais pour un chanteur pop, habitué à travailler au-dessus des épaules du réalisateur, de l'ingénieur du son et des musiciens, c'est un «lâcher-prise» d'abord inquiétant, puis libérateur et grisant. «Le p'tit gars en moi qui rêvait de faire des shows, des shows extraordinaires comme ceux de Diane Dufresne, il rêve éveillé. C'était possible, finalement. Mais pas tout seul.»
La belle inconnue
Remarquez, cette conversation, à l'instar des conversations avec les collègues, a ceci de particulier qu'elle tourne autour du sujet sans l'aborder vraiment, comme si on marchait autour de Wilfrid sans jamais y pénétrer. Mutantès, malgré la bande-annonce de Grandmaison, malgré les indices saupoudrés depuis des mois, on n'en sait fichtre foutre rien. Je cite le communiqué: «Concrètement? Nous ferons connaissance avec un jeune mutant, ses états d'âme et sa quête du bonheur, par le biais d'une oeuvre poétique chargée d'émotion et truffée de chansons originales [rien que des chansons nouvelles, en fait]. Mêlant plusieurs formes d'expression, Mutantès se veut une création scénique totalement imprévisible, un spectacle-concept multidisciplinaire loin du spectacle traditionnel. Les chansons seront présentées dans le cadre d'une mise en scène suggérant une histoire plus sentie que racontée, qui laisse place au chant, à la danse, et surtout à une douzaine de comédiens-chanteurs, choeur vivant et constant du spectacle, un clin d'oeil à Michel Tremblay et au théâtre grec.»
Autant dire qu'on arrivera à Wilfrid vierges, 3000 âmes nues chaque soir, avec pour seule certitude l'envie de partir à l'aventure avec Pierre Lapointe, motivée par les équipées des dernières années. Ce sera tout sauf la même chose que les fois d'avant, et c'est déjà une sacrée promesse. «Je n'ai pas seulement une totale confiance dans les gens avec qui je travaille, mais aussi dans le public. Genevière Lizotte m'a dit que ce serait un show exigeant pour le public, et elle pensait me faire de la peine en me disant ça, mais j'étais tellement content! Oui, il n'y a aucune chanson connue; oui, c'est pointu; oui, ça demande de l'attention; oui, tout ne sera pas compréhensible; mais c'est ça qui est bien. Moi, je vais au théâtre pour être bouleversé, changé, pour que ça me fasse travailler par en dedans. J'espère que Mutantès donnera aux 12 000 personnes qui assisteront au spectacle de telles sensations. Peu importe si vous n'allez jamais au théâtre, peu importe si vous avez ou pas un bagage culturel hallucinant. C'est pas parce qu'on n'a pas un bagage culturel hallucinant qu'on est niaiseux. C'est pas parce qu'on ne comprendra pas tout qu'on ne pourra pas trouver ça beau.»
Difficile d'imaginer ce que Pierre Lapointe fera ensuite. Tous ces spectacles créés pour les FrancoFolies, auxquels il faut ajouter les différentes moutures du spectacle de l'album La Forêt des mal-aimés et la mémorable alliance d'un soir avec le Consort contemporain du Québec au Coup de coeur francophone, se sont vécus dans une sorte de surenchère de l'extraordinaire. Comment aller plus loin, plus haut? «Un show solo piano dans une petite salle peut aussi être extraordinaire. Aussi extraordinaire que de jouer avec 80 musiciens devant des centaines de milliers de personnes. Ce n'est pas une question de dimension. Mutantès, de toute façon, ce n'est pas un "think big", ce n'est pas Elvis Gratton. Je ne suis pas un vendeur de chars. C'est un spectacle comme les gens n'en ont pas vu souvent, tout simplement, et ça me fait tripper de penser qu'on me suit là-dedans, à l'aveugle.» Petit gloussement de plaisir au bout du fil. «Je suis un gars qui organise un gros "surprise party" pour 12 000 personnes.»
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Collaborateur du Devoir
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MUTANTÈS, création de Pierre Lapointe, spectacle présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA ce soir et demain à 20h, ainsi que samedi à 18h et à 21h30.
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