15es FrancoFolies de Spa - De quoi oublier Johnny Depp
Photo : Agence France-Presse
Vanessa Paradis en concert au Festival des Vieilles Charrues, en France, hier, au surlendemain de sa participation aux Francofolies de Spa.
Dans un festival où Matthieu Chédid et Albin de la Simone offrent des solos divins à Vanessa Paradis, où le comédien Kad Merad se fait chanteur pour faire plaisir à Daran, la vie est parfois plus belle qu'au cinéma.
Spa — L'arrivée de Vanessa Paradis à Spa: plus encore que son concert à la Place de l'hôtel de ville, c'était l'événement, vendredi. Tous les journaux y ont accordé plus d'espace que de mesure samedi, de Bruxelles à Liège. Le Jour, édition de Verviers, jolie ville située pas loin de Spa, en a fait sa une. Naturlich, comme disait Belmondo dans un film de Godard. C'est pas tous les jours que Le Jour de Verviers s'offre une star, fût-ce in abstentia. J'explique. Vanessa Paradis, considérée isolément, est une chouette vedette de la chanson, digne d'un accueil chaleureux assorti de gardes du corps et de chasseurs d'autographes. Seulement voilà, au bras de son Johnny Depp de mari, on change de registre, ouste la chanson, bonjour la presse people, hello les paparazzi, salut la traque. À la gare de Liège, à l'entrée de l'hôtel Radisson, où logent les artistes à Spa, ce fut donc le branle-bas de combat et le pied de grue trépidant. Le Jour narre tout ça dans le détail.
«Quand Vanessa Paradis joue à cache-cache», titrait-on. Je résume l'affaire. Un premier Thalys — le TGV belge — arrive en gare de Liège: pas de Vanessa, pas de pirate des Caraïbes non plus. C'est tout bêtement l'ami Thomas Dutronc qui débarque, hilare. On le croque néanmoins, c'est toujours ça de pris. Le Thalys suivant est le bon: voilà la belle. Et voilà la fillette aussi, frêle LilyRose dont maman Vanessa dérobe le visage à la mitraillade. Mais où est donc le Johnny chéri? On subodore le stratagème: il est venu séparément. Très séparément, finalement: on ne lui apercevra pas le bout de la barbichette, vu qu'il n'a pas fait le voyage. Pas de Depp, ô dépit. On se console en croquant Vanessa et LilyRose: c'est un peu Johnny Depp quand même. Dans l'univers people, on n'est pas regardant, on inclut toute la famille. Alors que ça crépite ferme, mère et fille s'engouffrent vite fait dans un Hummer pas du tout hybride. À Spa, les fans seront doublement marris: pas de mari, et même pas de Vanessa. Le Hummer a disparu dans le stationnement intérieur. Et finita la commedia.
Les stars de Vanessa
Le plus drôle dans tout ça est qu'on l'a vue, et bien vue, la Vanessa, de sa jolie tête à ses pieds jolis, se trémoussant, trépignant, roulant des mécaniques sur la grande scène, on l'a vue jusqu'à son fameux sourire et son caractéristique (et craquant) petit écart entre les deux palettes, en plan rapproché sur les écrans géants. Même le popotin mignon a rempli l'écran et les regards, coquins de caméramans! Pour voir, on a donc vu, et on a même entendu, et ce qu'il y avait à entendre méritait encore plus le déplacement. Je n'aurai pas vécu McCartney sur les Plaines, mais ce concert de Vanessa Paradis à Spa était de ceux dont on dit: «J'étais là!» Là pour elle, et là pour Matthieu Chédid aux guitares électrisantes, et pour Albin de la Simone aux claviers sidérants. Ainsi accompagnée, Vanessa Paradis ne saupoudre qu'une dizaine de spectacles sur l'été continental, c'est pour ça qu'on n'a pas ce show-là à nos Francos. On aura le DVD d'ici à l'automne, et vous y verrez qu'il s'y passe que le cher Matthieu (très cool sous son chapeau, même s'il n'est pas déguisé en -M-) et le non moins cher Albin ont de l'espace. Et du temps. Et qu'ils en profitent pour se lancer dans des solos et des séquences instrumentales plus qu'étonnantes, inouïes, géniales d'audace, et que Miss Paradis non seulement les laisse faire, mais les encourage.
C'était tout le bonheur de ce spectacle: la chanteuse ne se la jouait pas trop chanteuse, ce qui est bien, vu qu'elle n'est pas trop chanteuse. Il se trouve qu'elle aime chanter et chante joliment, mais surtout qu'elle aime la musique et les musiciens. D'où latitude. Par moments, c'était littéralement le show Chédid, à d'autres, le duo Chédid-de la Simone, et la mam'zelle leur souriait en se déhanchant, pas du tout pressée de reprendre le micro. Peu d'artistes risqueraient ainsi de se voir damer le pion: au contraire, cela ne nous rendait l'éternelle Lolita que plus attachante, parce que généreuse. Sa relecture de l'Emmenez-moi d'Aznavour était à cette enseigne: dictée par le pur plaisir de chanter avec les gens. Totale communion avec la foule spadoise, osmose avec les musiciens: qui a besoin de Depp quand on est Vanessa... au paradis?
Fraîche la frite!
Cette soirée des Francos ardennaises était décidément parfaite: Suarez, un Belge à frisettes, a bien plu en lever de rideau avec sa pop de bon ton, et Thomas Dutronc a été, vous le constaterez à Montréal, tout ce qu'on souhaite de lui. Fortiche guitariste fada de jazz manouche, grand échalas élégantissime et séduisant (habit blanc, cravate blanche, chemise noire, le chic!), et aussi férocement drôle et décalé que papa Jacques: il fallait l'entendre haranguer la foule en finale à rallonge de sa Carte postale, exaltant les bienfaits de la «frite fraîche», dénonçant avec force emphase «les Wallons et Flamands surgelés». Plus il en rajoutait, plus la foule hurlait, euphorique. «Vive la merguez, la mortadelle et la bière fraîche, bordel!» Après un moment, on comprenait que ce n'était pas du second degré, mais la stricte vérité sur le fond des choses: «C'est pas si compliqué d'être heureux, bordel!» En effet. Il s'agit de célébrer de temps en temps, voilà tout. Nul besoin d'attendre Johnny Depp à l'entrée d'un hôtel: la vie, ce soir-là à Spa, était pleine et entière, pour ceux qui savaient la nommer et la saisir.
Sur la même scène le lendemain, ce n'était pas morose non plus. C'était soir de «fête à...». Concept qui a le même âge que les FrancoFolies (celles de La Rochelle): une idée du père fondateur Jean-Louis Foulquier (que France Inter vient de virer de sa pionnière émission Pollen, une honte!). Concept souvent prétexte à duos pas toujours heureux, rapport aux invités pas toujours bienvenus. La vérité est que le succès de la fête tient au désir de fêter du fêté. Or l'on fêtait Jean-Jacques Daran, rockeur émérite. C'est un intense, Daran, on le sait bien ici comme chez nous. Il ressent tout fortement. L'injustice, la misère, ça le tue. Il apprécie d'autant les bons moments et accueillait donc les conviés à sa fête avec une joie d'enfant. Il fallait voir sa mine plus que réjouie quand il a lâché sa grande surprise: l'humoriste Kad Merad, héros du film-phénomène Bienvenue chez les Chtis. Depardieu peut aller se rhabiller: voilà un acteur qui peut VRAIMENT faire le chanteur. Leur version partagée de la magnifique chanson d'Arno, Dans les yeux de ma mère, était belle à chiâler une petite mare de larmes.
Tout n'était pas également réussi dans cette fête, une Maurane valant au moins trois ou quatre Stanislas, mais Daran, lui, était tout le temps formidable, ses musiciens aussi, et c'était lui, finalement, qui faisait la fête à ses invités. À la fin, reconnaissant, c'est à un grand absent qu'il a pensé, et c'est lui qu'il a dûment célébré. Non, pas Johnny Depp. Feu Fred Chichin, l'homme à riffs des Rita Mitsouko. La vibrante version collective de l'hymne rock des Rita, C'est comme ça, immense comme le ciel de Spa, lui était destinée, et on a bien cru, pendant un instant d'éternité, que le destinataire était là aussi.
***
Collaborateur du Devoir
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Sylvain Cormier est l'invité de l'organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.
Spa — L'arrivée de Vanessa Paradis à Spa: plus encore que son concert à la Place de l'hôtel de ville, c'était l'événement, vendredi. Tous les journaux y ont accordé plus d'espace que de mesure samedi, de Bruxelles à Liège. Le Jour, édition de Verviers, jolie ville située pas loin de Spa, en a fait sa une. Naturlich, comme disait Belmondo dans un film de Godard. C'est pas tous les jours que Le Jour de Verviers s'offre une star, fût-ce in abstentia. J'explique. Vanessa Paradis, considérée isolément, est une chouette vedette de la chanson, digne d'un accueil chaleureux assorti de gardes du corps et de chasseurs d'autographes. Seulement voilà, au bras de son Johnny Depp de mari, on change de registre, ouste la chanson, bonjour la presse people, hello les paparazzi, salut la traque. À la gare de Liège, à l'entrée de l'hôtel Radisson, où logent les artistes à Spa, ce fut donc le branle-bas de combat et le pied de grue trépidant. Le Jour narre tout ça dans le détail.
«Quand Vanessa Paradis joue à cache-cache», titrait-on. Je résume l'affaire. Un premier Thalys — le TGV belge — arrive en gare de Liège: pas de Vanessa, pas de pirate des Caraïbes non plus. C'est tout bêtement l'ami Thomas Dutronc qui débarque, hilare. On le croque néanmoins, c'est toujours ça de pris. Le Thalys suivant est le bon: voilà la belle. Et voilà la fillette aussi, frêle LilyRose dont maman Vanessa dérobe le visage à la mitraillade. Mais où est donc le Johnny chéri? On subodore le stratagème: il est venu séparément. Très séparément, finalement: on ne lui apercevra pas le bout de la barbichette, vu qu'il n'a pas fait le voyage. Pas de Depp, ô dépit. On se console en croquant Vanessa et LilyRose: c'est un peu Johnny Depp quand même. Dans l'univers people, on n'est pas regardant, on inclut toute la famille. Alors que ça crépite ferme, mère et fille s'engouffrent vite fait dans un Hummer pas du tout hybride. À Spa, les fans seront doublement marris: pas de mari, et même pas de Vanessa. Le Hummer a disparu dans le stationnement intérieur. Et finita la commedia.
Les stars de Vanessa
Le plus drôle dans tout ça est qu'on l'a vue, et bien vue, la Vanessa, de sa jolie tête à ses pieds jolis, se trémoussant, trépignant, roulant des mécaniques sur la grande scène, on l'a vue jusqu'à son fameux sourire et son caractéristique (et craquant) petit écart entre les deux palettes, en plan rapproché sur les écrans géants. Même le popotin mignon a rempli l'écran et les regards, coquins de caméramans! Pour voir, on a donc vu, et on a même entendu, et ce qu'il y avait à entendre méritait encore plus le déplacement. Je n'aurai pas vécu McCartney sur les Plaines, mais ce concert de Vanessa Paradis à Spa était de ceux dont on dit: «J'étais là!» Là pour elle, et là pour Matthieu Chédid aux guitares électrisantes, et pour Albin de la Simone aux claviers sidérants. Ainsi accompagnée, Vanessa Paradis ne saupoudre qu'une dizaine de spectacles sur l'été continental, c'est pour ça qu'on n'a pas ce show-là à nos Francos. On aura le DVD d'ici à l'automne, et vous y verrez qu'il s'y passe que le cher Matthieu (très cool sous son chapeau, même s'il n'est pas déguisé en -M-) et le non moins cher Albin ont de l'espace. Et du temps. Et qu'ils en profitent pour se lancer dans des solos et des séquences instrumentales plus qu'étonnantes, inouïes, géniales d'audace, et que Miss Paradis non seulement les laisse faire, mais les encourage.
C'était tout le bonheur de ce spectacle: la chanteuse ne se la jouait pas trop chanteuse, ce qui est bien, vu qu'elle n'est pas trop chanteuse. Il se trouve qu'elle aime chanter et chante joliment, mais surtout qu'elle aime la musique et les musiciens. D'où latitude. Par moments, c'était littéralement le show Chédid, à d'autres, le duo Chédid-de la Simone, et la mam'zelle leur souriait en se déhanchant, pas du tout pressée de reprendre le micro. Peu d'artistes risqueraient ainsi de se voir damer le pion: au contraire, cela ne nous rendait l'éternelle Lolita que plus attachante, parce que généreuse. Sa relecture de l'Emmenez-moi d'Aznavour était à cette enseigne: dictée par le pur plaisir de chanter avec les gens. Totale communion avec la foule spadoise, osmose avec les musiciens: qui a besoin de Depp quand on est Vanessa... au paradis?
Fraîche la frite!
Cette soirée des Francos ardennaises était décidément parfaite: Suarez, un Belge à frisettes, a bien plu en lever de rideau avec sa pop de bon ton, et Thomas Dutronc a été, vous le constaterez à Montréal, tout ce qu'on souhaite de lui. Fortiche guitariste fada de jazz manouche, grand échalas élégantissime et séduisant (habit blanc, cravate blanche, chemise noire, le chic!), et aussi férocement drôle et décalé que papa Jacques: il fallait l'entendre haranguer la foule en finale à rallonge de sa Carte postale, exaltant les bienfaits de la «frite fraîche», dénonçant avec force emphase «les Wallons et Flamands surgelés». Plus il en rajoutait, plus la foule hurlait, euphorique. «Vive la merguez, la mortadelle et la bière fraîche, bordel!» Après un moment, on comprenait que ce n'était pas du second degré, mais la stricte vérité sur le fond des choses: «C'est pas si compliqué d'être heureux, bordel!» En effet. Il s'agit de célébrer de temps en temps, voilà tout. Nul besoin d'attendre Johnny Depp à l'entrée d'un hôtel: la vie, ce soir-là à Spa, était pleine et entière, pour ceux qui savaient la nommer et la saisir.
Sur la même scène le lendemain, ce n'était pas morose non plus. C'était soir de «fête à...». Concept qui a le même âge que les FrancoFolies (celles de La Rochelle): une idée du père fondateur Jean-Louis Foulquier (que France Inter vient de virer de sa pionnière émission Pollen, une honte!). Concept souvent prétexte à duos pas toujours heureux, rapport aux invités pas toujours bienvenus. La vérité est que le succès de la fête tient au désir de fêter du fêté. Or l'on fêtait Jean-Jacques Daran, rockeur émérite. C'est un intense, Daran, on le sait bien ici comme chez nous. Il ressent tout fortement. L'injustice, la misère, ça le tue. Il apprécie d'autant les bons moments et accueillait donc les conviés à sa fête avec une joie d'enfant. Il fallait voir sa mine plus que réjouie quand il a lâché sa grande surprise: l'humoriste Kad Merad, héros du film-phénomène Bienvenue chez les Chtis. Depardieu peut aller se rhabiller: voilà un acteur qui peut VRAIMENT faire le chanteur. Leur version partagée de la magnifique chanson d'Arno, Dans les yeux de ma mère, était belle à chiâler une petite mare de larmes.
Tout n'était pas également réussi dans cette fête, une Maurane valant au moins trois ou quatre Stanislas, mais Daran, lui, était tout le temps formidable, ses musiciens aussi, et c'était lui, finalement, qui faisait la fête à ses invités. À la fin, reconnaissant, c'est à un grand absent qu'il a pensé, et c'est lui qu'il a dûment célébré. Non, pas Johnny Depp. Feu Fred Chichin, l'homme à riffs des Rita Mitsouko. La vibrante version collective de l'hymne rock des Rita, C'est comme ça, immense comme le ciel de Spa, lui était destinée, et on a bien cru, pendant un instant d'éternité, que le destinataire était là aussi.
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Sylvain Cormier est l'invité de l'organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.
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