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Le Devoir   4 juillet 2008  Musique
Roots - CITY THAT CARE FORGOT, Dr. John & The Lower 911, 429 Records - Le bon docteur est en rogne. Fâché tout noir, le Night Tripper. Mais sans s'énerver. Fait trop chaud à La Nouvelle-Orléans pour s'agiter en vain. Alors, faute de hurler son indignation, il la sert en plat froid. Avec des cuivres pour ventiler. Et des mots qui disent ce qu'ils ont à dire: «Everything sacred / Been strung up and shot / In the land that care forgot». Sa sourde rage est à la mesure de l'injustice: alors que l'on accourt en Californie pour sauver du feu les cabanes à nababs de Big Sur, sa ville dévastée n'en finit plus de pourrir. L'homme réagit à sa façon, ralliant une poignée d'amis à sa cause, dont Terence Blanchard, Willie Nelson, Eric Clapton, Ani DiFranco. Ainsi soutenu, avec son propre groupe rebaptisé The Lower 911 pour la circonstance, le fier toubib distille sa détresse en blues qui balance envers et contre tout (You Might Be Surprised), en funk insubmersible (Land Grab), en r'n'b juteux (Time for a Change). Il en résulte, ironie de la souffrance, le meilleur album de Dr. John depuis des années, voire des décennies. C'est payer cher le regain. - Sylvain Cormier

Rééditions - SAINT-CHRONE DE NÉANT BULLDOZER, Offenbach, ProgQuébec - DEP

Les beaux fous de ProgQuébec — société à but non lucratif, faut-il préciser — n'ont d'autre but que de rendre gloire aux héros locaux du rock progressif des années 70, à travers des rééditions exemplaires où, le plus souvent possible, ils travaillent de concert avec les artistes. C'est le cas ici: parmi les producteurs exécutifs de ces rematriçages d'Offenbach première époque, on retrouve Pierre Harel, le génial poète rock qui écrivit Câline de blues et chanta Rirolarma, entre autres immortelles. Collaboration étroite qui nous permet d'entendre pour la toute première fois sur disque l'intégrale de la mythique Messe des morts à l'Oratoire (y compris le rappel, Faut que j'me pousse). Fourni avec livret de 16 pages, l'histoire narrée dans le détail, affiche et billet reproduits: il en coûtait 2,25 $ pour aller prier ce soir-là. Plus fort encore, ProgQuébec a déterré la bande sonore de Bulldozer, film du même Harel, où feu Gerry vocifère son doux blues pour la première fois, où la craquante covedette Mouffe chantonne, où le rock'n'blues québécois fesse comme il ne fessera jamais plus. - Sylvain Cormier

Tango - CONCENTRACION TROILEANA, Orquesta Tipica Imperial, Union de musicos independiente
www.umiargentina.com

En cette période post-piazzollienne, alors que le tango se décline de toutes les façons contemporaines, à la sauce électronique ou pas, l'Orquesta Tipica Imperial regroupe de jeunes musiciens de Buenos Aires qui font un retour à la période de l'âge d'or. Un tango mélodique, lyrique et très orchestré qui met en relief sa force expressive et la gravité de son caractère. Un tango classique, fidèle à la tradition des grands orchestres de danse, impeccablement exécuté avec trois bandonéons, trois violons, un violoncelle, un piano et une contrebasse. Du tango qui a de la classe et qui permet de témoigner de la force d'un arrangement solide. Du tango pur et dur, instrumental, rigoureux et qui se crée et se pratique selon les conventions d'un autre temps. Du tango qui se laisse même parfois aller à des voix préenregistrées ou à des percussions et des effets piazzoliens. Du tango qui se déploie avec énergie et dont on pourra ressentir en direct les effets bénéfiques demain sur la scène General Motors à 21h et 23h. - Yves Bernard

Monde - KHALOUNA, Bambara Trans, Indépendant, www.bambaratrans.com

Dernier-né des groupes manifestifs métis, le collectif Bambara Trans regroupe neuf Montréalais sous la direction de Khalil Abouabdelmajid. Appelez-le dorénavant Khalil de Bambara, comme on parle de Karim de Syncop, un musicien venu de Fès, au Maroc, avec cette idée de créer une musique trans. Philosophie: aucune musique ne doit être étiquetée. On touche à un genre, on le modifie. Non pas dans le sens de Monsanto, plutôt comme une sorte de «trans humaine» qui relate la vie quotidienne et qui, lorsqu'elle aborde la politique, le fait gaiement. Khalil, un chanteur à la bonne voix éraillée, joue également des percussions et du guembri, la basse ancestrale du gnawa dont il ne retient que l'esprit de base et non le caractère spirituel. De la mélopée sur de l'afrobeat ou de la musique latino, des inflexions berbères transformées en reggae, de l'arabo funk, du reggae acoustique avec un solo jazz, des touches d'arabo andalou, Bambara Trans possède l'art du mélange et se tracera une belle route. Le disque est en magasin le 9 juillet et le groupe se produit au FINA le 18 juillet. - Yves Bernard

Classique - HAMELIN, In a State of Jazz. Oeuvres de Gulda, Kapustin, Weissenberg et Antheil. Marc-André Hamelin (piano). Hyperion CDA 67656 (SRI).

Beau clin d'oeil en ces temps de Festival de jazz de Montréal: Marc-André Hamelin nous revient avec un album qui voit certains pianistes classiques aller à la rencontre du jazz. Cette parution fait suite au succès du disque que le virtuose québécois avait consacré au compositeur ukrainien Nikolai Kapustin, avocat du jazz écrit. Certains se sont gaussés de voir Hamelin emprunter de tels chemins de traverse. À tort: de récentes parutions (notamment chez Naxos par un certain John Salmon) ont montré l'extrême difficulté qu'il y a à traduire adéquatement la musique de Kapustin. Dans In a State of Jazz, Marc-André Hamelin interprète à la perfection la 2e Sonate de l'Ukrainien, oeuvre à ranger dans le haut du panier de sa production. Le reste du CD est constitué de trois exercices spirituels et rafraîchissants de Friedrich Gulda et d'oeuvres d'Alexis Weissenberg: une inégale sonate et six arrangements de chansons de Charles Trenet, d'un goût exquis, qui prouvent qu'avec le beau temps, l'heure de la détente musicale est venue. - Christophe Huss

Classique - SCHOENBERG, Concerto pour violon (+ Sibelius). Hilary Hahn, Orchestre symphonique de la Radio-Suédoise, Esa-Pekka Salonen. DG 4777346.

Les jeunes femmes violonistes ont du cran. Après Lisa Batiashvili, couplant le concerto de Sibelius à celui de Lindberg, voici Hilary Hahn dans une association Sibelius-Schoenberg. J'ai un peu de mal à imaginer qui peut bien exulter devant un regroupement aussi étrange, mais cette étrangeté ne doit pas nous détourner de l'extraordinaire qualité de ce disque. Dans Sibelius, on ne peut que rendre les armes devant la puissance de l'archet et cet art qu'a Hilary Hahn de tenir intensément les notes sur l'intégralité de leur durée prescrite. Il en résulte une lecture intense qui «rentre sous la peau». Aux côtés de la jeune Américaine, Salonen déploie une radiographie orchestrale qui atteint des sommets encore plus élevés dans Schoenberg. Hahn et Salonen créent un mouvement à l'intérieur des différents volets en accélérant le tempo d'un cran. De cet élan naît une sorte d'aspiration que l'on ne peut percevoir lors d'une simple et patiente décortication dodécaphonique. Si vous voulez découvrir cette partition, enfin illuminée, vous ne trouverez pas mieux. - Christophe Huss






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