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Leonard Cohen - Le retour du fils prodige

Photo: Jean-François Bérubé
Photo: Jean-François Bérubé
Monsieur Leonard Cohen est en ville. Dans sa ville. Ce Montréal qui lui sert de point de repère depuis 73 ans. Et qui trépigne aujourd'hui de revoir sur scène — à compter de lundi — un de ses plus grands artistes, poète prodige, fils prodigue, et homme de toutes les élégances.

Quinze ans que Montréal n'a pas vu Leonard Cohen sur scène: on n'y croyait plus trop. Ne restait qu'un filet d'espoir pour souhaiter le retour du plus lucide des pessimistes. Il aura finalement fallu que le grand homme soit victime d'une fraude pour que «l'envie» d'une tournée revienne: faut-il dire merci à la coupable?

Chose sûre, la situation a indirectement fait le bonheur de dizaines de milliers d'amateurs du chanteur. La tournée mondiale du sieur Cohen se fait à guichets fermés. Les critiques sont toutes très élogieuses. Dans son complet première classe, le poète-chanteur fascine. Comme toujours.

On l'a décrit de bien des façons depuis 50 ans: prince des rabat-joie ou chantre du pessimisme, Cohen a le «désespoir élégant et altier», rappelait cette semaine au Devoir son biographe, Ira B. Nadel. Mais l'homme a changé depuis son séjour 1999. «Il n'est pas aussi pessimiste qu'on le dit. Il a beaucoup moins de hauts et de bas depuis ses 60 ans. Il est moins erratique.» En somme: l'amateur de bouteilles de Château Latour vieillit bien.

Et entre la mélancolie, les amours écorchées, cet érotisme latent et mille références religieuses et mystiques, le charme de son oeuvre et de sa personnalité reste intact. Énigmatique, envoûtant, déroutant: Cohen.

«Je suis surpris de l'intérêt incroyable qu'on lui porte, indique son biographe depuis Vancouver. Le monde entier s'intéresse à Leonard Cohen. La biographie que j'ai écrite sur lui [Le Canadien errant, Boréal, 1996] a été traduite en une douzaine de langues. Les Japonais la lisent. Les Polonais la lisent. Les Français la lisent. Quand Cohen entre en scène, peu importe où, il reçoit une immense ovation avant même d'avoir chanté quoi que ce soit. On le respecte comme on respecte les plus grands.»

Normal: c'est «simplement un artiste génial», dit, avec beaucoup d'admiration dans la voix, Musia Schwartz. Cette survivante de l'Holocauste, très impliquée dans la communauté juive montréalaise — dont Cohen est évidemment le plus célèbre représentant —, était la meilleure amie du poète Irving Layton, le mentor littéraire de Cohen, décédé en 2006. Mme Schwartz connaît ainsi Leonard Cohen depuis plus de 45 ans.

«Personne n'écrit comme Cohen, dit-elle. C'est un virtuose du langage, mais qui sait aussi composer de magnifiques musiques, ce qu'on oublie parfois de dire.» Elle se rappelle que, même à ses débuts, avant qu'il ne commence à chanter (Cohen avait 33 ans et cinq livres derrière lui quand son premier disque est sorti, en 1967), Cohen attirait les foules avec sa seule poésie. «Les gens venaient l'entendre de partout. Il y avait toujours un énorme cercle de fans autour de lui.»

On le voit d'ailleurs dans un documentaire de l'ONF paru en 1965, Ladies and Gentlemen, Mr. Leonard Cohen. On y brosse le portrait d'un jeune poète qui vole la vedette à ses collègues lors des soirées de poésie organisées un peu partout au Canada. Sa voix grave, son regard pénétrant, son sens inné de l'art oratoire (il a été champion dans le domaine lors de ses études à l'université McGill) et surtout ses textes séduisent des auditoires qui remplissent les petites salles et font la queue pour faire signer leur livre. Un poète-vedette: le phénomène est quand même rare...

Il s'explique par le «talent fou» de Cohen, indique Mme Schwartz, mais aussi par sa «grande sincérité». Son biographe Nadel parle d'un «homme parfaitement honnête et authentique, réellement modeste, rempli d'autodérision sur lui et son talent».

Le photographe Jean-François Bérubé, qui a réalisé la plupart des photos de Cohen qui paraissent aujourd'hui dans Le Devoir, évoque aussi quelqu'un d'une simplicité complète. «Pour la dernière séance en 2007, je l'ai rejoint dans le parc devant chez lui, dit-il. La porte de sa maison était ouverte. Il m'a fait visiter, m'a présenté ses voisins, sa cour... Il est profondément simple et c'est aussi pour cela qu'il est admirable», dit-il. Pour un photographe, Cohen est d'ailleurs un sujet parfait: l'homme est extrêmement photogénique et il adore la relation avec la caméra.

Créateur d'images

Le poète et animateur Michel Garneau, qui a traduit ces dernières années les poèmes de Cohen (étrange musique étrangère et Le Livre du constant désir), apprécie tout autant l'homme de lettres que l'ami Cohen.

«C'est un créateur d'images, d'abord et avant tout. Il réussit à communiquer des images très fortes, une vérité sensorielle qui fait que cette image fonctionne. Il a des moments de vérité dans la métaphore qui sont exceptionnels, et qui donnent des poèmes ou des chansons parfois éblouissants.» Il en cite deux à travers son répertoire: Hallelujah (qui a bénéficié de multiples reprises ces dernières années) et Joan of Arc.

Mais Cohen est aussi «un homme extrêmement chaleureux, affectueux, drôle, tout simple», ajoute Michel Garneau. Qui plus est: un homme très facile d'approche... pour autant qu'on réussisse à l'approcher, son statut de vedette internationale et sa quête de tranquillité élevant bien des barrières. «Ce n'est pas quelqu'un qui est confortable avec le fait d'être constamment le centre d'attention», dit Ira Nadel.

Il faut mesurer l'impact de l'artiste: l'immense site LeonardCohenFiles.com — la référence des références — recensait la semaine dernière un total de 1485 reprises de chansons de Cohen à travers le monde. Des piliers du folk (Graeme Allwright, Joan Baez, Judy Collins), du country (Johnny Cash, Emmylou Harris), du rock (Jeff Buckley, Rufus Wainwright, Bob Dylan, U2, Beth Orton, John Cale, Nick Cave) et du jazz (Nina Simone) ont tous chanté Cohen. Même Richard Abel s'y est risqué!

Pour The Edge, guitariste du groupe U2, Cohen est «une voix prophétique, d'une portée presque biblique». La chanteuse Jennifer Warnes, qui a contribué à relancer la carrière du maître dans les années 1980 avec son disque-hommage Famous Blue Raincoat, estime quant à elle que «ses chansons ouvrent les coeurs avec une barre de fer».

Et elles se révèlent indémodables. «Cohen, c'est un peu comme Brassens en France, dit Michel Garneau: il n'a jamais eu d'immenses succès, mais ses livres et ses disques se vendent continuellement. Le premier autant que le dernier. C'est une vague de fond.»

Montréal

Leonard Cohen a des fans partout au monde. Mais nulle part ailleurs qu'à Montréal peut-il compter sur un bassin de fidèles aussi fidèles. Normal: c'est sa ville. Son chez-lui. «Lui qui est étranger partout, dit le poète Garneau, il l'est moins à Montréal que n'importe où ailleurs.»

Si Cohen a toujours eu des pieds-à-terre de par le monde (New York, Los Angeles, la Grèce...), il n'a jamais quitté Montréal. «C'est une ville fondamentale pour lui, explique Ira Nadel. Il y est constamment revenu, c'est l'atelier de sa vie.»

«Son attachement à Montréal a toujours été constant», ajoute Musia Schwartz. Michel Garneau raconte que Cohen «a souvent pris l'avion pour venir passer une ou deux journées à Montréal, en plein milieu d'une tournée, simplement pour respirer la ville. Il y a une continuité émotive entre lui et Montréal, quelque chose qui lui permet de reprendre son souffle.»

Élevé dans le chic Westmount — sa famille possédait une compagnie de confection de vêtements —, Cohen a plus tard établi ses pénates près du parc du Portugal, où il habite toujours. La Main, les rues Saint-Dominique et Vallières (où se trouve le centre zen qu'il parraine), c'est son Montréal.

Michel Garneau habitait déjà le quartier quand Cohen l'a découvert, au début des années 1970. «Il est tombé en amour et s'est acheté une petite maison», se rappelle-t-il. Un choix qui marquait une rupture avec le style de vie cossu de sa famille. «Un jour, la mère de notre ami commun Mort Rosengarten est venu frapper à ma porte, raconte Garneau. Je lui ai dit que Mort n'était pas là. Sa mère en a alors profité pour me demander si Mort et Leonard étaient heureux [de vivre dans ce coin]. Elle ne comprenait pas: "leurs grands-pères ont travaillé si fort pour sortir d'ici, et eux reviennent à la première occasion!".»

À Montréal, Cohen a habité dans un «véritable trou» (selon Michel Garneau), un petit hôtel situé sur la rue Sainte-Catherine et qu'on peut voir dans le vieux documentaire de l'ONF. Il a eu des appartements rue Stanley et de la Montagne, a fréquenté bien des cafés (dont le fameux bistro Chez Lou Lou) et des snack-bars de toutes sortes (on le voit d'ailleurs chez Ben's dans le film de 1965): un Montréalais parmi d'autres.

Une de ses chansons les plus célèbres, Suzanne, se déroule ici, près du fleuve. Cohen y évoque notamment les symboles religieux de Montréal. Son roman Beautiful Losers a aussi un ancrage fondamental dans la ville.

C'est donc réellement son chez-lui que l'artiste retrouvera lundi, devant quelque 3000 spectateurs qui ont payé le fort prix pour le revoir. Il aura bien sûr son chapeau, son complet, ce sourire immense sous les traits profonds de son visage... et toute une collection de classiques à laquelle s'abreuver.






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  • vincent bussiere
    Abonné
    samedi 21 juin 2008 07h42
    Cher Leonard Cohen
    « Chanceux les montréalais qui l'ont côtoyé, fils de Montréal, j'aurais aimé être ton ami, j'ai parfois l'impression que je le suis. Il est mon ainé de quelques années et celà fait plus de trente ans que je l'écoute, sans toujours comprendre tous les mots mais en comprenant le sens profond de ses poèmes et partageant ses états d'âmes. Cohen est non seulement le plus grand poète montréalais, il est l'un des plus grands poètes au monde toutes époques confondues. Malgré lui, il fait figure de grand prêtre lui et surement qu'il est de leur lignée. On parle encore des poèmes du roi David, on chantera longtemps ceux de Cohen surement son descendant.

    Je suis, vous le voyez bien, son premier fan!
    Salut Leonard ça fait du bien de te revoir, bienvenu chez toi, comment vas-tu,
    je m'ennuyais de toi.

    Ton ami,
    Vincent »

  • Pierrette Cloutier
    Inscrite
    samedi 21 juin 2008 09h10
    Profonde admiration
    « J'ai une profonde admiration pour Leonard Cohen depuis toujours. Je suis ravie qu'il revienne sur scène ici.

    P. Cloutier »

  • Claude Archambault
    Inscrit
    samedi 21 juin 2008 10h52
    Il mérite toute notre fièreté
    « Bravo Leonard, tu as porté le flambeau de la culture d'ici partout dans le monde. »

  • Jean-Paul Gosselin
    Inscrit
    dimanche 22 juin 2008 09h50
    Depuis plusieurs décennies...
    « Je suis un grand admirateur de Leonard Cohen,et ce, depuis très longtemps. Et j'ai quelques-uns de ses microsillons 33 tours et CD... »

  • Louise Lafaille
    Inscrite
    dimanche 22 juin 2008 10h01
    Léonard Cohen: chercheur dans la nuit.
    « Entre Chercheurs de la Lumière, j'aime croire qu'on peut se tutoyer; Merci Léonard! Merci pour ton cheminement, ta démarche qui m'a souvent semblée paradoxale mais tellement courageuse et pleine du consentement à vivre pleinement. Je t'aime ! »

  • Loïc Roussel
    Inscrit
    dimanche 22 juin 2008 13h09
    chouette artiste
    « c'est drôle, "death of a lady's man" moi j'ai bien aimé... c'Est pas tout à fait rock et la pochette fait vraiment "low-budget" comme si c'était pris par hasard. Très curieux, faudrait que je le réécoute (à moins qu'un riche oncle me file un ticket v.i.p.)

    mais y'a des tounes de ce génial artiste que j'ai toujours autant de misère à écouter. »

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