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L'OSM en autarcie

Christophe Huss   28 mars 2008  Musique
Photo : Jacques Nadeau
Kent Nagano a révélé hier le contenu de la saison du 75e anniversaire de l'Orchestre symphonique de Montréal avec un slogan, «Sur un air de fête», et trois mots d'ordre: «continuité, créativité et innovation», mais avec beaucoup de continuité et une singulière impression de repli sur soi. L'OSM est-il encore à l'écoute de ce qui bouge dans le monde?

Kent Nagano a dévoilé hier le contenu de la saison du 75e anniversaire de l'Orchestre symphonique de Montréal avec un slogan, «Sur un air de fête», et trois mots d'ordre: «continuité, créativité et innovation».

Les accents de la 75e saison de l'OSM sont clairement définis: une ouverture impressionnante, avec la Symphonie des Mille de Gustav Mahler; la reprise des Glorieux de François Dompierre et Georges-Hébert Germain au Centre Bell; une création de Simon Leclerc inspirée de C'est bien meilleur le matin, avec René Homier-Roy; la représentation en concert de l'opéra-fleuve de Messiaen, Saint François d'Assise; la création d'un Concerto pour trois pianos de Jacques Hétu avec Alain Lefèvre, André Laplante et Michelle Nam; et le retour de quelques solistes de renom, tels que Radu Lupu et Anne-Sophie Mutter.

Un concerto pour animateurs radio

Comme à son habitude, Kent Nagano a bien réparti les divers événements qui donneront une visibilité médiatique à son orchestre. L'ouverture se fera le 9 septembre avec la Symphonie des Mille de Mahler. Ils ne seront pas mille sur scène comme à Québec, mais la présentation de cette symphonie dans une salle de concert ne requiert pas pareil déploiement.

C'est le 2 avril 2009 qu'aura lieu le grand concert de la 75e saison au Centre Bell, avec la 9e Symphonie de Beethoven et Les Glorieux. Là, par contre, il y aura mille choristes pour chanter l'Hymne à la joie.

Juste avant, Radio-Canada aura pu faire monter la sauce, puisque le 22 mars, le programme C'est bien meilleur avec orchestre verra la création d'un «concerto pour animateur de radio et orchestre». Outre René Homier-Roy, les «solistes» seront Catherine Perrin et Marc Laurendeau. Ces derniers ne sont pas encore informés des contours que prendra l'oeuvre commandée à Simon Leclerc, compositeur auquel on doit la transformation de Starmania en opéra.

Trois autres compositeurs canadiens ont reçu une commande de l'OSM pour cette 75e saison: Jacques Hétu, Denys Bouliane et Alexina Louïe, avec une oeuvre pour ensemble et chants gutturaux inuits. Pour sa part, Walter Boudreau dirigera en octobre un hommage à la création musicale, qui affichera notamment la reprise du Concerto pour violon d'André Prévost.

Les surprises

Il était évident que, pour cette 75e saison, Kent Nagano chercherait à faire venir à Montréal les anciens directeurs musicaux vivants. Franz-Paul Decker dirigera Johann et Richard Strauss et Rafael Frühbeck de Burgos le fameux Tricorne de Manuel de Falla. Charles Dutoit a décliné l'offre, alors que Zubin Mehta vient de libérer une date dans son calendrier. Ce sera en septembre, mais sa contribution n'est pas imprimée au programme et les oeuvres ne sont pas encore définies.

À l'image de cette venue-surprise de Zubin Mehta, Kent Nagano a également livré d'autres informations en primeur. Ainsi, l'OSM poursuivra ses périples, avec une nouvelle tournée canadienne, un projet en Californie et, surtout, une grande tournée européenne. Il y a également le domaine discographique, avec, dans une semaine, la promesse du dévoilement d'une collaboration majeure avec une étiquette internationale et, déjà, des projets précis — les 4e et 5e Concertos de Beethoven avec Till Fellner et le Chant de la terre de Mahler avec le baryton Christian Gerhaher et le ténor Edgaras Montvidas — qui laissent à penser que le partenaire pourrait être BMG-Sony.

En tout cas, l'annonce «dans une semaine» coïnciderait pile avec le lancement de l'album Beethoven-OSM-Nagano sur étiquette Analekta. On a vu plus élégant...

En vase clos

Le dévoilement de cette saison avait lieu dans la salle de l'école Le Plateau, celle où tout a commencé, celle qui a vu l'OSM jouer sous les baguettes de Klemperer, Munch, Monteux, Markevitch (le premier Sacre du printemps à Montréal, en mars 1957) et bien d'autres. De grands anciens parmi les musiciens retraités de l'OSM étaient dans la salle. On ne les a pas salués et encore moins invités à évoquer quelques souvenirs.

Interrogé par Le Devoir sur la manière dont il définirait en quelques mots le caractère festif de cette 75e saison, Kent Nagano a évoqué «le répertoire traditionnel de l'orchestre, le retour de grands noms liés à l'orchestre et la présence d'une nouvelle génération de jeunes solistes et chefs».

Pour ce qui est du répertoire traditionnel, on ne peut pas mieux faire. Nagano dirigera Daphnis et Chloé en clôture, Radu Lupu viendra jouer le 3e Concerto de Beethoven que nous venons d'entendre avec Alfred Brendel, et Yefim Bronfman interprétera le 2e Concerto de Brahms, présenté par Marc-André Hamelin en 2006 et Evgueni Kissin dans une semaine. S'agissant des grands noms, notre chef pense sans doute aux anciens directeurs musicaux et à quelques solistes (Mutter, Lupu, Bronfman, Shaham, Ax, Fellner) censés servir d'arbres pour cacher la forêt.

La forêt? En fait la clairière que Kent Nagano semble défricher dans cette saison «festive», où l'OSM semble se complaire dans une autarcie, imperméable à un renouvellement des solistes et à l'invitation de grandes baguettes de notre temps, celles qui pourraient évoquer les fastes de la salle mythique du Plateau.

On attendait des paillettes à domicile, il y aura des voyages. Vous voulez la liste des chefs invités? La voilà: John Adams, Walter Boudreau, Jean-Claude Casadesus, Marc David, Neeme Järvi, Jacques Lacombe, Susanna Mälkki, Roberto Minczuk, André Moisan, Charles Olivieri-Monroe, Itzhak Perlman, Yoav Talmi, Bramwell Tovey et Mark Wigglesworth. Tant mieux pour eux. Mélomanes, passez vous le mot: c'est la fête!

Le joujou

En préambule à sa déclaration annuelle, Kent Nagano s'est épanché sur la signification des mots «anniversaire» et «cadeau», avec un souvenir révélateur: «J'adorais toys» (sic). Ceux qui ont vu le film Confidences trop intimes de Patrice Leconte auront peut-être pensé à Fabrice Luchini, offusqué de voir Sandrine Bonnaire toucher à sa collection d'autos miniatures avec cette inoubliable réplique: «Mon zouzou!»

On espère vivement ne pas voir l'OSM devenir le «zouzou» de son chef. Kent Nagano a la réputation d'aimer les grands projets. Par rapport à cette question, un acteur européen du milieu me dit un jour: «Ce n'est pas compliqué à gérer: il faut donner à Kent Nagano ses deux ou trois gros machins et trouver à se rattraper sur le reste.»

Les gros machins ne sont pas compliqués à trouver: Symphonie des Mille de Mahler et Saint François d'Assise de Messiaen! La direction de l'OSM s'est refusée hier à répondre à notre demande de connaître le pourcentage du budget artistique annuel absorbé par ces deux seuls projets-là.

La question soulevée par cette 75e saison, qui ignore les grands chefs de notre temps, les artistes de la relève et le renouvellement du répertoire, est simple: qu'il résulte de l'absorption excessive des moyens financiers par quelques programmes, d'un manque d'ouverture sur ce qui se fait et bouge, ou une sorte d'autocontemplation, le «reste» ne commence-t-il pas à avoir grise mine?

Collaborateur du Devoir






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  • Michel Dion
    Inscrit
    vendredi 28 mars 2008 09h26
    Mais, aurons-nous de la musique?
    « Cette question peut sembler étrange, mais cet orchestre raffiné et capable de toutes les prouesses, ne nous sert maintenant que des mises place impeccables ou presque, nous laissant souvent avec l'étrange impression que la musique y est absente. Si après 25 ans, nous étions convaincus d'avoir fait depuis longtemps le tour de l'esthétique de Charles Dutoit, j'ai bien peur que dans le cas Kent Nagano se soit déjà presque fait. Peut-être est-il trop zen notre maestro californien ou trop préoccupé à trouver de nouvelles formules de marketing? Peut-être appartient-il plus au monde du show business qu'à celui de la musique? À quand la "Cantate de la Bolduc" ou le mini opéra "Aurore l'enfant martyre" composé par Plume Latraverse sur un livret d'un quelconque ami de Madeleine Careau. (De grâce, ne lui en parler pas, il pourrait se mettre en tête de passer la commande!)
    La saison prochaine, c'est décidé, je m'abonne à l'orchestre Métropolitain, c'est moins luxueux, plus rustique, mais on y trouve au moins la passion de faire de la musique! Ailleurs, on a vite compris quel musicien exceptionnel était Yannick Nézet-Séguin. Quant'à moi, je préférai toujours être guidé par ce jeune chef dans un grand voyage brucknerien aux "tempi avachis" (l'expression est de vous) mais habité d'un bout à l'autre d'une bouleversante tendresse que de suivre un échevelé qui n'en tire rien. "Lui, il (Toscanini)joue les notes, moi je joue ce qu'il y a entre les notes" disait Furtwängler. Tout est là! »

  • andré michaud
    Inscrit
    vendredi 28 mars 2008 09h46
    Radio-canada :Talmi vs Nagano?
    « Yoav Talmi a présenté la Symphonie des Mille de Mahler dernièrement pour le 400iè anniversaire de la ville de Québec.C'était la 3iè fois dans son histoire que cette pièce fut présentée.Radio-Canada a refusé de présenter le concert et ce fut un poste de radio de Chicago qui l'a présentée..

    Est-ce que Radio Canada connaissait déjà le projet de M.Nagano et c'est pour cette raison qu'on a boudé M.Talmi en laissant entendre que ça coûterait trop cher...? Il y a un manque de transparence évident, et certains y voient même un exemple de chauvinisme Montréalais...

    C'est bien dommage ce cafouillis de Radio Canada. Personnellement j'ai un grand respect autant pour M.Talmi que pour M.Nagano qui sont de grands chefs d'orchestre.Je souhaite tout le succès possible à M.Nagano pour la saison prochaine, et d'aucune façon je ne voudrais ternir son beau travail. Par contre je donne le prix citron à Radio-Canada pour ce cafouillis... »

  • Jacques Boucher
    Abonné
    vendredi 28 mars 2008 11h51
    BRAVO monsieur Gingras
    « J'avais cru lors de votre arrivée au Devoir que nous changerions de ton et de climat, que nous lirions autre chose que des commentaires sur les faux plis dans la robe de la chanteuse, des commentaires fielleux et pisse-vinaigre, le nombre de sièges vides et LA FAUSSE NOTE du concert. Claude Gingras doit continuer à sévir et doit être contagieux.
    Quelle PETIT commentaire sur la saison du 75e anniversaire de l'OSM !!! Au contraire du repliement et de la petitesse de perspective que vous surlignez, je vois au contraire tout plein de bonnes idées dans ce projet (les anciens chefs, la salle du Plateau, la Symphonie des mille et surtout un clin d'oeil qui, on peut l'espérer, amènera plus de jeunes, plus d'Hochelaga-Maisonneuve, plus de 450, moins d'intolérance et d'esprit de chapelle). Lisez les chroniques de Claude Gingras et demandez-vous si c'est là que vous avez envie de vous retrouver dans dix ans; sinon, de grâce, changez de ton et cessez de traiter les artistes avec moins de respect que les motards et les membres de la mafia. »

  • Hubert de Nicolini
    Inscrit
    vendredi 28 mars 2008 12h18
    St-François d'Assise
    « Quelle bonheur d'apprendre que ce magnifique opéra sera joué à Montréal, même si c'est en version concert. J'ai eu la chance de le voir et de l'entendre à Paris en 2004, avec Van Dam dans le rôle titre. Six heures d'extase messiaenesques. Ça prend du courage pour programmer les chefs-d'oeuvre du XXème siècle tardif.

    Hubert de Nicolini »

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