L'OSM en autarcie
Photo : Jacques Nadeau
Kent Nagano a révélé hier le contenu de la saison du 75e anniversaire de l'Orchestre symphonique de Montréal avec un slogan, «Sur un air de fête», et trois mots d'ordre: «continuité, créativité et innovation», mais avec beaucoup de continuité et une singulière impression de repli sur soi. L'OSM est-il encore à l'écoute de ce qui bouge dans le monde?
Kent Nagano a dévoilé hier le contenu de la saison du 75e anniversaire de l'Orchestre symphonique de Montréal avec un slogan, «Sur un air de fête», et trois mots d'ordre: «continuité, créativité et innovation».
Les accents de la 75e saison de l'OSM sont clairement définis: une ouverture impressionnante, avec la Symphonie des Mille de Gustav Mahler; la reprise des Glorieux de François Dompierre et Georges-Hébert Germain au Centre Bell; une création de Simon Leclerc inspirée de C'est bien meilleur le matin, avec René Homier-Roy; la représentation en concert de l'opéra-fleuve de Messiaen, Saint François d'Assise; la création d'un Concerto pour trois pianos de Jacques Hétu avec Alain Lefèvre, André Laplante et Michelle Nam; et le retour de quelques solistes de renom, tels que Radu Lupu et Anne-Sophie Mutter.
Un concerto pour animateurs radio
Comme à son habitude, Kent Nagano a bien réparti les divers événements qui donneront une visibilité médiatique à son orchestre. L'ouverture se fera le 9 septembre avec la Symphonie des Mille de Mahler. Ils ne seront pas mille sur scène comme à Québec, mais la présentation de cette symphonie dans une salle de concert ne requiert pas pareil déploiement.
C'est le 2 avril 2009 qu'aura lieu le grand concert de la 75e saison au Centre Bell, avec la 9e Symphonie de Beethoven et Les Glorieux. Là, par contre, il y aura mille choristes pour chanter l'Hymne à la joie.
Juste avant, Radio-Canada aura pu faire monter la sauce, puisque le 22 mars, le programme C'est bien meilleur avec orchestre verra la création d'un «concerto pour animateur de radio et orchestre». Outre René Homier-Roy, les «solistes» seront Catherine Perrin et Marc Laurendeau. Ces derniers ne sont pas encore informés des contours que prendra l'oeuvre commandée à Simon Leclerc, compositeur auquel on doit la transformation de Starmania en opéra.
Trois autres compositeurs canadiens ont reçu une commande de l'OSM pour cette 75e saison: Jacques Hétu, Denys Bouliane et Alexina Louïe, avec une oeuvre pour ensemble et chants gutturaux inuits. Pour sa part, Walter Boudreau dirigera en octobre un hommage à la création musicale, qui affichera notamment la reprise du Concerto pour violon d'André Prévost.
Les surprises
Il était évident que, pour cette 75e saison, Kent Nagano chercherait à faire venir à Montréal les anciens directeurs musicaux vivants. Franz-Paul Decker dirigera Johann et Richard Strauss et Rafael Frühbeck de Burgos le fameux Tricorne de Manuel de Falla. Charles Dutoit a décliné l'offre, alors que Zubin Mehta vient de libérer une date dans son calendrier. Ce sera en septembre, mais sa contribution n'est pas imprimée au programme et les oeuvres ne sont pas encore définies.
À l'image de cette venue-surprise de Zubin Mehta, Kent Nagano a également livré d'autres informations en primeur. Ainsi, l'OSM poursuivra ses périples, avec une nouvelle tournée canadienne, un projet en Californie et, surtout, une grande tournée européenne. Il y a également le domaine discographique, avec, dans une semaine, la promesse du dévoilement d'une collaboration majeure avec une étiquette internationale et, déjà, des projets précis — les 4e et 5e Concertos de Beethoven avec Till Fellner et le Chant de la terre de Mahler avec le baryton Christian Gerhaher et le ténor Edgaras Montvidas — qui laissent à penser que le partenaire pourrait être BMG-Sony.
En tout cas, l'annonce «dans une semaine» coïnciderait pile avec le lancement de l'album Beethoven-OSM-Nagano sur étiquette Analekta. On a vu plus élégant...
En vase clos
Le dévoilement de cette saison avait lieu dans la salle de l'école Le Plateau, celle où tout a commencé, celle qui a vu l'OSM jouer sous les baguettes de Klemperer, Munch, Monteux, Markevitch (le premier Sacre du printemps à Montréal, en mars 1957) et bien d'autres. De grands anciens parmi les musiciens retraités de l'OSM étaient dans la salle. On ne les a pas salués et encore moins invités à évoquer quelques souvenirs.
Interrogé par Le Devoir sur la manière dont il définirait en quelques mots le caractère festif de cette 75e saison, Kent Nagano a évoqué «le répertoire traditionnel de l'orchestre, le retour de grands noms liés à l'orchestre et la présence d'une nouvelle génération de jeunes solistes et chefs».
Pour ce qui est du répertoire traditionnel, on ne peut pas mieux faire. Nagano dirigera Daphnis et Chloé en clôture, Radu Lupu viendra jouer le 3e Concerto de Beethoven que nous venons d'entendre avec Alfred Brendel, et Yefim Bronfman interprétera le 2e Concerto de Brahms, présenté par Marc-André Hamelin en 2006 et Evgueni Kissin dans une semaine. S'agissant des grands noms, notre chef pense sans doute aux anciens directeurs musicaux et à quelques solistes (Mutter, Lupu, Bronfman, Shaham, Ax, Fellner) censés servir d'arbres pour cacher la forêt.
La forêt? En fait la clairière que Kent Nagano semble défricher dans cette saison «festive», où l'OSM semble se complaire dans une autarcie, imperméable à un renouvellement des solistes et à l'invitation de grandes baguettes de notre temps, celles qui pourraient évoquer les fastes de la salle mythique du Plateau.
On attendait des paillettes à domicile, il y aura des voyages. Vous voulez la liste des chefs invités? La voilà: John Adams, Walter Boudreau, Jean-Claude Casadesus, Marc David, Neeme Järvi, Jacques Lacombe, Susanna Mälkki, Roberto Minczuk, André Moisan, Charles Olivieri-Monroe, Itzhak Perlman, Yoav Talmi, Bramwell Tovey et Mark Wigglesworth. Tant mieux pour eux. Mélomanes, passez vous le mot: c'est la fête!
Le joujou
En préambule à sa déclaration annuelle, Kent Nagano s'est épanché sur la signification des mots «anniversaire» et «cadeau», avec un souvenir révélateur: «J'adorais toys» (sic). Ceux qui ont vu le film Confidences trop intimes de Patrice Leconte auront peut-être pensé à Fabrice Luchini, offusqué de voir Sandrine Bonnaire toucher à sa collection d'autos miniatures avec cette inoubliable réplique: «Mon zouzou!»
On espère vivement ne pas voir l'OSM devenir le «zouzou» de son chef. Kent Nagano a la réputation d'aimer les grands projets. Par rapport à cette question, un acteur européen du milieu me dit un jour: «Ce n'est pas compliqué à gérer: il faut donner à Kent Nagano ses deux ou trois gros machins et trouver à se rattraper sur le reste.»
Les gros machins ne sont pas compliqués à trouver: Symphonie des Mille de Mahler et Saint François d'Assise de Messiaen! La direction de l'OSM s'est refusée hier à répondre à notre demande de connaître le pourcentage du budget artistique annuel absorbé par ces deux seuls projets-là.
La question soulevée par cette 75e saison, qui ignore les grands chefs de notre temps, les artistes de la relève et le renouvellement du répertoire, est simple: qu'il résulte de l'absorption excessive des moyens financiers par quelques programmes, d'un manque d'ouverture sur ce qui se fait et bouge, ou une sorte d'autocontemplation, le «reste» ne commence-t-il pas à avoir grise mine?
Collaborateur du Devoir
Kent Nagano a dévoilé hier le contenu de la saison du 75e anniversaire de l'Orchestre symphonique de Montréal avec un slogan, «Sur un air de fête», et trois mots d'ordre: «continuité, créativité et innovation».
Les accents de la 75e saison de l'OSM sont clairement définis: une ouverture impressionnante, avec la Symphonie des Mille de Gustav Mahler; la reprise des Glorieux de François Dompierre et Georges-Hébert Germain au Centre Bell; une création de Simon Leclerc inspirée de C'est bien meilleur le matin, avec René Homier-Roy; la représentation en concert de l'opéra-fleuve de Messiaen, Saint François d'Assise; la création d'un Concerto pour trois pianos de Jacques Hétu avec Alain Lefèvre, André Laplante et Michelle Nam; et le retour de quelques solistes de renom, tels que Radu Lupu et Anne-Sophie Mutter.
Un concerto pour animateurs radio
Comme à son habitude, Kent Nagano a bien réparti les divers événements qui donneront une visibilité médiatique à son orchestre. L'ouverture se fera le 9 septembre avec la Symphonie des Mille de Mahler. Ils ne seront pas mille sur scène comme à Québec, mais la présentation de cette symphonie dans une salle de concert ne requiert pas pareil déploiement.
C'est le 2 avril 2009 qu'aura lieu le grand concert de la 75e saison au Centre Bell, avec la 9e Symphonie de Beethoven et Les Glorieux. Là, par contre, il y aura mille choristes pour chanter l'Hymne à la joie.
Juste avant, Radio-Canada aura pu faire monter la sauce, puisque le 22 mars, le programme C'est bien meilleur avec orchestre verra la création d'un «concerto pour animateur de radio et orchestre». Outre René Homier-Roy, les «solistes» seront Catherine Perrin et Marc Laurendeau. Ces derniers ne sont pas encore informés des contours que prendra l'oeuvre commandée à Simon Leclerc, compositeur auquel on doit la transformation de Starmania en opéra.
Trois autres compositeurs canadiens ont reçu une commande de l'OSM pour cette 75e saison: Jacques Hétu, Denys Bouliane et Alexina Louïe, avec une oeuvre pour ensemble et chants gutturaux inuits. Pour sa part, Walter Boudreau dirigera en octobre un hommage à la création musicale, qui affichera notamment la reprise du Concerto pour violon d'André Prévost.
Les surprises
Il était évident que, pour cette 75e saison, Kent Nagano chercherait à faire venir à Montréal les anciens directeurs musicaux vivants. Franz-Paul Decker dirigera Johann et Richard Strauss et Rafael Frühbeck de Burgos le fameux Tricorne de Manuel de Falla. Charles Dutoit a décliné l'offre, alors que Zubin Mehta vient de libérer une date dans son calendrier. Ce sera en septembre, mais sa contribution n'est pas imprimée au programme et les oeuvres ne sont pas encore définies.
À l'image de cette venue-surprise de Zubin Mehta, Kent Nagano a également livré d'autres informations en primeur. Ainsi, l'OSM poursuivra ses périples, avec une nouvelle tournée canadienne, un projet en Californie et, surtout, une grande tournée européenne. Il y a également le domaine discographique, avec, dans une semaine, la promesse du dévoilement d'une collaboration majeure avec une étiquette internationale et, déjà, des projets précis — les 4e et 5e Concertos de Beethoven avec Till Fellner et le Chant de la terre de Mahler avec le baryton Christian Gerhaher et le ténor Edgaras Montvidas — qui laissent à penser que le partenaire pourrait être BMG-Sony.
En tout cas, l'annonce «dans une semaine» coïnciderait pile avec le lancement de l'album Beethoven-OSM-Nagano sur étiquette Analekta. On a vu plus élégant...
En vase clos
Le dévoilement de cette saison avait lieu dans la salle de l'école Le Plateau, celle où tout a commencé, celle qui a vu l'OSM jouer sous les baguettes de Klemperer, Munch, Monteux, Markevitch (le premier Sacre du printemps à Montréal, en mars 1957) et bien d'autres. De grands anciens parmi les musiciens retraités de l'OSM étaient dans la salle. On ne les a pas salués et encore moins invités à évoquer quelques souvenirs.
Interrogé par Le Devoir sur la manière dont il définirait en quelques mots le caractère festif de cette 75e saison, Kent Nagano a évoqué «le répertoire traditionnel de l'orchestre, le retour de grands noms liés à l'orchestre et la présence d'une nouvelle génération de jeunes solistes et chefs».
Pour ce qui est du répertoire traditionnel, on ne peut pas mieux faire. Nagano dirigera Daphnis et Chloé en clôture, Radu Lupu viendra jouer le 3e Concerto de Beethoven que nous venons d'entendre avec Alfred Brendel, et Yefim Bronfman interprétera le 2e Concerto de Brahms, présenté par Marc-André Hamelin en 2006 et Evgueni Kissin dans une semaine. S'agissant des grands noms, notre chef pense sans doute aux anciens directeurs musicaux et à quelques solistes (Mutter, Lupu, Bronfman, Shaham, Ax, Fellner) censés servir d'arbres pour cacher la forêt.
La forêt? En fait la clairière que Kent Nagano semble défricher dans cette saison «festive», où l'OSM semble se complaire dans une autarcie, imperméable à un renouvellement des solistes et à l'invitation de grandes baguettes de notre temps, celles qui pourraient évoquer les fastes de la salle mythique du Plateau.
On attendait des paillettes à domicile, il y aura des voyages. Vous voulez la liste des chefs invités? La voilà: John Adams, Walter Boudreau, Jean-Claude Casadesus, Marc David, Neeme Järvi, Jacques Lacombe, Susanna Mälkki, Roberto Minczuk, André Moisan, Charles Olivieri-Monroe, Itzhak Perlman, Yoav Talmi, Bramwell Tovey et Mark Wigglesworth. Tant mieux pour eux. Mélomanes, passez vous le mot: c'est la fête!
Le joujou
En préambule à sa déclaration annuelle, Kent Nagano s'est épanché sur la signification des mots «anniversaire» et «cadeau», avec un souvenir révélateur: «J'adorais toys» (sic). Ceux qui ont vu le film Confidences trop intimes de Patrice Leconte auront peut-être pensé à Fabrice Luchini, offusqué de voir Sandrine Bonnaire toucher à sa collection d'autos miniatures avec cette inoubliable réplique: «Mon zouzou!»
On espère vivement ne pas voir l'OSM devenir le «zouzou» de son chef. Kent Nagano a la réputation d'aimer les grands projets. Par rapport à cette question, un acteur européen du milieu me dit un jour: «Ce n'est pas compliqué à gérer: il faut donner à Kent Nagano ses deux ou trois gros machins et trouver à se rattraper sur le reste.»
Les gros machins ne sont pas compliqués à trouver: Symphonie des Mille de Mahler et Saint François d'Assise de Messiaen! La direction de l'OSM s'est refusée hier à répondre à notre demande de connaître le pourcentage du budget artistique annuel absorbé par ces deux seuls projets-là.
La question soulevée par cette 75e saison, qui ignore les grands chefs de notre temps, les artistes de la relève et le renouvellement du répertoire, est simple: qu'il résulte de l'absorption excessive des moyens financiers par quelques programmes, d'un manque d'ouverture sur ce qui se fait et bouge, ou une sorte d'autocontemplation, le «reste» ne commence-t-il pas à avoir grise mine?
Collaborateur du Devoir
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