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Le Philharmonique de New York en Corée du Nord - Art, diplomatie ou compromission ?

Christophe Huss   26 février 2008  Musique
Le directeur musical du Philharmonique de New York, Lorin Maazel, accueilli à sa descente d’avion hier, à Pyongyang, en Corée du Nord.
Photo : Agence Reuters
Le directeur musical du Philharmonique de New York, Lorin Maazel, accueilli à sa descente d’avion hier, à Pyongyang, en Corée du Nord.
Ce 26 février est assurément une date importante dans l'histoire récente de la musique classique: le Philharmonique de New York est le premier orchestre occidental à se produire en concert à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord.

Cette prestation a nécessité un accord diplomatique préalable, en décembre 2007, entre le Département d'État des États-Unis et l'une des capitales de «l'axe du mal». Voulant voir une ouverture de la part du régime de Kim Jong-Il, plutôt qu'une honteuse compromission valorisant un régime sanguinaire qui n'a eu de cesse de défier l'Occident et d'affamer son peuple, Zarin Mehta décrit ce concert de l'orchestre qu'il préside comme «une manifestation du pouvoir de la musique de réunir les peuples».

L'invitation, qui émane du gouvernement de la République populaire démocratique de Corée, a été reçue en août 2007. L'opération Pyongyang du New York Philharmonic a même engendré un happening audiovisuel. En Europe, la chaîne de télévision ARTV diffuse le concert, relayé par ailleurs par diverses radios. Ici, Espace Musique retransmettra les échos musicaux de Pyongyang le 3 mars prochain à 20h.

Farandole pour un voleur de pain

Quel sera le visage du «peuple» présent dans le grand Théâtre de Pyongyang? On craint de voir une assemblée de dignitaires du régime de Kim Jong-Il, comme jadis les concerts-événements donnés, à Berlin, devant un parterre de hauts gradés nazis. D'aucuns ont vilipendé ou banni le chef Wilhelm Furtwängler pour cela. On a même analysé son cas au cinéma, en 2001, dans le film Taking Sides d'István Szabó. Sauf qu'à Berlin, c'était le Philharmonique de Berlin qui se produisait dans sa ville. Ici c'est le Philharmonique de New York, qui se déplace tout exprès pour jouer la Farandole de L'Arlésienne de Bizet à des messieurs qui fusillent des morts de faim.

Cette information, sur la peine de mort pour «des infractions comme le vol de nourriture» se trouve dans le rapport 2007 d'Amnesty international, qui relève une nouvelle fois «les violations systématiques des droits humains, notamment du droit à la vie et du droit à l'alimentation» et chiffre à 12 % «la population souffrant de malnutrition aiguë» dans un état pratiquant la «culpabilité par association», c'est-à dire «punissant des familles entières en raison de leur lien de parenté avec une personne considérée comme hostile au régime».

Qu'est-ce qu'un orchestre vient faire dans cette galère? Quel remède ou réconfort concret peut-il apporter à ces gens opprimés? Question gênante, puisque l'invitation émane de la Corée du Nord, et que le New York Philharmonic dit lui-même n'assumer aucuns frais. On ne peut qu'espérer que la parade musicale ne va pas aggraver la situation financière du pays au détriment même de la situation alimentaire des Nord-Coréens.

Pour Yuli Turovsky, directeur d'I Musici de Montréal, joint par Le Devoir, il fallait prendre le risque. «Oui, il faut jouer. Pas pour le gouvernement, mais pour les gens, qui croient que les Américains sont sur une autre planète. Il est très important d'aller dans un pays isolé. Si j'étais là-bas, comme j'étais en Union soviétique à l'époque, voir le New York Philharmonic pourrait être l'événement de ma vie.»

Précautions et propagande

Le Philharmonique de New York, qui souffre depuis deux ans d'un déficit de visibilité par rapport à l'institution voisine, le Metropolitan Opera, aura tout fait pour présenter l'opération sous le meilleur angle et draine d'ailleurs dans son sillage plus de cent cinquante journalistes.

Officiellement, le concert ne fait pas partie de la tournée asiatique, commanditée par Crédit Suisse, et qui s'est donc achevée ce dimanche. Les sujets évoqués lors des tractations entre le Philharmonique et les représentants du gouvernement de la République populaire démocratique de Corée incluaient la possibilité pour des étudiants d'assister à la répétition et la présence de musiciens au conservatoire de musique de Pyongyang.

Où s'arrêtera l'ouverture, où débutera la propagande et l'instrumentalisation des musiciens new-yorkais? Une instrumentalisation dans les deux sens d'ailleurs... Christopher Hill, assistant du Secrétaire d'État des États-Unis, déclarait la semaine dernière: «Ce concert se situe dans la droite ligne des efforts américains pour montrer aux Nord-Coréens que Washington ne nourrit pas de sentiments hostiles à leur égard.» Un orchestre symphonique sert-il à cela?

Un grand théoricien

Le concert, qui débutera par les hymnes nationaux, comprendra le prélude à l'acte 3 de Lohengrin de Wagner, la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák et Un Américain à Paris de Gershwin. Même le programme des rappels est fixé: un air traditionnel coréen, la Farandole de L'Arlésienne de Bizet et (ça ne s'invente pas!) une ouverture de Bernstein intitulée... Candide!

On peut voir comme de la candeur le fait de situer ce concert sur le même plan que les «échanges culturels» cultivés entre les États-Unis et l'Union soviétique au temps de la guerre froide. D'un côté, comme le relève Brian Myers, universitaire et expert sur la Corée du Nord, interviewé par Time Magazine, «toute l'idéologie du régime nord-coréen est fondée sur un nationalisme de race qui proclame que les Nord-Coréens sont supérieurs, et vous n'engendrez pas d'échanges de bonne volonté avec des gens qui vous considèrent comme racialement inférieurs». De l'autre, pis encore, on se demande quelles sont les valeurs musicales partagées entre la Corée du Nord et l'Occident.

En effet, le dictateur Kim Jong-Il, lui-même, on ne le sait que trop peu, a théorisé l'art musical, dans un ouvrage intitulé Sur l'art de l'opéra. Comme le note l'historien et critique musical américain David Hurwitz, Kim Jong-Il y prescrit le cadre de la «manière correcte de créer une nouvelle musique» et décrète notamment que toute la musique orchestrale doit être basée sur le «chant strophique», un chant «créé et défini par les masses populaires». On apprend aussi que «la musique orchestrale de l'opéra conventionnel, qui est difficile et compliquée, doit être écartée et une nouvelle musique, qui fait appel aux sentiments et aux goûts du peuple, doit être créée». Wagner — qui en a servi d'autres! — appréciera dans sa tombe...

Et pourvu que Lorin Maazel ne passe pas une nuit en prison pour avoir dirigé en Corée du Nord, avec la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák, une musique qui contrevient aux canons esthétiques prônés par le «Cher Guide»!






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  • Ginette Bertrand
    Inscrite
    mardi 26 février 2008 01h49
    Courroux et purisme
    « Monsieur Huss, le courroux teinté de purisme de votre article me laisse un goût amer.

    "Un orchestre symphonique sert-il à cels?", demandez-vous.

    Pourquoi pas. La musique et le sport peuvent faire des miracles. Auriez-vous oublié que c'est la visite d'une équipe de ping-pong américaine qui a amorcé le dégel entre la Chine et les États-Unis et ouvert la voie à la reprise du dialogue au cours du voyage du président Nixon en 1972?

    Si je ne m'abuse, ça s'appelle la diplomatie des petits pas et, à notre époque tourmentée, c'est une excellente nouvelle. »

  • Lorien Routhier
    Abonné
    mardi 26 février 2008 22h44
    Pessimisme.
    « Si des notes vibrantes peuvent adoucir les coeurs de ceux qui ne voient dans la faim, la peur et la mort que des outils pour conserver leur pouvoir, eh bien tant mieux.

    Malheureusement, le pessimiste en moi me dit que tout cela n'est qu'un mouvement dans un jeu d'échec dont les dimensions planent au dessus de la simple et magnifique beauté de la musique. »

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