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Le doyen du stand-up s'amuse à réfléchir tout haut

Mort Sahl participe au festival Pop Montréal

Sylvain Cormier   6 octobre 2007  Musique
«Je sais pas mal comment dire les choses sans assommer les gens», dit Mort Sahl.
«Je sais pas mal comment dire les choses sans assommer les gens», dit Mort Sahl.
Sans lui, ni Woody Allen, ni Lenny Bruce. Il a inventé le commentaire satirique en stand-up, pourfendu les présidents depuis Eisenhower, aidé Kennedy et Reagan à rire d'eux-mêmes et marié une Playmate. Et ce n'est pas fini. À 80 ans, voilà que Mort Sahl s'amène à Montréal — sa ville natale — pour causer paresse intellectuelle à la jeune génération.Trois jours durant, il joue à cache-cache avec son agent new-yorkais. «Je vais essayer de le localiser», dit à chaque fois Irvin Arthur, pas découragé. Mort Sahl, m'explique-t-il, ne veut pas être dérangé quand il lit son New York Times au Starbucks. Après tout, c'est l'essentiel de son travail: lire le journal.

Depuis 54 ans, Mort Sahl parcourt quotidiens et hebdos le jour et monte sur scène le soir, où il partage avec l'auditoire, New York Times sous le bras, les pensées que lui inspire l'actualité. Il ne traque pas le gag: son truc n'est pas le one-liner. L'humour lui vient naturellement dans le flot quasi ininterrompu de son discours, à travers les liens qu'il tisse, surgissant de l'absurdité des situations et de l'énormité des jeux de pouvoir. «L'actualité politique, sociale, économique est une source de réflexion et d'humour inépuisable», décrète Mort Sahl, enfin localisé et joint par téléphone. «Le problème consiste à comprendre quelque chose malgré tout ce que les médias, surtout les chaînes d'information, Fox News ou CNN, font pour nous empêcher de comprendre quoi que ce soit... » Heureusement qu'il y a encore le New York Times. «C'est le dernier quotidien aux États-Unis où on trouve encore un peu de perspective sur l'actualité. Et un peu de mémoire, quelques leçons de l'histoire. Le reste, c'est de la rumeur, de la diversion. Le Devoir, c'est un peu comme le New York Times, au Québec, non? Vous avez de la chance.»

De la chance? Pas à peu près. Samedi, entre 21h et 22h30 au Club Soda, Mort Sahl, le légendaire Mort Sahl, le pionnier du stand-up décontracté (il fut le premier à se présenter sur scène sans cravate ni veston, avec le même chandail à encolure en V que les musiciens de jazz et les beatniks), Mort Sahl, le grand précurseur des Lenny Bruce, George Carlin et autres Richard Pryor, sera de retour à Montréal, la ville où il est né en juin 1927, et mettra quelques points sur autant de i. Cibles probables: les années Bush et «les 40 ans qu'il faudra pour s'en relever», la présence canadienne en Afghanistan et surtout, surtout, l'inertie intellectuelle des moins de 25 ans. C'est-à-dire son public: il est l'invité d'honneur du festival Pop Montréal.

Un auditoire jeune, depuis toujours

«C'est mon auditoire depuis le début. De génération en génération. Plus que jamais aujourd'hui, il faut que quelqu'un parle à tous ces jeunes qui sont devant leur PC à attendre la fin du monde. Un peu de perspective, un peu d'histoire, des moyens de discernement, c'est ce qu'ils veulent, même s'ils ne le savent pas et passent leur temps à donner leur opinion sur tout et rien. Internet, c'est le royaume de l'opinion sans fondement. Ils n'ont rien à dire mais tiennent mordicus à l'exprimer librement... » Je ris. À son bout de fil, Mort Sahl rit aussi. «Je suis aussi prof à temps partiel, vous savez. Je donne un cours sur la pensée critique, à l'université. C'est presque un cours sur l'espoir: je projette des films comme Mr. Smith Goes To Washington et je sens par la réaction des étudiants que ça leur redonne confiance en la possibilité d'agir. Il faut voir clair mais aussi aller au-delà du cynisme.»

Lire, réfléchir, questionner, agir. Mort Sahl peut en témoigner: rien n'arrive autrement. Dans les années 50, il dénonçait le maccarthysme, la machine à faire peur de la guerre froide. Dans les années 60, il s'était porté volontaire auprès du procureur louisianais Jim Garrison dans l'espoir de faire éclater la vérité à propos de l'assassinat de John F. Kennedy. Engagement qui lui valut l'opprobre de l'industrie de l'entertainment. «Il y a toujours un prix à payer, mais l'important, c'est qu'aujourd'hui, plus personne ne croit que Lee Harvey Oswald a agi seul avec sa petite carabine.» Irréductible, Sahl s'est attaqué à tous les discours officiels, et aucune administration n'a échappé à son radar. Pas gêné, il a travaillé avec les speech-writers de JFK, puis ceux de Reagan: «Je les ai aidés à rire d'eux-mêmes. Ça tombait bien, ils avaient le sens de l'humour. On ne peut pas dire ça de Hillary Clinton... » Une fois élus, ses employeurs se retrouvaient dans sa mire. «Kennedy ne s'en est jamais offusqué, mais ses lieutenants, et surtout le père [Joseph], qui m'avait engagé, étaient furieux. Ils ne comprenaient pas qu'à chaque fois qu'un nouveau shérif arrive en ville, je redeviens le voleur de banque... »

Oui à l'humour, non à l'ineptie

De George W. Bush Jr., il se plaint moins que de l'ineptie de ses confrères de stand-up: «Toute l'étendue de leur analyse se résume à la constatation selon laquelle Bush est simple d'esprit, alors qu'il n'est que le symptôme de tout un système basé sur l'intimidation. Une telle réduction conforte le public dans une sorte de raillerie collective, et Bush, Cheney et les autres continuent de faire ce qu'ils veulent. Un jour, Reagan m'a dit que son plus grand avantage était qu'on le prenne pour un imbécile.» Encore les leçons de l'histoire qui se perdent, selon Sahl. «Il y a une grande continuité. Les mêmes types commettent les mêmes méfaits. Dick Cheney sévit depuis 1972! Et il ne se repent de rien. Pas nécessaire: on le laisse continuer.»

Pas drôle drôle, tout ça, lui dis-je. Sort-on déprimé d'un spectacle de Mort Sahl? «C'est possible. Mais après cinq décennies, je sais pas mal comment dire les choses sans assommer les gens. L'humour est la meilleure façon d'y arriver. On ne rit pas tout le temps dans mes spectacles, mais on rit, et on entrevoit certaines vérités. Depuis le début, quand je passais entre les shows de jazz au Hungry I à San Francisco, les gens me disent se sentir moins démunis à la sortie qu'à l'entrée, moins impuissants. La pensée donne de la force. Se sentir en train de penser, surtout quand ça fait longtemps que ce n'est pas arrivé, c'est incroyable. C'est grisant. On a envie de parler aux gens autour de soi et, dès lors, on se sent moins seul.»

Cela dit par un homme qui a passé sa vie dans ses valises. «C'était mon destin. Mes parents ont quitté Montréal pour Washington quand j'avais quatre ans, pour échouer trois ans plus tard en Californie.» Bougeotte qui n'a pas empêché les rencontres et la vie en couple. Impossible de ne pas mentionner China Lee, sa compagne pendant 25 ans, Playmate Of The Month en 1964. Rêve éveillé de mâle des années 60? «Non. J'étais un gars esseulé, c'était une fille de La Nouvelle-Orléans qui travaillait pour Hugh Hefner dans la bâtisse de Playboy à Chicago. Je connaissais Hugh depuis 1954. On s'est rencontrés, elle était formidable, on s'est aimés. C'est tout.» Fin de l'histoire? «C'est quelqu'un de bien. Pas mal plus attirante et pas mal plus crédible que Hillary Clinton.»

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  • Rémi Lavoie
    Abonné
    samedi 6 octobre 2007 11h20
    Titillez nos neurones...
    J'aime beaucoup ce genre d'humour... où la politique... le social... l'actualité... sont les précurseurs... de bons temps... Je ne connaissais pas ce comique... honte à moi... je suis bien content que vous me l'ayez fait connaître... Merci!!!

  • Éric Perreault-Chamberland
    Inscrit
    samedi 6 octobre 2007 12h31
    Quelque regret
    En effet, je sens quelque regret de ne pas être de ceux qui peuvent prétendre avoir connu M. Sahl, ni de ceux qui ont écouté son humour. En parlant d'humour, je trouve que les nouveaux humoristes québécois semblent tout droit sorti d'un moule qu'on a oublié de briser à chaque fournée.

    Cela dit, en faisant la lecture de l'article, je me suis senti quelque peu interpellé lorsqu'il était question de l'"l'inertie intellectuelle des moins de 25 ans". Bien que je sois âgé de 29 ans, j'ai du me poser la question à savoir si j'entrais dans cette catégorie.
    J'en suis arrivé à la conclusion que non. Car depuis des années je tiens à peu près le même genre de discours; plusieurs ne savent, ou ne veulent, plus réfléchir et il semble que toute vérité, ou opinion, est bonne à dire, et à entendre. On ne peut plus faux ! J'ai déjà dit à qui voulait l'entendre, que de nos jours, le plus gros problème de notre société était la paresse intellectuelle. Celle qui inspire l'inaction, la critique non fondée, ou encore le mutisme, la résignation, l'incompréhension. Et ainsi de suite.

    Enfin, je suis content qu'un grand penseur humoristique qualifie Le Devoir de "New York times" du Québec. Je suis d'accord, car je sens cette volonté de maintenir une profondeur d'analyse et une perspective éclairante sur les événements de l'actualité.

    Merci au Devoir d'être toujours présent dans le décor de la presse québécoise. Et longue vie!

  • Louis Horvath
    Inscrit
    lundi 8 octobre 2007 22h46
    Une belle métaphore du plus gros problème de la modernité
    Même le corbeau aurait lâché son fromage : "Internet, c'est le royaume de l'opinion sans fondement ".

    Sans lancer un débat philosophique, nous avons droit, même de la part du New York Times, un flot constant d'opinions sans fondements. Des opinions qu'on fait toujours passer pour des faits inaliénables. Par exemple les armes de destruction massive, ou encore Collin Powell annonçant, sans rire, que Saddam trimballe une cache roulante d'armes chimiques. N'oublions pas non plus tous les messages idéologiques à 2¢ de la supériorité morale des États-Unis.

    Ah, quelle chance d'être enseveli sous tant d'information fondée!

    Avec un tel flot d'information polluée, qui peut blâmer le gars ordinaire de vouloir trouver le sens des choses lui-même? Ainsi, je trouve que depuis une dizaine d'années, les tribunes libres sont plus intéressantes que jamais, surtout les tribunes en ligne, dans lesquelles plusieurs individus partagent, harmonieusement ou non, leur opinion sur des sujets souvent couverts de manière sélective par les grands médias. Mais bien sûr tout ce qui sort des chemins battus ça n'a aucun fondement. Pardonnez leur ignorance.

    Alors, annoncer, sans broncher, qu'Internet est le royaume de l'opinion sans fondement c'est bien facile. On ne sait pas qui on insulte vraiment. Et c'est assumer que ce sont les autres qui sont dans l'erreur et non soi. Une belle métaphore du plus gros problème de la modernité, quoi. Puisqu'on a rien fait, c'est surement la faute du voisin.

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