14es FrancoFolies de Spa - Le ciel s'est ouvert sur Daran
Photo : Carolyne Parent
Pierre Lapointe a reçu hier le prix Rapsat-Lelièvre
Il y a eu Clarika, Sttellla, Renan Luce, Daran, Jeanne Cherhal, ceux qu'on voulait revoir et que, ravis, on a revus. Il y a eu ceux qu'on voulait aimer sur scène comme sur disque, Adrienne Pauly, Abd Al Malik, et qui n'ont pas déçu. Il y a eu Mes Aïeux, qui ont «mis le feu», et personne n'en est revenu. Il y a eu Cédric Gervy, bon Belge inattendu. Et il y a eu le retour d'Yves Simon, événementiel seulement pour les férus. Bouquet d'impressions en guise de salut.
Spa, Belgique — C'est arrivé à la fin de la chanson-titre du récent album de Daran, Le Petit Peuple du bitume. Daran? Mais si. Daran qui, du temps qu'il apportait ses Chaises avec lui, remplissait à capacité le Spectrum dans les années 90 et hurlait à la lune Dormir dehors. Ce Daran-là. Qui jouait justement dehors, sur la grande scène du Village francofou, en fin d'après-midi vendredi. La musique était lente, lourde, sombre. Sombre comme le ciel sur Spa, tout en masses grises comme autant de messes basses. Et puis au moment précis où arrivait le mot «soleil» dans la chanson, sorte d'oasis d'espoir à la coda, le ciel s'est ouvert et la lumière a inondé Daran. Comme je vous le dis. Tel Moïse dans Les dix commandements. Le doigt du divin directement pointé. On recevait des rayons, nous aussi, tout autour. C'était bon, ça réchauffait l'âme. Daran a déposé sa guitare, ouvert les bras, fermé les yeux et souri. Miracle?
Pure coïncidence, vous me direz. Certes. Mais un festival, suite de triomphes annoncés et de spectacles alignés sans toujours de surprises à la clé, est aussi fait de ces moments de grâce qui doivent autant à la chance qu'à la musique. Avec Daran, on avait tout ça en même temps. Un spectacle d'exceptionnelle valeur, intense et bienfaisant de lucidité, avec des textes qui en disaient long et des solos de guitare qui menaient loin, loin en dedans. Mon show des Francos, assurément. Plus fort encore que le sermon sur la montagne d'Abd Al Malik, pourtant inspirant pas à moitié (allez relire mon premier papier sur Spa). Plus fort encore que la folle fête néo-trad de Mes Aïeux (allez relire mon deuxième papier sur Spa). Oui, plus fort. Personnellement, plus fort. J'étais avec Daran comme si j'avais été avec Springsteen ET Pink Floyd, en français dans le texte.
Clarika, ça faisait longtemps
Retrouvailles. Elle avait été mon béguin du début des années 90, choc électrique néo-yéyé. J'ai retrouvé Clarika le temps de ses quelques dernières chansons sur la scène FNAC du Village francofou: c'était la même fausse gamine faussement espiègle, la même décantation délurée de Chantal Goya, et son verbe avait encore gagné en force d'évocation, dans la pure tendresse comme dans l'ironie assassine. À quand Montréal? Pas avant Daran et Sttellla, qui seront en novembre au Coup de coeur francophone, c'est le directeur général et artistique Alain Chartrand qui le dit. Deux fois bravo, et même trois: Chartrand ramènera Saule, le géant belge, en solo, et le promènera à travers le Québec ET le Canada, vaste projet.
Renouer avec le groupe belge Sttellla et le public belge de Sttellla n'était pas mal non plus. Sttellla, c'est-à-dire l'inénarrable Jean-Luc Fonck et son groupe, était dûment délirant (Quelle heure, reptile? Je n'en saurien...) mais envoyait la mayonnaise sur les frites avec l'attitude d'un groupe punk. Punk pour rire, mais punk quand même. On en aurait échappé quelques-uns des fameux calembours, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Les chers Slip's, autres Belges, qui sont à la chanson ce que Reiser était à la bédé, étaient aussi de retour, et ils avaient l'humour aussi malodorant qu'au premier jour. Jaune devant, marrant derrière, leur tube était bon jusqu'à... La Dernière Goutte (c'est le titre d'une de leurs nouvelles chansons). Beau pays, saines moeurs.
De Renan Luce, de Jeanne Cherhal, on dira ce qu'on a dit d'eux la dernière fois et ce qu'on redira la semaine prochaine aux FrancoFolies de Montréal: la chanson française se porte bien parce qu'ils la portent. Renan Luce, qu'on savait craquant en solo, est au moins aussi charmant en groupe, et la belle foule achetait sa Camelote autant que le billet d'entrée de son Lacrymal Circus. Dynamisme et gentillesse, oui, c'est suffisant pour séduire. Jeanne Cherhal, elle, ne pouvait trouver plus appropriée qu'une ville d'eaux pour chanter Je suis liquide, Petite soupe et autres Rondes larmes de son album L'Eau: elle clapotait d'aise sous le Dôme Fortis, et ses tranches de vie (surtout La Station, Le Tissu, Une tonne) nous éclaboussaient de brillance, de finesse et de sensibilité. Mouillons-nous: la plus grande chanteuse française d'aujourd'hui, c'est de plus en plus elle.
Mais attention! Adrienne Pauly est dans ses parages. Forte impression au premier contact avec cette Brigitte Fontaine du XXIe siècle (mâtinée de Fréhel et de Catherine Ringer). Malgré la programmation un peu hâtive en après-midi sur la grande scène du Village, sa chanson rock acide, sa dégaine furieuse, sa robe aussi noire que son regard, et son désir ardent, ont frappé les esprits et les corps. La Pauly aussi, on la veut chez nous. Remarquez, avec la gouaille qu'elle a, on n'aura bientôt plus le choix.
Yves Simon, non merci
On pourra cependant choisir de vivre sans Yves Simon. À Spa, où il proposait, après La Rochelle, le deuxième spectacle de son retour à la scène, retour inespéré après trois décennies d'absence (pendant lesquelles il a surtout fait le romancier et le chroniqueur, plutôt bien d'ailleurs), le public était plus qu'heureux: prosterné. Ce «concert historique» aura comblé ses fans des années 70 (J'ai rêvé New York, c'était lui) autant qu'il aura interloqué les simples témoins, dont j'étais, étranger à cet émoi que le temps passé avait décuplé. Aussi le medley Brassens-Beatles-Dylan m'a-t-il semblé sympa mais plus que prévisible, sorte de variante folk du Rock'Collection de Laurent Voulzy: les gens, eux, voyaient défiler leur vie. Ils lui auront tout tout pardonné, y compris le temps fou passé à accorder sa guitare (faudrait l'informer: dorénavant, on a une guitare prête en coulisses, au cas où), et ils auront acclamé des nouvelles chansons qui, savamment écrites au demeurant, ressemblaient un peu trop aux anciennes. Retour mal préparé? Retour pas nécessaire? On attendra l'album, à l'automne, pour juger.
J'aurai de loin préféré, dans un Village francofou où rien n'était acquis, où nul soixante-huitard ne venait rien ressasser, la performance formidable d'un Belge parmi les nombreux autres Belges du festival, un certain Cédric Gervy, qui avait la pêche, la frite et toute la bonne énergie que l'on pouvait souhaiter. Le type était heureux et généreux comme un artiste qui récolte l'usufruit d'années de travail constant. «On n'oubliera jamais ce moment!», s'est-il exclamé. Je n'oublierai pas, moi, cette chanson où les noms de chanteurs lui fournissaient la matière première: «Il faut savoir que Charles traînait / Avec la fille que Claude sautait...»
«Les FrancoFolies ont fait beaucoup mieux que plus», a bien résumé le codirecteur Charles Gardier lors de la conférence de presse bilan du festival, hier en fin d'avant-midi, juste avant la remise très officielle du prix Rapsat-Lelièvre à Pierre Lapointe. De 160 000 à 170 000 visiteurs payants, l'augmentation de fréquentation comptait peu. La ville ayant atteint l'an dernier sa capacité d'absorption maximale, on s'est appliqué à développer «une approche citoyenne», où la convivialité ne va plus sans salubrité. À Spa cette année, quand on n'était pas avec Daran à faire le plein de soleil, il a fait bon déambuler.
Collaborateur du Devoir
***
Sylvain Cormier était l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.
Spa, Belgique — C'est arrivé à la fin de la chanson-titre du récent album de Daran, Le Petit Peuple du bitume. Daran? Mais si. Daran qui, du temps qu'il apportait ses Chaises avec lui, remplissait à capacité le Spectrum dans les années 90 et hurlait à la lune Dormir dehors. Ce Daran-là. Qui jouait justement dehors, sur la grande scène du Village francofou, en fin d'après-midi vendredi. La musique était lente, lourde, sombre. Sombre comme le ciel sur Spa, tout en masses grises comme autant de messes basses. Et puis au moment précis où arrivait le mot «soleil» dans la chanson, sorte d'oasis d'espoir à la coda, le ciel s'est ouvert et la lumière a inondé Daran. Comme je vous le dis. Tel Moïse dans Les dix commandements. Le doigt du divin directement pointé. On recevait des rayons, nous aussi, tout autour. C'était bon, ça réchauffait l'âme. Daran a déposé sa guitare, ouvert les bras, fermé les yeux et souri. Miracle?
Pure coïncidence, vous me direz. Certes. Mais un festival, suite de triomphes annoncés et de spectacles alignés sans toujours de surprises à la clé, est aussi fait de ces moments de grâce qui doivent autant à la chance qu'à la musique. Avec Daran, on avait tout ça en même temps. Un spectacle d'exceptionnelle valeur, intense et bienfaisant de lucidité, avec des textes qui en disaient long et des solos de guitare qui menaient loin, loin en dedans. Mon show des Francos, assurément. Plus fort encore que le sermon sur la montagne d'Abd Al Malik, pourtant inspirant pas à moitié (allez relire mon premier papier sur Spa). Plus fort encore que la folle fête néo-trad de Mes Aïeux (allez relire mon deuxième papier sur Spa). Oui, plus fort. Personnellement, plus fort. J'étais avec Daran comme si j'avais été avec Springsteen ET Pink Floyd, en français dans le texte.
Clarika, ça faisait longtemps
Retrouvailles. Elle avait été mon béguin du début des années 90, choc électrique néo-yéyé. J'ai retrouvé Clarika le temps de ses quelques dernières chansons sur la scène FNAC du Village francofou: c'était la même fausse gamine faussement espiègle, la même décantation délurée de Chantal Goya, et son verbe avait encore gagné en force d'évocation, dans la pure tendresse comme dans l'ironie assassine. À quand Montréal? Pas avant Daran et Sttellla, qui seront en novembre au Coup de coeur francophone, c'est le directeur général et artistique Alain Chartrand qui le dit. Deux fois bravo, et même trois: Chartrand ramènera Saule, le géant belge, en solo, et le promènera à travers le Québec ET le Canada, vaste projet.
Renouer avec le groupe belge Sttellla et le public belge de Sttellla n'était pas mal non plus. Sttellla, c'est-à-dire l'inénarrable Jean-Luc Fonck et son groupe, était dûment délirant (Quelle heure, reptile? Je n'en saurien...) mais envoyait la mayonnaise sur les frites avec l'attitude d'un groupe punk. Punk pour rire, mais punk quand même. On en aurait échappé quelques-uns des fameux calembours, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Les chers Slip's, autres Belges, qui sont à la chanson ce que Reiser était à la bédé, étaient aussi de retour, et ils avaient l'humour aussi malodorant qu'au premier jour. Jaune devant, marrant derrière, leur tube était bon jusqu'à... La Dernière Goutte (c'est le titre d'une de leurs nouvelles chansons). Beau pays, saines moeurs.
De Renan Luce, de Jeanne Cherhal, on dira ce qu'on a dit d'eux la dernière fois et ce qu'on redira la semaine prochaine aux FrancoFolies de Montréal: la chanson française se porte bien parce qu'ils la portent. Renan Luce, qu'on savait craquant en solo, est au moins aussi charmant en groupe, et la belle foule achetait sa Camelote autant que le billet d'entrée de son Lacrymal Circus. Dynamisme et gentillesse, oui, c'est suffisant pour séduire. Jeanne Cherhal, elle, ne pouvait trouver plus appropriée qu'une ville d'eaux pour chanter Je suis liquide, Petite soupe et autres Rondes larmes de son album L'Eau: elle clapotait d'aise sous le Dôme Fortis, et ses tranches de vie (surtout La Station, Le Tissu, Une tonne) nous éclaboussaient de brillance, de finesse et de sensibilité. Mouillons-nous: la plus grande chanteuse française d'aujourd'hui, c'est de plus en plus elle.
Mais attention! Adrienne Pauly est dans ses parages. Forte impression au premier contact avec cette Brigitte Fontaine du XXIe siècle (mâtinée de Fréhel et de Catherine Ringer). Malgré la programmation un peu hâtive en après-midi sur la grande scène du Village, sa chanson rock acide, sa dégaine furieuse, sa robe aussi noire que son regard, et son désir ardent, ont frappé les esprits et les corps. La Pauly aussi, on la veut chez nous. Remarquez, avec la gouaille qu'elle a, on n'aura bientôt plus le choix.
Yves Simon, non merci
On pourra cependant choisir de vivre sans Yves Simon. À Spa, où il proposait, après La Rochelle, le deuxième spectacle de son retour à la scène, retour inespéré après trois décennies d'absence (pendant lesquelles il a surtout fait le romancier et le chroniqueur, plutôt bien d'ailleurs), le public était plus qu'heureux: prosterné. Ce «concert historique» aura comblé ses fans des années 70 (J'ai rêvé New York, c'était lui) autant qu'il aura interloqué les simples témoins, dont j'étais, étranger à cet émoi que le temps passé avait décuplé. Aussi le medley Brassens-Beatles-Dylan m'a-t-il semblé sympa mais plus que prévisible, sorte de variante folk du Rock'Collection de Laurent Voulzy: les gens, eux, voyaient défiler leur vie. Ils lui auront tout tout pardonné, y compris le temps fou passé à accorder sa guitare (faudrait l'informer: dorénavant, on a une guitare prête en coulisses, au cas où), et ils auront acclamé des nouvelles chansons qui, savamment écrites au demeurant, ressemblaient un peu trop aux anciennes. Retour mal préparé? Retour pas nécessaire? On attendra l'album, à l'automne, pour juger.
J'aurai de loin préféré, dans un Village francofou où rien n'était acquis, où nul soixante-huitard ne venait rien ressasser, la performance formidable d'un Belge parmi les nombreux autres Belges du festival, un certain Cédric Gervy, qui avait la pêche, la frite et toute la bonne énergie que l'on pouvait souhaiter. Le type était heureux et généreux comme un artiste qui récolte l'usufruit d'années de travail constant. «On n'oubliera jamais ce moment!», s'est-il exclamé. Je n'oublierai pas, moi, cette chanson où les noms de chanteurs lui fournissaient la matière première: «Il faut savoir que Charles traînait / Avec la fille que Claude sautait...»
«Les FrancoFolies ont fait beaucoup mieux que plus», a bien résumé le codirecteur Charles Gardier lors de la conférence de presse bilan du festival, hier en fin d'avant-midi, juste avant la remise très officielle du prix Rapsat-Lelièvre à Pierre Lapointe. De 160 000 à 170 000 visiteurs payants, l'augmentation de fréquentation comptait peu. La ville ayant atteint l'an dernier sa capacité d'absorption maximale, on s'est appliqué à développer «une approche citoyenne», où la convivialité ne va plus sans salubrité. À Spa cette année, quand on n'était pas avec Daran à faire le plein de soleil, il a fait bon déambuler.
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Sylvain Cormier était l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.
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