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14es Francofolies - Spa, où la chanson roule en scooter électrique

Sylvain Cormier   20 juillet 2007  Musique
Abd al-Malik, le rappeur humaniste, révélation de l’année avec l’album Gibraltar.
Photo : Agence France-Presse
Abd al-Malik, le rappeur humaniste, révélation de l’année avec l’album Gibraltar.
Dans la vieille ville d'eaux aux vertus curatives, on ne nettoie plus seulement les corps, mais aussi les rues que les festivaliers des éditions précédentes transformaient en dépotoir. Et c'est en chansons qu'on lave le linge sale.

Spa — Signe des temps, Charles Gardier ne fait plus vroom. Il n'émet plus qu'un petit zzzz tout zoli... euh... joli. En effet, tout le monde en parle ici, le codirecteur des FrancoFolies de Spa a troqué son pétaradant scooter pour un scooter pas pétaradant du tout, parce que mû à l'électricité. Le geste n'est pas anodin, à quelques kilomètres du circuit de Spa-Francorchamps et son Grand Prix de Formule 1. Spa-la-francofolle, Spa-la-fêtarde, Spa l'envahie (160 000 festivaliers pour 10 000 Spadois) a pris le virage écolo. C'est pas trop tôt, interjettent en choeur les observateurs. À la fin de l'an dernier, faut-il le rappeler, c'était pas beau. Elle virait crado, la ville d'eau: c'était pas encore l'heure de l'apéro que les rues étaient jonchées de tout ce qui peut se jeter dans une rue pendant un festival.

On a pris des mesures et Gardier, qui est aussi échevin à Spa — on mêle politique et spectacle allègrement en Belgique —, y est pour quelque chose. Interdits, les tracts. Ramassés, les cornets de frites, les bouteilles, les gobelets en plastique (100 gobelets pour un T-shirt, la chasse est ouverte et les gamins se bousculent). Multipliées, les poubelles. Vidées, les poubelles. Aux oubliettes, la ville poubelle. Bonjour la Spa propre.

Tout le monde en profitera. Et d'abord Charles Gardier, à plus d'un titre. Plus Spa resplendira comme un euro neuf, et plus probable sera l'éventuelle élection dudit Gardier au... Sénat fédéral belge.

Il a bien failli l'emporter à sa première tentative, au printemps dernier: on n'est pas surpris. L'homme est irrésistible. Il a de l'humour, beaucoup d'humour, énormément d'humour. D'ailleurs, il est bien enveloppé, les couches d'humour se superposant. Une telle drôlerie est rare en politique (de façon volontaire!), et c'est au moins aussi rare à la tête d'un festival de chanson. Sur le site YouTube, on a pu voir des clips où, doublés, les Clint Eastwood, Woody Allen et autres Elvis faisaient la réclame du gaillard en campagne («Ouaip! Gardier, il est trop cool!»). Un marrant, vous dis-je. Là où il devrait y avoir sa photo sur le badge d'identification des Francos qui lui pend au cou, il y a sa caricature manière South Park. «Ça me fait marrer même si c'est politiquement très incorrect», commente l'intéressé dans les pages du journal local Le Jour de Verviers. Charles Gardier a aussi une salade à son nom à la carte du resto Les Saisons de Spa, à l'hôtel Radisson, quartier général du festival: «pommes vertes, chicons, iceberg, graines de moutarde et trio de saumon», détaille Le Jour. Imaginez Alain Simard, le patron des Francos de Montréal, immortalisant sa recette de caviar à la poutine.

Pourquoi le portrait? Parce que les Francos de Spa ressemblent à Charles Gardier. Débordantes, débonnaires. Populaires et passionnantes. Extrêmes et consensuelles. Le festival a le dos large et la bedaine réjouie: vedettes et découvertes, grand public et aficionados s'y côtoient. Équilibre fort sain: cette année, les Pascal Obispo, Renaud, Bruel et autres Zazie permettent d'afficher complet quatre soirées de suite à la place de l'Hôtel de ville (9000 spectateurs payants), donnant à Gardier et Jean Steffens — l'autre codirecteur — les moyens de programmer sur les scènes extérieures du vénérable parc des Sept-Heures et dans les magnifiques salles du vieux Casino le meilleur de la chanson française d'hier et d'aujourd'hui (Yves Simon, Clarika, Adrienne Pauly, Rose, Élodie Frégé, notre Pierre Lapointe), ainsi que des Belges en quantité et en tous genres (Saule, Zoé, Sacha Toorop, Vincent Delbushaye, Dimitri). Ce qu'on appelle les variétés, dans le bon sens du mot.

Murat écorche, Malik étreint

Variées, les Francos? Exacerbées, même. On aura eu droit à une belle démonstration de diversité mercredi, au premier jour du festival, alors qu'un Jean-Louis Murat et un Abd al-Malik se succédaient à la rencontre des journalistes au Radisson, à quelques heures de leurs concerts respectifs. Murat, le sombre Auvergnat de la chanson rock de qualité, a été aussi sarcastique, tranchant et désabusé que Malik, le rappeur humaniste, révélation de l'année avec l'album Gibraltar, a été lumineux, engageant et inspirant. L'un et l'autre auront rivalisé d'authenticité, chacun de son côté de la lune. Murat l'intraitable a décrété «grave et désespérée» la situation de la chanson française. «Présentement, il y a plus de caractère chez les employés de banque que chez les chanteurs français. Tout le monde se tient tranquille comme un petit toutou dans son coin, les gens du bizness veulent pas être emmerdés par des personnalités fortes...» Et Murat de fustiger ses confrères, «tous des petits-bourgeois...», prenant le dénommé Laurent Voulzy à partie. «C'est un branleur. S'il veut faire un disque tous les huit ans, c'est son problème. Moi, j'en ai déjà sorti deux depuis le début de l'année.» De fait, il n'aura épargné personne, du militant vert José Bové («une farce qui pue») au président Sarkozy: «Je ne pense rien de Sarkozy. On ne pense pas Sarkozy, on le vit. C'est le Français absolu.»

À l'opposé, Abd al-Malik aura souri à tout le monde. Mais jamais béatement. «J'ai de problème avec personne a priori. Je respecte tous les artistes, tous les gens qui ont la capacité d'être sincères.» Et le rappeur d'évoquer Brel, puis de citer «les philosophes de la déconstruction», de Derrida à Deleuze. Ses maîtres à penser. On pourrait le soupçonner d'en jeter plein la vue, mais non, cela se sent, cela s'entend, il a écouté Brel, et VRAIMENT lu Derrida (bel effort, moi j'ai jamais pu). «L'idée, dans ce que j'essaie de faire, c'est de lancer des passerelles. Faire dialoguer les générations, les styles musicaux, mais surtout multiplier les expériences d'humanité. J'ai la chance de travailler avec Gérard Jouannest [illustre compositeur, compagnon de Juliette Gréco, accompagnateur de Brel]. Extérieurement, c'est deux générations qui se rencontrent. Mais en vérité, ce sont deux gamins qui s'amusent. Un lien véritable se crée, qui permet de faire des choses.» Aux FrancoFolies de Montréal, Gréco et Malik sont au programme. Au Printemps de Bourges, ils ont partagé la scène. «On a fait Né quelque part. Pour moi, c'était bien sûr un très grand moment, mais ce qui importe vraiment, ce qui est subversif dans une telle rencontre, c'est justement la possibilité de montrer que la réalité est complexe et que toutes sortes de liens sont possibles.» Et à Montréal? «Qui sait?»

Ce que je sais dorénavant, c'est qu'il se passe des choses pas ordinaires dans un spectacle d'Abd al-Malik. Au splendide Petit Théâtre du Casino mercredi soir, le rappeur s'est promené avec naturel et showmanship du slam à la chanson, et du jazz au hip-hop. «On peut danser et penser en même temps», lançait-il à la petite foule extatique. Il avait raison. On était en pleine ferveur d'église baptiste, mais aussi dans la célébration du verbe façon Nougaro, on touchait à la forme la plus primitive de communication et à la plus grande sophistication à la fois, corps et tête simultanément stimulés: ce type pourrait être dangereux tellement il est charismatique, mais non, il est transparent de générosité. J'avais par moments l'impression de voir Brel ET Otis Redding. Vivement Montréal.

Jean-Louis Murat, lui, qui avait pourtant promis la totale rock en conférence de presse, aura été finalement assez pépère une fois sur la scène principale du Village francofou, alignant sans trop de conviction les remarquables chansons de son plus récent album (Murat n'a que des albums «irréprochables», comme il le dit lui-même). Il aura fallu Le Cri du papillon, puis Les Jours du jaguar pour qu'il s'y mette sérieusement. «Si je ne fais pas, je me défais», avait-il résumé. On ne l'attendait pas aussi économe. Rayon dépense, c'est aux vétérans de la scène rock belge qu'il fallait se fier. À la grande salle des fêtes du Casino, Sacha Toorop aura livré une belle heure de rock sans fard, allant jusqu'à porter à bout de bras une belle d'Adamo, La Nuit. Suivait Arno, le Flamand qui ne sait que flamber sans jamais se consumer: les chansons de l'album Jus de box étaient lourdes et belles, autant de grands coups dans le ventre. L'irrévérence, la hargne, les sentiments bruts, c'est sur scène qu'Arno en fait son affaire. Et ce n'est pas toujours du propre. Ce n'est pas Charles Gardier, le patron électrique, qui s'en plaindra. Un show d'Arno, ça défoule, ça décrasse, mais ça ne salit pas les rues de Spa.


Sylvain Cormier est l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.






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  • Pierre Castonguay
    Inscrit
    vendredi 20 juillet 2007 08h57
    Des commentaires savoureux
    « Pour avoir vécu en Belgique 2 années et demi, je trouve ce compte rendu des Francofolies de Spa savoureux. Entre le showmanship des uns, le dallot nostalgique des autres, les endives (chicons) du troisième et l'accompagnement politico-gaillard des trombones à et en coulisses : tout y est, comme une bande dessinée de Hergé, comme la belgitude ouverte sur l'univers francophone d'un surrounding à la française (puisqu'il faut ici, son lot d'icones anglo saxones dans la linguistique usuelle comme son lot de vedettes de variétés locales comme autant de sauces au choix dans les cônes de frites). »

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