L'Entrevue - Le nouveau combat de Johnny Clegg
Johnny Clegg
Québec — Pour Johnny Clegg, le combat pour la diversité culturelle n'a rien d'une abstraction. Joint par Le Devoir à la veille de sa participation au Festival d'été de Québec, il a tenu à dénoncer cette culture de masse occidentale qui est en train d'enterrer la culture zouloue qu'il a fait découvrir au reste de la planète il y a déjà 20 ans.
«Exprimez-vous, on ne peut pas vous entendre», dit-il en français dans la chanson Faut pas baisser les bras sur son dernier album, One Life. «Chez toi comme chez moi /Pas baisser les bras, faut pas baisser les bras / Pour chanter / Faut pas baisser la voix, pas baisser la voix / Tu verras, on y arrivera.»
Aujourd'hui âgé de 54 ans, l'icône de la lutte anti-apartheid constate aujourd'hui avec effroi que l'un des symboles de l'émancipation de l'Afrique du Sud — la nouvelle classe moyenne de race noire — se désintéresse de la culture zouloue. «Tout le monde essaie d'être moderne, occidental, d'être un chanteur de hip hop américain, vous voyez ce que je veux dire?»
Une situation d'autant plus absurde pour cet homme blanc qui s'était engagé dans lutte contre l'apartheid par amour pour la musique des noirs. «Je ne me suis jamais engagé dans des causes pour des raisons politiques. Je me suis engagé parce que je trouvais que la musique était magnifique, la danse extraordinaire et que la culture du peuple zoulou était très forte. Et d'une certaine façon, j'étais un peu jaloux et je voulais être capable de m'exprimer dans cette culture, mais ce n'était pas possible parce que c'était l'Afrique du Sud et l'apartheid.»
La petite histoire est devenue une légende. Clegg avait 14 ans lorsqu'il a rencontré un concierge du nom de Charlie Mzila qui l'a initié à une nouvelle façon de jouer de la guitare. «J'ai été accidentellement renversé quand j'ai découvert que la guitare avait été ''africanisée", que cet instrument occidental venu d'Europe avait été revu. Des cordes avaient été déplacées dans de nouvelles positions, une façon de jouer complètement différente apparaissait. Pour moi, c'était de la magie. Et je savais que c'était un style original qui venait de l'Afrique du Sud, mon pays. Il fallait que j'apprenne à le jouer.»
Du cheval à l'automobile
Puis c'est la rencontre avec le guitariste zoulou Sipho Mchunu, le grand complice de sa carrière avec qui il forme le groupe Juluka. D'un côté, le jeune blanc né en Angleterre, de l'autre un jeune Zoulou qui a quitté sa tribu pour venir travailler en ville comme jardinier. Censurés, harcelés par une police raciste, le duo persiste et se produit où il peut. Encore muselée en Afrique du Sud, sa musique se met à tourner en Europe et en Amérique du Nord au début des années 1980. Puis Sipho retourne vers la terre de ses origines vivre de l'agriculture. Clegg fonde un nouveau groupe, Savuka, avec lequel il connaît le succès que l'on sait. Une consécration qui fera écho à la fin de l'apartheid et l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela, en 1994.
À travers la musique, Johnny Clegg n'a jamais vraiment cessé de s'intéresser... à la politique. En 1997, avec d'autres artistes sud-africains, il s'engage dans une lutte pour augmenter les quotas de musique africaine à la radio nationale. La coalition obtient 20 %. Dix ans plus tard, il voit plus que jamais dans ce genre de mesure un contrepoids à la mondialisation. «On voit de moins en moins de musique traditionnelle à la télévision, à la radio. Et lorsque c'est le cas, c'est présenté comme quelque chose de tribal, d'arriéré, de conservateur, de sous-développé, d'ignorant.» Et sur ce plan, l'arrivée des nouvelles technologies ne le rassure guère. «Je crois que la musique subit des pressions énormes. Et c'est lié au modèle commercial qui l'encadre. Les téléchargements, les mp3, Internet tout cela a changé et transformé la manière de consommer, vendre et partager de la musique. Nous sommes au milieu d'une grande transformation. C'est comme si on passait du cheval à la voiture. Les transformations sont énormes et il y a beaucoup de victimes.»
David contre Goliath
Dont la musique traditionnelle. Certes, concède-t-il, la musique zouloue a toujours été marginale. Or elle doit résister en plus à un véritable rouleau compresseur de l'éphémère. «Vous savez, la musique folk, c'est la musique des gens. Dans certains cas, elle a 200, 300 ou 400 ans et elle a réussi à se rendre jusqu'à nous. Et je crois qu'il va y avoir une sorte de ''ghettoïsation" culturelle des traditions musicales. C'est la mondialisation qui s'impose avec sa culture MTV qui est vraiment très vide.»
On lui fait remarquer qu'il y a quelques jours, le producteur des disques de Mahmoud Ahmed nous disait sensiblement la même chose à propos de l'Éthiopie, où on produit de moins en moins de musique intéressante et authentique. Les jeunes groupes, nous expliquait-il, se désintéressent d'instruments de musique trop coûteux et optent trop souvent pour de la composition commerciale sur synthétiseurs. «C'est exactement ce que je dis. C'est un problème global. [...] Je crois que les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas conscience de l'histoire. Ils vivent dans un présent permanent. Et ils vont consommer tout ce que le présent leur donne sans le critiquer. Si c'est MTV, c'est bon. Si c'est controversé, c'est encore mieux.»
En agriculture comme en culture, Clegg défend en quelque sorte les échanges contre l'impérialisme. «Je pense que l'Afrique est fatiguée de recevoir de l'aide internationale, cette espèce d'assistance corruptible que l'Occident lui prodigue depuis 80 ans. Ce qu'on réclame, c'est le libre-échange, surtout pour les produits agricoles. Nous pourrions exporter nos ressources sans avoir à concurrencer les subventions que l'Occident donne à sa communauté agricole.» Bref, c'est une chose que de s'échanger des instruments entre continents, c'en est une autre que de se faire imposer tous les produits de l'autre. «Ici, en Afrique du Sud, nous avons notre propre culture, notre propre musique, et il faut qu'on trouve une issue à cette situation.» En somme, «faut pas baisser les bras». Et pour chanter et danser sur ces thèmes, ça se passe demain soir à Québec, au Pigeonnier, avec Mahmoud Ahmed en première partie.
Collaboratrice du Devoir
«Exprimez-vous, on ne peut pas vous entendre», dit-il en français dans la chanson Faut pas baisser les bras sur son dernier album, One Life. «Chez toi comme chez moi /Pas baisser les bras, faut pas baisser les bras / Pour chanter / Faut pas baisser la voix, pas baisser la voix / Tu verras, on y arrivera.»
Aujourd'hui âgé de 54 ans, l'icône de la lutte anti-apartheid constate aujourd'hui avec effroi que l'un des symboles de l'émancipation de l'Afrique du Sud — la nouvelle classe moyenne de race noire — se désintéresse de la culture zouloue. «Tout le monde essaie d'être moderne, occidental, d'être un chanteur de hip hop américain, vous voyez ce que je veux dire?»
Une situation d'autant plus absurde pour cet homme blanc qui s'était engagé dans lutte contre l'apartheid par amour pour la musique des noirs. «Je ne me suis jamais engagé dans des causes pour des raisons politiques. Je me suis engagé parce que je trouvais que la musique était magnifique, la danse extraordinaire et que la culture du peuple zoulou était très forte. Et d'une certaine façon, j'étais un peu jaloux et je voulais être capable de m'exprimer dans cette culture, mais ce n'était pas possible parce que c'était l'Afrique du Sud et l'apartheid.»
La petite histoire est devenue une légende. Clegg avait 14 ans lorsqu'il a rencontré un concierge du nom de Charlie Mzila qui l'a initié à une nouvelle façon de jouer de la guitare. «J'ai été accidentellement renversé quand j'ai découvert que la guitare avait été ''africanisée", que cet instrument occidental venu d'Europe avait été revu. Des cordes avaient été déplacées dans de nouvelles positions, une façon de jouer complètement différente apparaissait. Pour moi, c'était de la magie. Et je savais que c'était un style original qui venait de l'Afrique du Sud, mon pays. Il fallait que j'apprenne à le jouer.»
Du cheval à l'automobile
Puis c'est la rencontre avec le guitariste zoulou Sipho Mchunu, le grand complice de sa carrière avec qui il forme le groupe Juluka. D'un côté, le jeune blanc né en Angleterre, de l'autre un jeune Zoulou qui a quitté sa tribu pour venir travailler en ville comme jardinier. Censurés, harcelés par une police raciste, le duo persiste et se produit où il peut. Encore muselée en Afrique du Sud, sa musique se met à tourner en Europe et en Amérique du Nord au début des années 1980. Puis Sipho retourne vers la terre de ses origines vivre de l'agriculture. Clegg fonde un nouveau groupe, Savuka, avec lequel il connaît le succès que l'on sait. Une consécration qui fera écho à la fin de l'apartheid et l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela, en 1994.
À travers la musique, Johnny Clegg n'a jamais vraiment cessé de s'intéresser... à la politique. En 1997, avec d'autres artistes sud-africains, il s'engage dans une lutte pour augmenter les quotas de musique africaine à la radio nationale. La coalition obtient 20 %. Dix ans plus tard, il voit plus que jamais dans ce genre de mesure un contrepoids à la mondialisation. «On voit de moins en moins de musique traditionnelle à la télévision, à la radio. Et lorsque c'est le cas, c'est présenté comme quelque chose de tribal, d'arriéré, de conservateur, de sous-développé, d'ignorant.» Et sur ce plan, l'arrivée des nouvelles technologies ne le rassure guère. «Je crois que la musique subit des pressions énormes. Et c'est lié au modèle commercial qui l'encadre. Les téléchargements, les mp3, Internet tout cela a changé et transformé la manière de consommer, vendre et partager de la musique. Nous sommes au milieu d'une grande transformation. C'est comme si on passait du cheval à la voiture. Les transformations sont énormes et il y a beaucoup de victimes.»
David contre Goliath
Dont la musique traditionnelle. Certes, concède-t-il, la musique zouloue a toujours été marginale. Or elle doit résister en plus à un véritable rouleau compresseur de l'éphémère. «Vous savez, la musique folk, c'est la musique des gens. Dans certains cas, elle a 200, 300 ou 400 ans et elle a réussi à se rendre jusqu'à nous. Et je crois qu'il va y avoir une sorte de ''ghettoïsation" culturelle des traditions musicales. C'est la mondialisation qui s'impose avec sa culture MTV qui est vraiment très vide.»
On lui fait remarquer qu'il y a quelques jours, le producteur des disques de Mahmoud Ahmed nous disait sensiblement la même chose à propos de l'Éthiopie, où on produit de moins en moins de musique intéressante et authentique. Les jeunes groupes, nous expliquait-il, se désintéressent d'instruments de musique trop coûteux et optent trop souvent pour de la composition commerciale sur synthétiseurs. «C'est exactement ce que je dis. C'est un problème global. [...] Je crois que les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas conscience de l'histoire. Ils vivent dans un présent permanent. Et ils vont consommer tout ce que le présent leur donne sans le critiquer. Si c'est MTV, c'est bon. Si c'est controversé, c'est encore mieux.»
En agriculture comme en culture, Clegg défend en quelque sorte les échanges contre l'impérialisme. «Je pense que l'Afrique est fatiguée de recevoir de l'aide internationale, cette espèce d'assistance corruptible que l'Occident lui prodigue depuis 80 ans. Ce qu'on réclame, c'est le libre-échange, surtout pour les produits agricoles. Nous pourrions exporter nos ressources sans avoir à concurrencer les subventions que l'Occident donne à sa communauté agricole.» Bref, c'est une chose que de s'échanger des instruments entre continents, c'en est une autre que de se faire imposer tous les produits de l'autre. «Ici, en Afrique du Sud, nous avons notre propre culture, notre propre musique, et il faut qu'on trouve une issue à cette situation.» En somme, «faut pas baisser les bras». Et pour chanter et danser sur ces thèmes, ça se passe demain soir à Québec, au Pigeonnier, avec Mahmoud Ahmed en première partie.
Collaboratrice du Devoir
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