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Scandale dans le monde du disque - Une grande pianiste britannique peut-être coupable de plagiat

Christophe Huss   20 février 2007  Musique
Les enregistrements de la pianiste Joyce Hatto, retirée de la scène depuis 1976, sont des faux. Plusieurs spécialistes ont éclairci cette semaine les origines douteuses des enregistrements de cette artiste jusqu'ici présentée comme un phénomène incomparable. Le scandale est sans équivalent dans l'histoire.

L'affaire des faux enregistrements de Joyce Hatto, décédée l'an passé à l'âge de 77 ans, pourrait devenir le plus gros scandale de l'histoire de l'édition phonographique classique. Des commentateurs d'Angleterre et d'ailleurs célébraient depuis deux ans cette artiste, retirée des scènes depuis 1976, comme un incomparable phénomène et l'une des plus grandes pianistes de tous les temps...

Le mystère de «la plus grande pianiste vivante dont personne n'a jamais entendu parler», selon les mots choisis du journaliste musical du Boston Globe, Richard Dyer, en 2005, de cette «indomptable championne de Liszt», selon le Daily Telegraph, a commencé à s'éventer la semaine passée lorsqu'un mélomane internaute, lecteur d'un site de critiques discographiques, a informé le journaliste Jed Distler qu'en voulant charger l'enregistrement des Études d'exécution transcendante de Liszt par Joyce Hatto sur son iPod, le nom d'un obscur pianiste hongrois, Laszlo Simon, était apparu.

Jusque-là, au vu des innombrables erreurs dans les bases de données de musique classique, cela ne voulait pas dire grand-chose. Mais le mélomane collectionneur possédait l'enregistrement de ce Laszlo Simon, publié par BIS, et s'est mis à comparer les deux disques. Pour dix des douze Études, les CD étaient identiques!

Joyce Hatto est une vraie pianiste, élève de Serge Krish, un disciple de Busoni. Elle est décédée le 9 juin 2006 des suites d'un très long cancer. La légende (ou la réalité) veut qu'elle se soit arrêtée de jouer en public en 1976, après qu'un critique eut écrit qu'«il est impoli d'avoir l'air si malade» sur scène.

Encouragée par son mari, William Barrington-Coupe, fondateur de l'étiquette Concert Artist, elle se mit alors prétendument à enregistrer dans un studio à Cambridge, surtout dans les dix dernières années, tant et si bien qu'à sa mort elle laissait un legs de 119 CD! L'histoire ne serait pas si cocasse si, dans les deux dernières années, la presse musicale anglaise n'avait fait de Joyce Hatto sur le tard, à partir de ces enregistrements, une véritable héroïne et gloire nationale, au point que le Guardian la décrivait, au lendemain de sa mort, comme «l'un des plus grands pianistes produits par la Grande-Bretagne». Cette aura avait ébloui bon nombre de commentateurs, lançant une véritable «Hatto mania».

Gramophone, qui se décrit modestement comme «The world's best classical music magazine», a pris la balle au bond des informations qui lui avaient été transmises collégialement par Jed Distler sur le CD Liszt, en mettant en cause, sur son site Internet, le 15 février dernier, un autre enregistrement, Chopin-Godowski, attribué à Carlo Grante. Mais les coeurs doivent battre la chamade dans sa salle de rédaction et plus encore parmi les collaborateurs du site Musikweb, thuriféraires en chef de la «Hatto mania». Il serait en effet fâcheux d'avoir encensé sous l'identité «Joyce Hatto» des enregistrements négligés ou dénigrés à l'origine. Déjà, mon collègue de Boston, à la vue de la liste des pianistes réquisitionnés pour oeuvrer sans le savoir à cette légende, doit se mordre les doigts d'avoir écrit «her beautiful sound is her own»!

Avec mon collègue américain David Hurwitz, éditeur du site classicstoday.com et employeur de M. Distler, j'ai moi-même joué au détective, en fin de semaine, et découvert que tout ou partie de l'intégrale Ravel de la dame, justement encensée de toutes parts, était celle du pianiste français Roger Muraro, parue chez Accord. M. Hurwitz semble avoir publié sur son site la liste la plus exhaustive à ce jour des «faux Hatto». Le 2e Concerto de Brahms est ainsi celui de Vladimir Ashkenazy, les 2e et 3e de Rachmaninov ceux de Yefim Bronfman, le 2e de Saint-Saëns celui de Jean-Philippe Collard, etc.

On ne sait quelle part de l'héritage discographique de la pianiste anglaise est ainsi touchée. Joyce Hatto a-t-elle commencé à enregistrer avant que ses forces ne l'abandonnent et que son mari commence à substituer des enregistrements d'autres pianistes? L'aventure était-elle d'emblée une opération destinée à duper les critiques qui avaient eu la «peau» de l'artiste? Combien y a-t-il de vrais et faux Hatto? Il y a du pain sur la planche pour tout retracer, d'autant que des moyens numériques permettent d'étirer ou de raccourcir des fichiers sonores sans modifier la tonalité. Pour l'heure, M. Barrington-Coupe, que nous avons tenté de contacter hier, reste muet...

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  • Jean-François Garneau
    Abonné
    mardi 20 février 2007 07h31
    Le vif du sujet...
    Voilà enfin de quoi secouer l'indifférence qui entoure l'indispensable distinction que le mélomane doit faire entre la musique sur le vif et la musique enregistrée. En effet, la musique est l'une des rares formes d'art qui n'aient pas changé de nom en passant du réel au document. La confusion est aujourd'hui totale, surtout hors du domaine dit « classique », avec plus de façons de mêler la performance et l'enregistrement qu'il y a de petits films sur Glenn Gould... Après avoir démêlé qui a joué quoi dans le répertoire de Mme Hatto, il faut n'être sûr que de la musique sur le vif (et encore... prudemment). D'ailleurs, cette pianiste n'aurait jamais sévi comme faussaire si elle avait été entendue sur le vif. Et puisqu'elle est morte, on ne peut que regretter le vif du sujet...

  • Luc Archambault
    Abonné
    mardi 20 février 2007 14h07
    Le vif du sujet...
    Un scandale qui permet d'attirer l'attention sur des interprètes de génie, négligé(e)s jusque-là par la critique... Comme quoi, la renommée artistique, la forturne critique, est tributaire non pas tant de la valeur des oeuvres, mais de la focalisation de l'intérêt des faiseurs d'opinions artistiques en des points précis d'un corpus artistique foisonnant et trop large pour être embrassé en tout ce qui pourrait mériter l'embrasement. La flamboyance ne serait donc célébrée qu'en de rares occasions, finalement.

    On peut se demander même si le souhait de la pianiste et de son entourage n'était pas, justement, non pas tant de tromper la critique pour son profit personnel, que de démontrer la désespérante impuissance de la critique, de l'industrie, à rendre compte de la valeur d'artistes injustement négligés, comme elle l'a été, elle... L'incompétence de tout ce beau monde aussi.

    L'Internet étant l'ennemi de circonstance de tels enfermements.

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