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Vitrine du disque - Ruée vers les voûtes

Que chacun tente de rattacher son wagon au train en marche, cela va dans le sens des rails. Si Le Lait dépose sa compile de succès d'hier de porte en porte à travers le Québec entier, si l'empereur du

Là où la manoeuvre devient digne de mention, c'est au chapitre de la qualité du produit. Ces compilations sont bath, chic et chouettes comme tout. Absolument défendables et bigrement recommandables. Certes opportunistes, elles ne sont pas fourguées à la sauvette mais bien le résultat d'un projet concerté. Profiter de la manne en faisant bien les choses: je souscris à ce mot d'ordre. Et j'applaudis les gens responsables de cette plus-value: un Patrice Duchesne qui, dès la collection «Québec Love» parue chez Gamma au début des années 90, a relevé le niveau général des ponctions de catalogue; une Guylaine Maroist qui, à l'enseigne Mérite de Pantis, a démocratisé l'inclusion d'un livret digne de ce nom; enfin, les Richard Baillargeon, Léo Roy, Jean-Luc Pomainville et Robert Thérien, archivistes patentés de la chanson québécoise, qui fournissent la matière première de ces livrets.

Pour «Les Années RCA», on retrouve Maroist à la direction artistique (entre autre tâches), Thérien à la rédaction des notes biographiques, Pomainville aux références de palmarès: tous trois ont présidé au choix des titres. C'est pour ça que c'est si bon. À cause d'eux que les chansons incontournables de chaque époque côtoient de si belles oubliées, la truculente Samba du tramway de Muriel Millard sur le volume des années 50, la craquante Copain copain d'Iris Robin et Joël Denis sur celui des années 60 et surtout l'extraordinaire Combien je t'aime d'un certain Geoffroy sur celui des années 70: fallait savoir que ce 45-tours ultra-beatlesque était sous son pseudo l'oeuvre de jeunesse d'un Pierre Bertrand, cinq ans avant Beau Dommage.


Choix éclairés, courbes musicales heureuses, ces disques fourmillent d'info pertinente et de bons moments. La Chanson du petit voilier, par Paolo Noël, est belle à pleurer. Ne sois pas cruel, version du Don't Be Cruel d'Elvis par Carmen Déziel, témoigne d'un temps où on ne savait pas trop quoi faire du rock'n'roll. La Fille d'Ipanema, reprise par Raymond Berthiaume et Louise Bédard, rappelle combien de voix suaves ont caressé nos ondes. C'est Renée Martel qui signait les paroles françaises de Honey Honey, succès pour Pierre Lalonde en 1973: le saviez-vous? Pas moi. Danielle Jourdan (Ensemble), François Vaillant (Poupée de chiffon), Guylaine Guy (À Rosemont sous la pluie), Janine Gingras (Toi, tu es tout pour moi), Los Tres Compadres (Guantanamera) sont ainsi ramenés au présent de l'oreille, bandes maîtresses remasterisées avec soin.


J'ai entendu ces dernières semaines quelques-uns de ces titres aux radios dites «rétro» des Georges Thurston et compagnie: c'est fou comme l'insertion de ces négligées rafraîchit le paysage. Les chansons d'hier ont de l'avenir, pour peu qu'on varie la donne au delà du Ya ya.

LES ANNÉES RCA:
LE MEILLEUR DES ANNÉES 50
LE MEILLEUR DES ANNÉES 60
LE MEILLEUR DES ANNÉES 70
Artistes divers
Vik Recordings (BMG)

***


ROCK


Une voix formidable. Du chien à faire peur. Du soul à faire mal. On savait tout ça de Lulu Hughes. Dans les clubs, elle n'a jamais fait que ça: terrasser, éreinter, rentrer dedans. Mais sur disque? Cette question, on se la pose dans le milieu depuis un bail, pour ne pas dire des baux. Fatalement, Lulu méritait d'accéder à l'album. Mais comment sortir la fille des clubs sans sortir les clubs de la fille? Ça valait certes la peine d'essayer. On lui a fourni la meilleure équipe possible, des trippeux de clubs capables de jouer au besoin comme des requins de studio, un Maurice Soso Williams à la basse, un Dan Georgescu aux guitares, un Éric Létourneau à toutes les sauces. Et on les a laissés jouer à leur manière. Et on a laissé Lulu chanter à sa guise. Bonne idée.


Cela donne Lulu Hughes comme on la connaît, soulful, formidable, pas barrée à 40 ni même à 140, avec un mur de son autour. Des guitares, des cordes, des programmations, des échantillonnages, une section rythmique dans le béton: plus solide, tu résistes aux Boeing. Et, ma foi, ça frappe. Ça syncope funky-rock façon Lenny Kravitz (Faut qu'ce soit heavy, Get Back), ça se jette dans les eaux boueuses du Mississippi (Magnet), ça y va de blues qui trouent le coeur (Solitude, Salvation), ça rappelle un peu Véro Sanson (Le Doigt bien droit), ça ose même reprendre moitié reggae moitié r'n'b le Helter Skelter des Beatles (fiou!). Tout n'est pas réussi — La Chanson des mythos est une bizarrerie, et les dix minutes finales de remerciements confinent à la complaisance — mais tout est intense. On n'en attendait pas moins de notre Janis à nous.


Ce qui ne veut pas dire que l'album se vendra. C'est comme pour Nanette: la performance est toujours irréprochable mais le destinataire est un peu nébuleux. On se demande qui Lulu Hughes veut atteindre ici, outre ceux qui la suivent déjà. L'auditoire de Luce Dufault? Pas assez grand public. Les amateurs de blues? Pas assez puriste. Les ouverts d'esprit? Pas assez nombreux. Presque trop honnête dans un marché de dupes, ce premier disque se joue comme un quitte ou double. «Les bonnes choses de la vie / Moi j'y ai droit aussi», chante Lulu dans Le Doigt bien droit. Puisse-t-elle être entendue.





LULU HUGHES


Lulu Hughes


Le Musicomptoir (Dep)





***





Même s'il ne réinvente pas la roue, on ne peut qu'acquiescer à ce premier album d'un jeune groupe de Québec qui a pour nom The Awards. Dans la mouvance du punk rock mélodique, le quatuor se tire drôlement bien d'affaire. Première parution également pour l'étiquette indépendante Milk & Cookies Records, Pictures Beside Words offre six pièces où l'énergie compte pour beaucoup. Simple et jubilatoire, ce rock se permet même quelques détours du côté de la power pop coriace. Sur Hold On, des cordes ouvrent la voie à une ligne mélodique accrocheuse. Avec Still, le ton acoustique s'impose. De plus, cela n'a rien à voir avec un produit aseptisé et convenable: The Awards prend le chemin d'une insouciance farouche. Aussi racés qu'impulsifs, ces petits clins d'oeil à la détresse existentielle méritent une écoute. Entre Fifth Hour Hero et Mi Amore, il y a sans doute de la place pour The Awards. À voir en spectacle au cours de l'été.





PICTURES BESIDE WORDS


The Awards


(Milk & Cookies Records)





***


POP


C'était des Eurythmics à la française, pareil duo dynamique alliant chanteuse incendiaire (Muriel Moreno) et complice impassible (Daniel Chenevez) mais avec du Dalida et du Jeanne Moreau dans les gènes, de l'Étienne Daho dans la manière irrésistiblement pop et du Béatrice Dalle dans la moue boudeuse de Muriel. Soupir. Muriel! Muriel au Spectrum dans son costume d'Emma Peel. Muriel et sa drôle de diction. Ses voyelles, surtout. Des voyelles qui roulaient des mécaniques, pour ne pas dire des pelles. «Je veux déés bééésééés de velouurs», m'assassinait-elle dans Je veux m'en aller, tube du premier de leurs quatre vinyles. Muriel qui m'a oublié, assurément. Niagara, avril 1989, c'était ma troisième entrevue à vie. Première page de Continuum, journal des étudiants de l'UdeM. Elle avait répondu aux questions du pâmé que j'étais avec toute la nonchalance dont elle était capable, adorable chipie, regardant ailleurs et n'écoutant rien. Chenevez, lui, fut chic: sans son concours, je me répandais sur la moquette.


Niagara, avec Daho, c'était le meilleur de ce que les variétés françaises avaient à offrir dans ce trou noir d'après la new wave et d'avant le grunge de la fin des années 80. Pop pur miel (L'Amour à la plage), pop luxuriante de claviers et de cordes (Soleil d'hiver), pop rhythm'n'bluesée pétaradante de cuivres (Assez!), pop à penchant hard-rock quasi Led Zep (J'ai vu), tout leur réussissait. Brillamment. Insolemment. C'est ce qui irradie l'auditeur à travers Flammes, toute première compilation des succès et autres titres mémorables de leurs neuf ans de showbiz conjugal: presque une décennie après la séparation, c'est juste assez pour être de nouveau ébloui. Tous ces refrains explosifs (Flammes de l'enfer), toutes ces ballades calorifères (Pendant que les champs brûlent) ont refait le plein de poudre: depuis une semaine, je n'ai qu'à appuyer sur play pour que ça fasse tchika-boum. Et si la Moreno de chair et d'os est aujourd'hui DJ à la mode, la Muriel de Niagara, elle, ne peut plus se défiler. La compile est là, pour toujours. À nous les «bééésééés de velouurrrs».


S. C.





FLAMMES


Niagara


Polydor (Universal)





***


MUSIQUES DU MONDE


Sur la couverture, un bison, avec ce titre étrange, qui est aussi le nom du groupe qui l'a produit: DaZoque!. DaZoque!, c'est le nom qu'ont donné à leur groupe les musiciens qui ont créé ce délicieux petit CD aux influences klezmer teintées de musique contemporaine. À l'endos, une photo de Norman Nawrocki et Minda Bernstein, portant un violon d'une main et une vadrouille de l'autre. Ces deux partenaires, dont on dit qu'ils peuvent jouer ensemble des nuits durant, se sont rencontrés dans le Bagg Street Klezmer Band. Leur dernier-né, le CD DaZoque!, réunit aussi le violoncelle d'Hélène Boissinot, la basse d'Alec McElcheran et les percussions de Liu-Kong Ha, pour produire un résultat... étonnant.


Les premières notes de la première pièce nous emmènent tout de suite dans le mode mineur, un déluge de son de cordes aux accents tristes mais qui s'emportent parfois dans des pièces plus endiablées. Du lot, la mélancolique qui écrit ces lignes préférera les plus éclatées, du grondement des percussions dans Buffalo Watch aux envolées déconcertantes, résolument contemporaines de Concertina, liées par d'authentiques morceaux de danses folkloriques d'Europe de l'Est. On a dit que c'est du «folklore expérimental». Ceci livre en tout cas aux audacieux la promesse inscrite sur la pochette, une rencontre du Montréal urbain et d'«un village de montagne slave sous une lune pleine».


C. M.





DaZoque!


DaZoque !


Les Pages Noires


Note: texte corrigé — Mima





***


ÉLECTRONIQUE


Est-ce possible de réinventer la musique house? C'est pourtant ce que fait le Montréalais Marc Leclair sur ce premier album carrément génial, paru sur l'étiquette de Frankfurt Force Inc. Akufen montre ici qu'il n'est pas seulement un nom de plus sur la scène électronique. Avec My Way, on a droit à un véritable tour de force alors que Leclair dévalise les ondes d'une station de radio imaginaire. Ce collage sonore surprendra quiconque croit encore à une funk viscérale et accrocheuse. Les pièces d'Akufen recyclent de courts extraits de chansons qui s'imbriquent les unes dans les autres. Le résultat étonne, tant l'obsession de la structure rythmique est à son comble. Il faut entendre ces détails sonores que l'on croit reconnaître mais qui finalement n'existent que dans l'univers singulier d'Akufen. Cela passe d'un climat atmosphérique (Even White Horizons) à une ambiance très dansante (Deck The House), toujours de façon intelligente et audacieuse. Un monde parallèle à découvrir! Akufen sera de l'événement Mutek, le 31 mai, en compagnie de Radio Boy (Matthew Herbert) et de Hakan Libdo, de Suède, au Métropolis.


D.C.





MY WAY


Akufen


(Frankfurt Force Inc.)





***


HIP-HOP





Après avoir complètement chamboulé la planète hip-hop indépendante au sein de Company Flow ou à titre de réalisateur sur The Cold Vein de Cannibal Ox, El-P se démarque une fois de plus avec l'incroyable Fantastic Damage. Ce disque solo va droit au but mais peaufine aussi une approche fort complexe, autant en ce qui concerne les paroles qu'en ce qui a trait aux sonorités abrasives. Comme chez Anti Pop Consortium, l'exploration est à son comble. Loin de faire table rase avec l'histoire du hip-hop, cette musique puise dans l'électronique sauvage tout comme dans le rock turbulent pour concocter un mélange assez new-yorkais dans l'âme. Du commentaire social à la réplique personnelle, le ton demeure virulent du début à la fin. De Vast Aire à Cage, en passant par Camu Tao, Aesop Rock ou Mr. Lif, on peut entendre la plupart des membres du label Def Jux, qui viennent appuyer le grand patron. Sur Stepfather Factory, El-P règle ses comptes avec un beau-père violent. Plus loin, il va même jusqu'à remettre en question la crédibilité des jeunots d'Anticon. On a aussi droit à des répliques savoureuses envers une industrie pas toujours honnête avec ses artistes. Sans contredit l'album de hip-hop qui fera le plus jaser en 2002. Il ne reste qu'à choisir son camp.


D. C.





FANTASTIC DAMAGE


El-P


(Definitive Jux)
 
 
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