Le manifeste d'un chef cérébral
Photo : Jacques Nadeau
Kent Nagano n’a pas cédé d’un pouce à la tentation d’aguicher l’auditoire.
Immense succès populaire pour le concert inaugural de Kent Nagano: une salle en délire, une esplanade de la Place des Arts pleine jusqu'au coin de la rue Jeanne-Mance. Si les cotes d'écoutes télévisuelles relaient cet engouement palpable, la musique dite classique aura fait fi, au moins le temps d'une soirée, de tous les préjugés d'élitisme et de «difficulté». Elle aura aussi marginalisé tous ces commentaires condescendants entendus ici ou là dans les médias, sur le «milieu culturel qui se réjouit» de l'arrivée du chef américain à Montréal. Ce n'était pas le «milieu culturel» qui écoutait silencieusement et respectueusement en plein air une symphonie de plus d'une heure, c'était le peuple!
Voilà pour le décorum. Venons-en à la musique. Assurément s'il y avait quelque chose à applaudir, c'était le panache d'un Finale de Neuvième Symphonie enlevé à la hussarde, avec éclats et fracas. Impressionnante entrée en matière. À vrai dire, je ne sais pas où on va avec Kent Nagano, mais une chose est sûre: on y va vite! Quant au fond, la fameuse dualité, si caractéristique de notre nouveau chef, a joué à fond hier soir. Le chef charismatique, le séducteur à la voix douce, nous a livré un véritable manifeste musical d'une cérébralité presque intimidante. Il n'a rien lâché, n'a pas cédé d'un pouce à la tentation d'aguicher le monde.
Ce qui était difficile à remarquer, tant l'accent avait été mis sur la 9e Symphonie, c'est que le programme en tant que tel englobait Ives, Oustvolskaïa et Beethoven, les deux premières oeuvres étant là pour nous plonger dans une atmosphère méditativo-interrogative, afin de mieux recevoir le message beethovénien.
Avec The Unanswered Question, Charles Ives, aussi dilettante que visionnaire, inaugure, en 1906, l'ère, si florissante au XXe siècle, de ces titres splendides habillant une certaine forme de vide. The Unanswered Question est, fondamentalement, un tapis de cordes en ppp, sur lequel se greffent sept interventions d'une trompette solos et des babillages de flûtes. Les cordes symbolisent une réunion de druides, la trompette pose «l'éternelle question de l'existence», alors que les bois cherchent «l'invisible réponse». Le mérite de Kent Nagano d'avoir fait quelque chose de cette oeuvre est immense. Il fait se mouvoir le trompettiste du devant de la scène vers la sortie, les commentaires des flûtes devenant de plus en plus superficiels face à la question existentielle, planant des coulisses en une ultime interrogation. À la fois en rupture et en continuité, Prière (1987) d'Oustvoslkaïa, pour mezzo, tam-tam, piano et trompette, oeuvre en sections répétées aux intensités variables est en quête d'une réponse spirituelle. Mais, ici, l'homme est rappelé à sa condition par un ultime coup de tam-tam tonitruant. L'idée de jumeler ces deux oeuvres s'est avérée exigeante mais excellente.
Alors qu'Oustvolskaïa interpelle Dieu, Beethoven clame sa foi dans les hommes et leur fraternité, une fraternité placée sous l'aile protectrice d'un Père bienveillant. C'est du moins ce qu'on serait censé comprendre, si les paroles n'étaient pas étouffées dans l'oeuf par des tempos hallucinants. Le message roule sur la lettre «r», dans Freude (joie) et Brüder (frères). L'excellent choeur n'avait hélas pas le temps hier soir, de s'occuper des consonnes et de la prononciation! Au chapitre vocal, je m'avoue estomaqué par le culot du baryton Alan Held, qui a préféré chanter une entrée en matière qui doit être de sa propre composition. Satisfecit pour ses confrères, surtout pour le ténor, fort bousculé par le chef dans une marche transformée en trot de petits chevaux de manège. Je suis incapable de vous décrire la logique des rapports de tempos utilisés par Kent Nagano dans ce Finale. Alors, parlons de panache...
Logique il y a, sans doute, car avec Nagano tout semble prémédité, même dans les détails les plus pointus. Ainsi, avant «Ihr stürtzt nieder» («prosternez-vous!»), seul moment de répit du Finale, un son d'altos sans vibrato vous glace le sang. Nagano utilise ce même effet au tout début de la symphonie, aux 1ers violons. Par ailleurs, il est l'un des très rares chefs à diriger très exactement les premières mesures du 2e mouvement et son dosage des bois par rapports aux cuivres dans ce Scherzo est parfait. L'Adagio cantabile, qui s'ouvre avec des tenues d'alto que je n'avais jamais perçues, est une mécanique horlogère parfaite, intellectuellement jubilatoire. Mais démontrer la validité d'une succession de tempos et «chanter une musique» ce n'est pas la même chose.
Ce qui nous mène au premier mouvement. Était-ce la crispation devant l'enjeu? J'ai perçu hier un problème de respiration (et notamment d'inspiration) qui n'a rien à voir avec la vitesse à laquelle on joue une musique. Un problème patent dans les mouvements I, III et IV, surtout dans le premier, qui apparaissait toujours essoufflé, avec un chef bousculant les notes tenues. Il est vrai que les cinq premières minutes décousues, avec un orchestre peut-être tétanisé, n'étaient pas là pour rassurer les auditeurs.
Un dernier mot sur l'acoustique et les problèmes de balance liés à une disposition orchestrale à laquelle l'OSM n'est pas habitué: cordes graves à gauche, violons séparés (d'où un problème de densité sonore), le tout coiffé par des trompettes tonitruantes. Les premiers réglages devront vraiment se faire à ce niveau-là.
***
OSM - SOIRÉE D'OUVERTURE.
Ives: The Unanswered Question.
Oustvolskaïa: Symphonie n° 4 «Prière». Beethoven: Symphonie n° 9. Erin Wall (soprano), Marie-Nicole Lemieux (alto), Michael Schade (ténor), Alan Held (baryton), Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, direction: Kent Nagano. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, mercredi 6 septembre 2006. Rediffusion sur Espace Musique ce soir à 20h.
Voilà pour le décorum. Venons-en à la musique. Assurément s'il y avait quelque chose à applaudir, c'était le panache d'un Finale de Neuvième Symphonie enlevé à la hussarde, avec éclats et fracas. Impressionnante entrée en matière. À vrai dire, je ne sais pas où on va avec Kent Nagano, mais une chose est sûre: on y va vite! Quant au fond, la fameuse dualité, si caractéristique de notre nouveau chef, a joué à fond hier soir. Le chef charismatique, le séducteur à la voix douce, nous a livré un véritable manifeste musical d'une cérébralité presque intimidante. Il n'a rien lâché, n'a pas cédé d'un pouce à la tentation d'aguicher le monde.
Ce qui était difficile à remarquer, tant l'accent avait été mis sur la 9e Symphonie, c'est que le programme en tant que tel englobait Ives, Oustvolskaïa et Beethoven, les deux premières oeuvres étant là pour nous plonger dans une atmosphère méditativo-interrogative, afin de mieux recevoir le message beethovénien.
Avec The Unanswered Question, Charles Ives, aussi dilettante que visionnaire, inaugure, en 1906, l'ère, si florissante au XXe siècle, de ces titres splendides habillant une certaine forme de vide. The Unanswered Question est, fondamentalement, un tapis de cordes en ppp, sur lequel se greffent sept interventions d'une trompette solos et des babillages de flûtes. Les cordes symbolisent une réunion de druides, la trompette pose «l'éternelle question de l'existence», alors que les bois cherchent «l'invisible réponse». Le mérite de Kent Nagano d'avoir fait quelque chose de cette oeuvre est immense. Il fait se mouvoir le trompettiste du devant de la scène vers la sortie, les commentaires des flûtes devenant de plus en plus superficiels face à la question existentielle, planant des coulisses en une ultime interrogation. À la fois en rupture et en continuité, Prière (1987) d'Oustvoslkaïa, pour mezzo, tam-tam, piano et trompette, oeuvre en sections répétées aux intensités variables est en quête d'une réponse spirituelle. Mais, ici, l'homme est rappelé à sa condition par un ultime coup de tam-tam tonitruant. L'idée de jumeler ces deux oeuvres s'est avérée exigeante mais excellente.
Alors qu'Oustvolskaïa interpelle Dieu, Beethoven clame sa foi dans les hommes et leur fraternité, une fraternité placée sous l'aile protectrice d'un Père bienveillant. C'est du moins ce qu'on serait censé comprendre, si les paroles n'étaient pas étouffées dans l'oeuf par des tempos hallucinants. Le message roule sur la lettre «r», dans Freude (joie) et Brüder (frères). L'excellent choeur n'avait hélas pas le temps hier soir, de s'occuper des consonnes et de la prononciation! Au chapitre vocal, je m'avoue estomaqué par le culot du baryton Alan Held, qui a préféré chanter une entrée en matière qui doit être de sa propre composition. Satisfecit pour ses confrères, surtout pour le ténor, fort bousculé par le chef dans une marche transformée en trot de petits chevaux de manège. Je suis incapable de vous décrire la logique des rapports de tempos utilisés par Kent Nagano dans ce Finale. Alors, parlons de panache...
Logique il y a, sans doute, car avec Nagano tout semble prémédité, même dans les détails les plus pointus. Ainsi, avant «Ihr stürtzt nieder» («prosternez-vous!»), seul moment de répit du Finale, un son d'altos sans vibrato vous glace le sang. Nagano utilise ce même effet au tout début de la symphonie, aux 1ers violons. Par ailleurs, il est l'un des très rares chefs à diriger très exactement les premières mesures du 2e mouvement et son dosage des bois par rapports aux cuivres dans ce Scherzo est parfait. L'Adagio cantabile, qui s'ouvre avec des tenues d'alto que je n'avais jamais perçues, est une mécanique horlogère parfaite, intellectuellement jubilatoire. Mais démontrer la validité d'une succession de tempos et «chanter une musique» ce n'est pas la même chose.
Ce qui nous mène au premier mouvement. Était-ce la crispation devant l'enjeu? J'ai perçu hier un problème de respiration (et notamment d'inspiration) qui n'a rien à voir avec la vitesse à laquelle on joue une musique. Un problème patent dans les mouvements I, III et IV, surtout dans le premier, qui apparaissait toujours essoufflé, avec un chef bousculant les notes tenues. Il est vrai que les cinq premières minutes décousues, avec un orchestre peut-être tétanisé, n'étaient pas là pour rassurer les auditeurs.
Un dernier mot sur l'acoustique et les problèmes de balance liés à une disposition orchestrale à laquelle l'OSM n'est pas habitué: cordes graves à gauche, violons séparés (d'où un problème de densité sonore), le tout coiffé par des trompettes tonitruantes. Les premiers réglages devront vraiment se faire à ce niveau-là.
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OSM - SOIRÉE D'OUVERTURE.
Ives: The Unanswered Question.
Oustvolskaïa: Symphonie n° 4 «Prière». Beethoven: Symphonie n° 9. Erin Wall (soprano), Marie-Nicole Lemieux (alto), Michael Schade (ténor), Alan Held (baryton), Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, direction: Kent Nagano. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, mercredi 6 septembre 2006. Rediffusion sur Espace Musique ce soir à 20h.
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