Symphonie en besoins majeurs
Photo : Jacques Nadeau
C’est aux accents de la Neuvième Symphonie de Beethoven que Kent Nagano a amorcé hier soir son mandat de six ans à la tête de l’Orchestre symphonique de Montréal. Il sera présent au moins 16 semaines par année à la tête de son nouvel orchest
La nécessité d'une nouvelle salle de concert pour l'Orchestre symphonique de Montréal peut se discuter. Le besoin impérieux d'un vestiaire adéquat pour les musiciens, lui, ne fait aucun doute.
Depuis plus de 40 ans, les membres de la vénérable formation déposent pêle-mêle bottes et manteaux sur des tables et des chaises à l'arrière-scène de la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Les plus chanceux utilisent leur étui à instrument comme casier de fortune. C'est fou ce que peut contenir un caisson de violoncelle...
Quand un choeur de quelque 300 voix se joint à la centaine de musiciens de la formation, comme hier soir lors du concert inaugural comprenant la Neuvième Symphonie de Beethoven, la montagne de vêtements prend des proportions himalayennes. On se croirait dans la cour de triage d'un Village des valeurs de luxe.
C'est le type de détail, si peu anodin, que le programme des besoins pour la future salle de concert règle déjà sur papier. La symphonie des besoins à combler s'intéresse même à la couleur des fauteuils: la plus foncée possible, demande l'orchestre, et surtout pas rouge, comme les fauteuils actuels de la salle Wilfrid-Pelletier, cette couleur vive agressant les musiciens pendant les répétitions. Le maestro, Kent Nagano ou un autre, s'en plaint moins puisqu'il tourne le dos à la salle, vide ou pleine.
«Je n'ai jamais été aussi confiante», a affirmé au Devoir Madeleine Carreau, directrice générale de l'OSM. En poste depuis six ans, elle a déjà vu avorter un projet. Ses prédécesseurs en ont tabletté une bonne demi-douzaine. «Cette fois, ce devrait être la bonne», a-t-elle répété.
Quand l'acoustique va...
Avec les musiciens, le maestro et ses collègues des bureaux, Mme Carreau a consacré les dernières années à peaufiner le programme des exigences, aujourd'hui épais comme un annuaire téléphonique. «Nous avons commencé à définir nos besoins pour le projet de l'îlot Balmoral [envisagé par le gouvernement péquiste au début de la décennie]. À notre grande surprise, nous n'avons pas fait de compromis en le transportant sur l'espace réduit de la Place des Arts.» En fait, la seule différence notable concerne l'abandon de la salle de répétition de 300 mètres carrés, faute d'espace. «Nous ferons comme tous les orchestres du monde, nous répéterons dans notre salle de concert», a résumé la directrice générale.
Québec a dévoilé le nouveau projet de salle de 1900 places au début de l'été. Ce plan de 105 millions de dollars prévoit une construction neuve sur la partie est de la Place des Arts. Le chantier réalisé en partenariat public-privé (PPP) devrait être ouvert à l'automne 2008 et se terminer, au mieux, deux ans plus tard. Comme maestro Nagano a signé un contrat le liant à Montréal jusqu'en 2012, il devrait inaugurer lui-même l'écrin à orchestre en forme de boîte à chaussures (shoe box), un grand rectangle utilisant des matériaux massifs, surtout le bois, cet aménagement ayant fait ses preuves depuis le Musikverein de Vienne et le Concertgebouw d'Amsterdam, érigés au XIXe siècle.
La boîte à musique montréalaise devrait d'autant plus plaire à M. Nagano qu'il a lui-même choisi (ou imposé) la firme d'acousticiens, la maison Artec, basée à New York, la plus réputée au monde dans ce domaine hyperspécialisé. L'acoustique, cet art subtil comme une fugue de Bach, est la clef de voûte d'une salle de concert. L'expérience des meilleures constructions d'Artec (Philadelphie, Singapour, Lahti ou Lucerne) montre même qu'il faut concevoir et construire une maison symphonique à partir du caisson sonore, pour ainsi dire de l'intérieur vers l'extérieur.
«Le son: c'est la première raison pour laquelle nous changerons de salle, a résumé Mme Carreau. La salle Wilfrid-Pelletier compte 800 places de plus que notre future salle. Le compromis s'explique par le désir de jouer dans un espace à l'acoustique exceptionnelle.» À l'émission Tour de piste de Radio-Canada jeudi dernier, Mme Carreau allongeait la liste des avantages d'Artec, dont la proximité de la firme. «Les spécialistes sont à une heure de vol de Montréal, disait-elle. Les échanges seront d'autant plus facilités.»
Les prochaines étapes se précisent. L'«appel de qualifications» pour dénicher des consortiums intéressés par le PPP sera lancé dans quelques semaines. Les équipes comprendront nécessairement une firme d'ingénieurs, un architecte et un partenaire financier (une banque, par exemple). Les diverses composantes seront analysées selon leur capacité à remplir éventuellement le contrat. Un appel d'offres suivra. Les propositions sollicitées comprendront une esquisse architecturale et seront aussi jugées en fonction de critères techniques et comptables. Le gagnant devra ensuite négocier un contrat de réalisation très complexe. Il s'engagera notamment à entretenir l'immeuble pendant 40 ans, moyennant un loyer versé par Québec. La propriété de la salle sera transmise au secteur public vers 2050.
Déjà, jadis
Le tournant du siècle, notre temps actuel, sera alors certainement regardé comme l'ère des cathédrales du son. Montréal ne fait que suivre un mouvement continental et même planétaire, des dizaines de salles de concert plus ou moins spécialisées ayant été construites depuis une décennie, de São Paolo à Tenerife, de Rome à Barcelone. Toronto vient d'inaugurer une maison de l'opéra. Aux États-Unis, des réalisations de premier plan sont apparues à Seattle (1998), Philadelphie (2001) et Los Angeles (2003), ces deux dernières ayant coûté plus de 350 millions chacune. Atlanta vient de dévoiler un projet aussi coûteux, conçu par le génial Espagnol Santiago Calatrava. Sa proposition audacieuse, décrite par la presse locale comme «une carte postale pour la Géorgie», évoque un origami géant.
Trois nouvelles acquisitions américaines verront le jour au cours des prochaines semaines: The Orange County Performing Arts Center (en Californie) dévoilera son concert hall la semaine prochaine; Miami étrennera le Carnival Performing Arts Center en octobre; Nashville, quant à elle, baptise la sienne après-demain, avec un gala à 2500 $ par mélomane ou m'as-tu-vu. Le Schermerhorn Symphony Center (du nom du défunt chef Kenneth Schermerhorn, décédé l'an dernier) a coûté plus de 135 millions, versés en bonne partie par des fonds privés du Tennessee. L'immeuble classique (du «vieux neuf » en langage architectural) est signé David M. Schwartz.
Il faudra attendre encore longtemps pour voir les solutions esthétiques imaginées par les architectes d'ici ou d'ailleurs occuper le recoin peu invitant de l'esplanade bétonnée du centre-ville de Montréal. Le verdict définitif sur la boîte à musique comme telle tombera encore plus tard. Comme un instrument, même un stradivarius, ne dévoile sa véritable identité qu'entre les mains d'un virtuose, la future salle n'exposera ses atouts... et ses inconvénients que lors du premier concert dirigé par Kent Nagano, nouvel enfant chéri de la métropole. Par contre, on ne fait pas trop de plans sur la comète en prédisant que les musiciens et les choristes pourront alors laisser leurs manteaux dans un vestiaire approprié...
Depuis plus de 40 ans, les membres de la vénérable formation déposent pêle-mêle bottes et manteaux sur des tables et des chaises à l'arrière-scène de la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Les plus chanceux utilisent leur étui à instrument comme casier de fortune. C'est fou ce que peut contenir un caisson de violoncelle...
Quand un choeur de quelque 300 voix se joint à la centaine de musiciens de la formation, comme hier soir lors du concert inaugural comprenant la Neuvième Symphonie de Beethoven, la montagne de vêtements prend des proportions himalayennes. On se croirait dans la cour de triage d'un Village des valeurs de luxe.
C'est le type de détail, si peu anodin, que le programme des besoins pour la future salle de concert règle déjà sur papier. La symphonie des besoins à combler s'intéresse même à la couleur des fauteuils: la plus foncée possible, demande l'orchestre, et surtout pas rouge, comme les fauteuils actuels de la salle Wilfrid-Pelletier, cette couleur vive agressant les musiciens pendant les répétitions. Le maestro, Kent Nagano ou un autre, s'en plaint moins puisqu'il tourne le dos à la salle, vide ou pleine.
«Je n'ai jamais été aussi confiante», a affirmé au Devoir Madeleine Carreau, directrice générale de l'OSM. En poste depuis six ans, elle a déjà vu avorter un projet. Ses prédécesseurs en ont tabletté une bonne demi-douzaine. «Cette fois, ce devrait être la bonne», a-t-elle répété.
Quand l'acoustique va...
Avec les musiciens, le maestro et ses collègues des bureaux, Mme Carreau a consacré les dernières années à peaufiner le programme des exigences, aujourd'hui épais comme un annuaire téléphonique. «Nous avons commencé à définir nos besoins pour le projet de l'îlot Balmoral [envisagé par le gouvernement péquiste au début de la décennie]. À notre grande surprise, nous n'avons pas fait de compromis en le transportant sur l'espace réduit de la Place des Arts.» En fait, la seule différence notable concerne l'abandon de la salle de répétition de 300 mètres carrés, faute d'espace. «Nous ferons comme tous les orchestres du monde, nous répéterons dans notre salle de concert», a résumé la directrice générale.
Québec a dévoilé le nouveau projet de salle de 1900 places au début de l'été. Ce plan de 105 millions de dollars prévoit une construction neuve sur la partie est de la Place des Arts. Le chantier réalisé en partenariat public-privé (PPP) devrait être ouvert à l'automne 2008 et se terminer, au mieux, deux ans plus tard. Comme maestro Nagano a signé un contrat le liant à Montréal jusqu'en 2012, il devrait inaugurer lui-même l'écrin à orchestre en forme de boîte à chaussures (shoe box), un grand rectangle utilisant des matériaux massifs, surtout le bois, cet aménagement ayant fait ses preuves depuis le Musikverein de Vienne et le Concertgebouw d'Amsterdam, érigés au XIXe siècle.
La boîte à musique montréalaise devrait d'autant plus plaire à M. Nagano qu'il a lui-même choisi (ou imposé) la firme d'acousticiens, la maison Artec, basée à New York, la plus réputée au monde dans ce domaine hyperspécialisé. L'acoustique, cet art subtil comme une fugue de Bach, est la clef de voûte d'une salle de concert. L'expérience des meilleures constructions d'Artec (Philadelphie, Singapour, Lahti ou Lucerne) montre même qu'il faut concevoir et construire une maison symphonique à partir du caisson sonore, pour ainsi dire de l'intérieur vers l'extérieur.
«Le son: c'est la première raison pour laquelle nous changerons de salle, a résumé Mme Carreau. La salle Wilfrid-Pelletier compte 800 places de plus que notre future salle. Le compromis s'explique par le désir de jouer dans un espace à l'acoustique exceptionnelle.» À l'émission Tour de piste de Radio-Canada jeudi dernier, Mme Carreau allongeait la liste des avantages d'Artec, dont la proximité de la firme. «Les spécialistes sont à une heure de vol de Montréal, disait-elle. Les échanges seront d'autant plus facilités.»
Les prochaines étapes se précisent. L'«appel de qualifications» pour dénicher des consortiums intéressés par le PPP sera lancé dans quelques semaines. Les équipes comprendront nécessairement une firme d'ingénieurs, un architecte et un partenaire financier (une banque, par exemple). Les diverses composantes seront analysées selon leur capacité à remplir éventuellement le contrat. Un appel d'offres suivra. Les propositions sollicitées comprendront une esquisse architecturale et seront aussi jugées en fonction de critères techniques et comptables. Le gagnant devra ensuite négocier un contrat de réalisation très complexe. Il s'engagera notamment à entretenir l'immeuble pendant 40 ans, moyennant un loyer versé par Québec. La propriété de la salle sera transmise au secteur public vers 2050.
Déjà, jadis
Le tournant du siècle, notre temps actuel, sera alors certainement regardé comme l'ère des cathédrales du son. Montréal ne fait que suivre un mouvement continental et même planétaire, des dizaines de salles de concert plus ou moins spécialisées ayant été construites depuis une décennie, de São Paolo à Tenerife, de Rome à Barcelone. Toronto vient d'inaugurer une maison de l'opéra. Aux États-Unis, des réalisations de premier plan sont apparues à Seattle (1998), Philadelphie (2001) et Los Angeles (2003), ces deux dernières ayant coûté plus de 350 millions chacune. Atlanta vient de dévoiler un projet aussi coûteux, conçu par le génial Espagnol Santiago Calatrava. Sa proposition audacieuse, décrite par la presse locale comme «une carte postale pour la Géorgie», évoque un origami géant.
Trois nouvelles acquisitions américaines verront le jour au cours des prochaines semaines: The Orange County Performing Arts Center (en Californie) dévoilera son concert hall la semaine prochaine; Miami étrennera le Carnival Performing Arts Center en octobre; Nashville, quant à elle, baptise la sienne après-demain, avec un gala à 2500 $ par mélomane ou m'as-tu-vu. Le Schermerhorn Symphony Center (du nom du défunt chef Kenneth Schermerhorn, décédé l'an dernier) a coûté plus de 135 millions, versés en bonne partie par des fonds privés du Tennessee. L'immeuble classique (du «vieux neuf » en langage architectural) est signé David M. Schwartz.
Il faudra attendre encore longtemps pour voir les solutions esthétiques imaginées par les architectes d'ici ou d'ailleurs occuper le recoin peu invitant de l'esplanade bétonnée du centre-ville de Montréal. Le verdict définitif sur la boîte à musique comme telle tombera encore plus tard. Comme un instrument, même un stradivarius, ne dévoile sa véritable identité qu'entre les mains d'un virtuose, la future salle n'exposera ses atouts... et ses inconvénients que lors du premier concert dirigé par Kent Nagano, nouvel enfant chéri de la métropole. Par contre, on ne fait pas trop de plans sur la comète en prédisant que les musiciens et les choristes pourront alors laisser leurs manteaux dans un vestiaire approprié...
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