La France flirte avec la censure

La France a été la cible d’une série d’attaques.
Photo: Dominique Faget Agence France-Presse La France a été la cible d’une série d’attaques.

Devant la multiplication des incidents terroristes, de nombreux médias français sautent à pieds joints dans l’autocensure. Afin d’éviter la « glorification posthume » des auteurs d’attentats, le quotidien Le Monde et quelques-uns des principaux réseaux d’information de l’Hexagone ne diffuseront plus d’images d’eux, suscitant de nombreuses questions sur le rôle des médias dans la foulée de ces drames. Parallèlement, l’État français songe, lui, à imposer un « code de meilleure conduite » sur le traitement médiatique du terrorisme. Du jamais vu.

 

Adel Kermiche, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, Omar Mateen. Le nom des auteurs des attentats de Saint-Étienne-du-Rouvray, Nice ou Orlando seront parmi les derniers à être mentionnés à la radio privée Europe 1, qui a décidé de ne plus citer à l’antenne les noms des terroristes. Les quotidiens français Le Monde et La Croix, de même que la chaîne d’information continue BFM-TV ne montreront plus, pour leur part, d’images des auteurs d’attentats. Les médias d’information « ne peuvent s’exonérer d’un certain nombre d’introspections », estime le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio. Cette décision vise à « briser la stratégie de la haine », selon lui.

 

Désespoir et malaise

 

Ce n’est pas la première fois que certains médias se bâillonnent quant au terrorisme. En juin, à la suite de l’attentat d’Orlando, le journaliste de CNN Anderson Cooper avait refusé de prononcer le nom de l’assaillant, lisant pendant ce qui semblait une éternité le nom des 49 victimes du club Pulse. Mais l’ampleur du phénomène français étonne, même si certaines rédactions, comme celles de France télévisions, résistent à la tentation de « mettre le doigt dans [l’engrenage] de l’autocensure ».

 

« Les médias français sont pris dans une sorte de désespoir et cherchent à tout prix à trouver une façon d’éviter l’engrenage de la panique », estime Catherine Saouter, spécialiste de l’image et professeure de sémiologie à l’UQAM. Faut-il tout montrer, tout nommer ? La question est légitime, selon elle.

 

Plus inquiétante encore, selon le professeur de communication Marc-François Bernier, est cette volonté du Sénat français — par le biais du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), équivalent du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) — d’établir un « code de bonne conduite relatif à la couverture d’actes terroristes », à laquelle s’est ajoutée mardi un projet de loi de deux députés visant à « rendre anonymes les terroristes » dans les médias. « Si le CRTC agissait ainsi ici, les médias le contesteraient devant les tribunaux », dit-il. En France, l’État intervient beaucoup plus directement dans la déontologie et les pratiques journalistiques.

 

Au Canada, aucun média ne semble vouloir suivre l’exemple français. Au contraire, même.

 

Connaître l’identité de l’auteur d’un attentat est « éminemment » d’intérêt public, croit le vice-président à l’information de La Presse, Éric Trottier. « C’est impossible de penser qu’on peut éviter la glorification en ne les nommant pas. D’autant plus qu’on a vu à Nice à quel point cela pouvait être important pour l’enquête et l’intérêt public », dit-il. Rédactrice en chef du Devoir, Luce Julien partage ce point de vue. Les médias doivent toutefois s’interroger sur la justesse de leur couverture journalistique, reconnaît-elle. « Nous avons l’obligation de couvrir [ces drames] avec sobriété, sans être alarmistes, tout en offrant un maximum d’éclairage pour bien comprendre ces événements. Le nom et la photo sont essentiels à l’histoire journalistique. » Le quotidien a toutefois pris la décision de ne pas utiliser de photos fournies par le groupe EI ou de photos ne « respectant pas la dignité »,une position semblable à celle adoptée par Radio-Canada.

 

« Il y a aussi la réalité des médias sociaux dont il faut tenir compte », souligne le directeur général de l’information de la société d’État, Michel Cormier. Les photos des responsables d’attentats circulent librement sur les plateformes numériques. « En interdire la publication sur nos ondes et nos sites constituerait une position de principe certes louable, mais sans effet réel. »

 

Le secrétaire général du Conseil de presse, sorte de tribunal d’honneur de la profession, Guy Amyot, rappelle que rien ne tend à démontrer que l’autocensure des médias contribue à réduire le nombre d’attaques du genre. Devant un phénomène aussi mal connu que le terrorisme, il avoue avoir de la difficulté à comprendre cette « rétention de l’information ». Ce qui s’en rapproche le plus, au Québec, reste le cas du procès de Guy Turcotte, au cours duquel certains médias ont préféré ne pas rapporter les détails les plus macabres, jugeant qu’ils n’apportaient rien à la compréhension de l’histoire, dit-il.

 

Des précédents

 

Le 8 janvier 2015, dans la foulée des attentats du Charlie Hebdo« et afin de démontrer leur appui aux principes fondamentaux de la liberté d’expression », les quotidiens québécois ont décidé en bloc de publier une caricature de Mahomet du journal satirique. Les médias anglophones avaient préféré ne pas diffuser ces dessins, tout comme les principaux réseaux télévisés américains. Le magazine britannique The Economist avait fustigé cette décision. « Ne pas les montrer revient à obéir aux terroristes », estimait-on. Les dessinateurs assassinés « savaient qu’ils risquaient la mort, ont refusé d’être censurés et maintenant ils sont morts. Supprimer les dessins pour lesquels ils ont perdu la vie, c’est les tuer à nouveau. »

12 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 juillet 2016 14 h 03

    Une décision responsable

    Lors de l’attentat terroriste au Métropolis, Denis Blanchette perdait la vie en tentant d’empêcher un homme armé qui tentait de pénétrer dans cette salle de spectacle.

    Une recherche effectuée aujourd’hui à l’aide d’un moteur de recherche très connu donne 20,200 liens relatifs à ‘Denis Blanchette Métropolis’ et 247,000 liens lorsqu’on remplace le nom de ce héros par celui de son assassin.

    C’est 120 fois plus.

    À la suite d’un autre attentat au Québec, celui de Polytechnique, certains parents de victimes avaient demandé aux journalistes de taire le nom de l’auteur de cette tuerie afin de ne pas contribuer à sa renommée.

    Il y bien des manières de parler d’un terroriste sans le nommer; le suspect, l’accusé, l’auteur ou le responsable de l’attentat, le terroriste, etc. Les médias européens qui ont décidé d’être dorénavant parcimonieux dans l’utilisation du nom des terroristes ont, à mon avis, pris la bonne décision.

    D’autre part, qu’on montre la photo d’un terroriste vociférant ses menaces (comme celui du Métropolis), cela ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est lorsqu’on montre un terroriste souriant et sympathique. Comment un quotidien responsable peut-il agir de la sorte ?

  • Sylvain Lavoie - Abonné 27 juillet 2016 21 h 44

    Le PS...

    C'est vrai qu'il est de bon ton pour le PS et Hollande de ne pas stigmatiser son électorat...Réaction normale en somme. Peut-être les média ne devraient-ils que simplement rapporter les crimes ou attentats qui ne sont commis que par des «de souche» pour ne pas exacerber la xénophobie ? Car on le sait bien, l'étranger, toujours victime, ne fait que répliquer à l'oppression qu'il a subi. Reformulé autrement : Comment la psychanalyse (pseudo-science de gauche s'il en est une)vient théoriquement au secours des assassins...

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 28 juillet 2016 09 h 54

      Bien formulé, M. Lavoie.

  • Renée Lavaillante - Abonnée 28 juillet 2016 08 h 05

    Caricature

    Je trouve étonnant le parallèle entre publier des photos des terroristes, et publier les dessins de Mahomet... ce n'est pas du tout du même ordre. Publier les dessins de Mahomet est une résistance au terrorisme, tandis que publier les photos des terroristes peut être en quelque sorte jouer leur jeu.
    Et cette façon de ne pas publier les noms, efficace ou non, ne peut à mon sens être considérée comme de l'autocensure: je dirais, à ce stade, autodiscipline.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 28 juillet 2016 08 h 12

    Légitime défense ?

    " Les lois et les censures compromettent la liberté de pensée bien moins
    que ne le fait la peur . " ( André Gide )

  • Gilles Théberge - Abonné 28 juillet 2016 08 h 27

    Bien entendu, il est inimaginable de s'attendre à entendre Hollande appeler à la vengeance. Le discours qu'on a entendu hier, discours convenu quoique ferme était dans le ton.

    Il en est tout autrement des réactions du peuple. Imprévisible, les anglais nous en ont donné un exemple lors du vote sur le brexit.

    Ne pas nommer en détail les auteurs de l'attentat, c'est une chose. Empêcher les réactions du peuple en est une autre.

    Les médias ne font que diffuser de l'information. Ils ne la contrôlent pas !