Critique de la critique critique

Xavier Dolan à Cannes, plus tôt ce mois-ci. Son film «Juste la fin du monde» y a reçu des critiques mitigées.
Photo: Loïc Thébaud Xavier Dolan à Cannes, plus tôt ce mois-ci. Son film «Juste la fin du monde» y a reçu des critiques mitigées.

Le jury et la presse internationale n’ont pas discriminé du même oeil la sélection de Cannes. Les préposés professionnels au sens seront en suractivité avec la saison festivalière qui recommence au Québec : FTA, FrancoFolies, Jazz, Juste pour rire… Mais à quoi sert encore la critique aujourd’hui ?

Le réalisateur Maurice Pialat a reçu la Palme d’or du Festival de Cannes en 1987 pour Sous le soleil de Satan sous les huées et les sifflets d’une partie de la salle. Le gotha des écrans attendait alors au finish les fabuleuses Ailes du désir de Wim Wenders. Pialat est allé chercher sa récompense, a levé le poing comme un PKP de la pellicule, puis a lancé au micro cette phrase anthologisée : « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. »

Xavier Dolan a pris plus de hauteur pour réagir à la surprise causée par la remise du Grand Prix à son film Juste la fin du monde. « Tout ce qu’on fait dans la vie, on le fait pour être aimé, accepté, a dit l’anti-Pialat. En tout cas, c’est mon cas. » Il a finalement cité Anatole France en expliquant préférer « la folie des passions à la sagesse de l’indifférence ».

Des passions, à vrai dire, son film en a suscité. Le jeune prodige a eu droit à six minutes d’ovation avant, puis encore après la projection publique au Grand Théâtre Lumière. La critique professionnelle était autrement plus divisée après le visionnement. Les collègues français ont généralement passé le plumeau sur le chouchou. La presse américaine a par contre sorti le marteau. Les plus féroces ont encore hué et sifflé à l’annonce de la récompense attribuée au jeune prodige québécois. M. Dolan a été visiblement ébranlé par toute cette réception négative.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Marc Cassivi

« Je n’étais pas à Cannes et je n’ai pas lu les mauvaises critiques qui l’ont fait réagir », commente par écrit Marc Cassivi, spécialiste du cinéma, chroniqueur de La Presse et animateur d’Esprit critique à Radio-Canada. « Dolan a certainement le droit de se plaindre de certains critiques, surtout s’il les juge de mauvaise foi, mais j’ai l’impression qu’il leur accorde peut-être trop d’importance. C’est un jury de neuf personnes qui décide à Cannes — jamais le même ; ce n’est pas “le Festival” qui donne ses prix à Dolan. Pas la presse internationale (même s’ils sont plus souvent en phase que le contraire). Avec le temps, Dolan saura faire fi des attaques personnelles et se placer au-dessus de la mêlée. »

Catherine Voyer-Léger, chroniqueuse culturelle et auteure de l’essai Métier critique (Septentrion), s’étonne plus de la critique des critiques critiques, surtout de la part de gens qui n’ont pas vu l’objet du déplaisir. Elle se rappelle avoir lu sur les médias sociaux « des commentaires qui ne sont pas dignes d’une conversation critique sur les arts » quand l’ex-collègue du Devoir Martin Bilodeau a été virulent contre Mommy (2014) du même Dolan.

« Ce qui est particulier dans le cas de Cannes, c’est que nous n’avons pas vu les films nous-mêmes, écrit-elle. Cela montre d’autant plus que notre réaction est purement affective et repose sur nos attentes quant à Dolan plus particulièrement. Il faut dire que, dans le cas de ce cinéaste, les réactions ont toujours été extrêmement polarisées : c’est quelqu’un qui éveille les passions, ce qui n’est pas négatif. Mais on peut se demander pourquoi le fait d’aimer Dolan “à tout prix” devrait être une excuse valable pour haïr ceux qui font des critiques qui peuvent par ailleurs être légitimes. Pour moi, il n’y a pas de contradiction dans le fait que certains adorent ce film et d’autres le trouvent étouffant. Ce sont deux lectures possibles d’une même œuvre. »
Photo: Francis Vachon Le Devoir Catherine Voyer-Léger

Juger le jugement

À quoi doit servir la critique alors ? « La critique accompagne l’œuvre, il me semble, à un temps précis dans une société donnée. Encore aujourd’hui », répond Marc Cassivi, qui pratique le métier depuis deux décennies. Il vient de juger sévèrement Paramour du Cirque du Soleil à New York, comme certains collègues américains d’ailleurs. « La critique, c’est aussi le filtre entre le public et les marchands d’art qui tentent de nous convaincre qu’un navet est un chef-d’œuvre », ajoute-t-il sans parler précisément du spectacle sur Broadway.

Cette relation au public lui paraît fondamentale. Il ajoute que le jugement professionnel doit savoir à qui il s’adresse. « La critique de médias spécialisée méprise encore la critique de médias grand public, qui ne s’adresse pourtant pas au même public, dit-il. Je ne fais pas de la critique pour des cinéphiles avertis, mais pour des gens qui s’intéressent de manière plus générale aux arts et au cinéma. »

Mme Voyer-Léger se demande si cet accompagnement doit même servir à quelque chose (« ce n’est pas à moi de le dire »), tout en revenant sur les rôles ou les mandats qu’on lui attribue concrètement en fonction des contextes : une critique de livre n’a pas le même rôle que la critique d’un spectacle d’ouverture aux FrancoFolies, mettons, dit-elle.

Elle revient elle aussi sur la volonté antimarchande, voire tout simplement culturelle et pédagogique. « Il semble qu’aux yeux de plusieurs la critique soit surtout un conseil de consommation (comment bien investir vos sous pour votre sortie de samedi soir), mais alors comment comprendre la critique d’événements si éphémères ? Pour moi, elle est surtout un propos qui est de l’ordre de la culture générale. Une bonne critique devrait ouvrir mon œil novice sur des aspects plus pointus d’une proposition artistique ; elle devrait se situer au niveau du sens. Que se passe-t-il dans cette œuvre ? Qu’est-ce qui est en jeu ? C’est pourquoi un débat, fût-il virulent, sur l’utilisation que Dolan a fait dans Mommy de l’écran 4:3 est pour moi l’illustration de ce qui fait la beauté de la critique : donner de nouvelles clés aux spectateurs. »

La liberté de blâmer

Sauf que le métier n’est plus exactement ce qu’il était. Marc Cassivi juge qu’il y a de moins en moins d’espace et de temps pour faire de la critique « en bonne et due forme tous médias confondus ». La massification des paroles publiques enrichit les perspectives tout en diluant le magistère professionnel. « Il est devenu de plus en plus difficile de savoir qui joue ce rôle de filtre, qui a cette indépendance, cette liberté pour dire les choses, écrit Marc Cassivi. La critique est noyée dans le reste, dans la promotion, dans les blogues de potinage, dans l’opinion qui n’est pas toujours éclairée. »

Comme lui, Catherine Voyer-Léger observe que le contexte ne pousse pas trop à l’optimisme pour la critique professionnelle. « Je suis plutôt pessimiste pour l’instant, mais certains me rassurent en me jurant que c’est une histoire de retour du balancier. N’empêche que la critique spécialisée disparaît et je sens peu d’appétit à ce propos dans la plupart des médias. Pour qu’il y ait un changement, il faudrait qu’on cesse de percevoir les arts comme un divertissement, un sujet léger ou de second ordre, et ça, je ne crois pas que ce soit gagné… »

Le festival, contexte unique

La critique liée au festival, comme Cannes ou le FTA, est-elle d’une nature particulière ?

Marc Cassivi : « C’est une critique instantanée, avec ses limites. On voit deux ou trois films par jour à Cannes et on doit réagir à chaud. On parle beaucoup des réseaux sociaux mais la réponse à un film est immédiate, avant même le générique de fin. Il y a des applaudissements ou des huées (aux projections de presse ; à ne pas confondre avec les galas pour invités, où chacun a droit à une ovation). On remarque des schismes culturels, des inclinations nationales. Souvent les Anglo-Saxons, nourris au cinéma hollywoodien, n’apprécient pas les mêmes films que les Français à Cannes. »

Catherine Voyer-Léger : « Je ne crois pas qu’on puisse comparer Cannes et le FTA à cause de leur objet. La particularité de Cannes, c’est qu’il se passe deux choses en même temps : 1) la critique d’oeuvres qui seront au coeur de la programmation des prochains mois, les oeuvres critiquées seront donc appelées à circuler auprès des spectateurs ; 2) ce qu’on pourrait appeler les Jeux olympiques du cinéma (et qui dit Jeux olympiques dit chauvinisme. Fascinant finalement comme on a peu su du film de Ken Loach dans beaucoup de nos médias). La critique évalue donc l’oeuvre, mais couvre aussi la course. Un festival de théâtre comme le FTA, c’est autre chose. D’une part, une très grande proportion de lecteurs ne verra jamais les oeuvres dont on parle (elles jouent peu longtemps et sont rarement reprises). D’autre part, ce n’est pas une compétition, donc les journalistes n’ont pas à couvrir l’aspect “espoir national”. »

 Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

6 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 28 mai 2016 06 h 40

    État critique

    Comme disait l'autre, parlez- en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en...
    Ça attire l'attention.
    Quand il sera sur le grand écran, ce sera à chacun d'en juger.

  • Denis Paquette - Abonné 28 mai 2016 07 h 44

    Que le monde peut- être parfois décevant

    Que penser du monde si ce n'est que c'est un univers sans allures, tous les journalistes de métier le savent, la difficulté c'est de pouvoir intégrer cette conscience, y a-il des artistes capables de vivre cela sans casses, pauvre Xavier il n'a pas fini, de vivre de déceptions en déceptions et il n'est qu'en début de carrière, son prochain film sera tourné aux USA, n'est ce pas se mette un peu sa tête dans la gueule du loup, dommage car c'était un individu excessivement talentueux

  • Raymond Vallée - Abonné 28 mai 2016 09 h 28

    Les "critiques"

    .....ce sont des ratés sympatiques.

  • Claude Paradis - Abonné 28 mai 2016 10 h 12

    Pertinence de la critique

    Il me semble de plus en plus important de protéger le discours critique. À une époque où c'est l'opinion de chacun qui prime, le discours critique rappelle le devoir intellectuel de peser un problème social ou politique ou une proposition artistique dans leur ensemble, de manière à en creuser le sens. Alors que l'opinion tranche en faveur ou en défaveur d'un objet, d'un sujet ou d'une idée, la critique en souligne davantage les limites et les forces. Le travail du critique demeure essentiel, c'est un passeur de culture, au même titre que le professeur ou que le chercheur.

  • Sylvie Prévost - Abonné 29 mai 2016 13 h 33

    Fonctions de la critique

    Le critique est en effet un passeur de culture. Il met la proposition artistique en perspective - avec l'histoire de l'art, avec le public, avec le travail de création de l'artiste... Il met l'oeuvre en relation avec d'autres oeuvres, contemporaines ou pas ; il peut relater le contenu (qui intéressera le public ou pas) ; il peut parler des émotions suscitées par l'oeuvre (qui incitera ou pas le public à s'y intéresser) ; il peut creuser l'intention de l'artiste, il peut aussi poser des questions et attirer l'attention de l'artiste sur l'un ou l'autre point de sa création, et lui permettre ainsi d'avancer dans sa démarche.
    Plutôt que des ratés sympathiques, ce sont des passionnés, sympatiques ou pas, des personnes modelées par leur éducation, leur culture et la société dans laquelle ils ont vécu.